AccueilLa notion de matière littéraire au Moyen Âge

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Publié le mardi 24 février 2015 par João Fernandes

Résumé

Ce colloque international comporte deux volets dont le premier se déroulera à l’université de Poitiers et le second à l’université de Rennes 2. Fruits de la collaboration du CESCM avec le CELLAM, les deux manifestations visent une meilleure compréhension de l’esthétique médiévale ainsi que du genre littéraire, concept dont la pertinence pour cette époque sera questionnée par la perspective de la notion de matière. Utilisée par les hommes médiévaux en relation avec le travail d’écriture, la matière comporte une dimension abstraite liée à la création artistique, mais également une dimension justement matérielle. Les différents sens du terme en plusieurs langues, la validité du classement triparti de Jean Bodel, la vocation à l’hybridation ainsi que la capacité des matières à se multiplier à l’infini seront au centre des interventions et des débats. Ces rencontres réuniront des littéraires, mais aussi des historiens et des historiens de l’art.

Annonce

Argumentaire

On s’interrogera sur la fréquence en ancien et moyen français des emplois de ce mot matiere (voire de ses équivalents en latin médiéval et dans d’autres langues). On questionnera la métaphore qui sous-tend ce terme matiere (ainsi que le latin materia, voire ses équivalents dans d’autres langues médiévales). Qu’est-ce qu’une matière pour un théologien, pour un auteur d’encyclopédie, pour un médecin ? L’apport de l’histoire des sciences pourrait se révéler important pour comprendre la métaphore sous-jacente à l’emploi littéraire.

Cet emploi littéraire devra être explicité. Quelle est la relation entre la matiere d’un objet et celle d’un texte ? Qu’est-ce que la matiere d’un texte médiéval ? Dans quelle mesure, dans quelles perspectives, le terme se décline-t-il dans les débuts de la théorie littéraire ? Le mot semble avoir plusieurs acceptions, qu’il s’agira de cerner, soit à l’intérieur d’une œuvre isolée, ou d’un corpus (autour d’un même auteur, d’un même « genre »…). En quoi les divers emplois du mot matiere peuvent-ils être éclairés par la notion littéraire ? Que désigne le mot, par exemple dans Ici avroit asés a dire, / Mais n’afiert pas a ma matire ? De même quel est le sens de matire dans Qui bien trueve pleins est d’ire/ Quant il n’a de matire point ? Quels sont les équivalents de matiere et les termes associés? Des approches sémantiques s’imposent.

À l’image du texte comme tissu se superpose nécessairement celle du matériau, voire du bois de charpente. Nous comprenons le texte comme tissu, mais qu’implique le terme matiere ? Comment la matiere s’articule-t-elle avec les notions de sen et conjointure que Chrétien de Troyes lui associe ? La matière semble désigner un matériau préexistant, des sources qu’il s’agit de mettre en forme, d’ordonner et proposer sous une nouvelle forme, aussi bien que le résultat, la production. Les arts poétiques, les prologues, épilogues, et interventions de l’auteur pourront par exemple être mis à contribution, pour voir à quels moments privilégiés des textes et comment l’écrivain évoque sa « matière ». Matiere dans cet emploi, que l’on retrouve en français moderne, est un élément constitutif de tout texte, littéraire ou non, dont la valeur doit être précisée. Quelles approches théoriques sont-elles pertinentes pour aborder cette notion ? Comment articuler la notion de genre ? Comment s’opère l’articulation de la matiere à l’intertextualité ? Quel est l’apport des théories de la réception et des théories de la fiction ? Dans quelle mesure la « transfictionnalité » élaborée par Richard Saint-Gelais permet-elle d’appréhender les pratiques médiévales ?

On pourra s’interroger, à partir de la citation de Jean Bodel, sur la validité de cette répartition en trois matieres. Où la rencontre-t-on ? Quel est son champ d’applications ?  Quelle est sa fréquence ? A-t-elle des variantes ou des formes concurrentes ? Dans quelle mesure rend-elle compte de la production littéraire, du XIIe au XVe siècle ? L’ « interférence des matières » n’est-elle qu’une dérive tardive ? On se posera finalement la question de savoir si la formule de Jean Bodel n’a pas faussé la perspective des médiévistes. L’attrait qu’exerçait sur la pensée médiévale la tripartition a pu inspirer à Jean Bodel ce trio de matière. Si la notion de matiere est pertinente, on pourra alors s’interroger sur l’existence d’autres matières. Dans quelle mesure existe-t-il une matière renardienne ? Peut-on parler de « matière de Guillaume » ? Peut-on parler d’une matière biblique ou de Judée ?

L’empan de ce questionnement est particulièrement vaste : on privilégiera les communications questionnant la notion de matière, le sujet n’étant pas la suite de la citation de Jean Bodel, à savoir les caractéristiques de trois matières. Le but de ces rencontres n’est pas de discuter le côté vain ou plaisant de la matière de Bretagne, ou le sérieux de la matière de Rome, mais d’évaluer la pertinence herméneutique à la fois du terme matiere et de la répartition bodélienne. Ce point implique de s’interroger sur les caractéristiques des trois matières, mais le problème ne sera pas de savoir si tel ou tel texte appartient à la matière de Bretagne ou de Rome, mais de voir si ces matières constituent vraiment un horizon littéraire, tout au long du Moyen Âge ou à un moment donné. Il serait également intéressant d’interroger la pertinence de la tripartition bodélienne pour d’autres littératures : a-t-elle influencé la littérature médiévale allemande, par exemple ? Quel équivalent avait-on en ancien allemand pour désigner la matière, sachant que stof signifie « coupe » (Lexer, 1216) et que le moderne Stoff, qui désigne la matière, est probablement un néologisme emprunté du français « étoffe », les représentations de la matière et du tissu étant en l’occurrence superposées (Adelung, 397).

De même, malgré les exemples fondateurs qui basent la réflexion sur les textes des XIIe et XIIIe siècles, il faudra explorer la façon dont des périodes plus tardives et d’autres genres (théâtre, lyrique, didactique) emploient et infléchissent ce mot.

Programme

Poitiers, les 12 et 13 mars 

Jeudi 12 mars 

9h30 : Accueil des participants 

10h00-10h30 : Rapport introductif : Christine Ferlampin-Acher (Université de Rennes 2) et Catalina Girbea (Université de Bucarest – CESCM Poitiers) 

10h30-12h30 : Matières bodéliennes et interférences

Sous la présidence de Martin Aurell (Université de Poitiers)

  • Anne Berthelot (Université de Connecticut) : Matière de Bretagne, Matière d’Arthur, Matière de Merlin : a matter of opinion
  • Christine Ferlampin-Acher (Université de Rennes 2) : Laurin : li contes de Bretaigne sont sage et de sens aprendant
  • Pierre Courroux (Université de Poitiers) : Ni vaine ni plaisante ? La matière de Bretagne et les chroniqueurs.
  • Jérôme Devard (Université de Poitiers) : La vision généalogique structurante de la Matière de France : quand la « geste » s’oppose au « cycle » 

12h30-14h30 : Déjeuner 

14h30-15h30 : Matières médiévales entre héritage et translatio

Sous la présidence de Jean-Jacques Vincensini (Université de Tours)

  • Claudio Galderisi (Université de Poitiers) : Les chameaux d'Aristote et la matire des auteurs médiévaux
  • Vladimir Agrigoroaei (Université de Poitiers / Université de Vérone) : Quelle matière pour quelle translatio ? L’héritage de l’Antiquité dans les traductions françaises du XIIe siècle 

15h30-16h00 : pause café 

16h00-18h00 : Matières, genres et culture matérielle

Sous la présidence de Claudio Galderisi (Université de Poitiers)

  • Jean-Jacques Vincensini (Université de Tours) : Le réel du roman dit « réaliste ». Un genre en trompe l'œil
  • Cécile Voyer (Université de Bordeaux III – CESCM Poitiers) : Translatio et processus créatif des œuvres visuelles aux Xe-XIe siècles
  • Estelle Ingrand-Varenne (Université de Poitiers) : Des inscriptions sans matière : le paradoxe de la poésie à caractère épigraphique
  • Sébastien Laurent (Université de Poitiers) : La vie des troubadours comme matière littéraire des vidas et des razo

Vendredi 13 mars 

9h00-10h00 : Matière et Orient

Sous la présidence de Catherine Gaullier-Bougassas (Université de Lille 3)

  • Susanne Friede (Université de Klagenfurt) : Les débuts d’une matière : approches définitoires et éléments constitutifs de la ‘matière du Graal’
  • Veronica Grecu (Université de Bacau) : D’Orient en Occident : matière, mirage, héritage dans Barlaam et Josaphat et les Sept Sages de Rome

10h00-10h30 : pause café 

10h30-12h00 : Matières d’Orient

Sous la présidence d’Anne Berthelot (Université de Connecticut)

  • Catherine Gaullier-Bougassas (Université Charles de Gaulle Lille 3) : Les conquêtes de la « matière » polymorphe d'Alexandre le Grand du XIIe au XVe siècle : hybridité, dépassement des frontières génériques et ouverture vers des horizons littéraires multiples.
  • Karin Ueltschi (Université de Reims) : La matière de Jérusalem : genèses, correspondances, conjointures
  • Élodie Fourcq (Université de Pau et des Pays de l’Adour) : Barlaam et Josaphat, témoins d’une matière d’Orient ? 

12h00-14h00 : Déjeuner 

14h00-16h30 : Matières et contamination biblique

Sous la présidence de Catalina Girbea (Université de Bucarest)

  • Édina Bozoky (Université de Poitiers) : La transmission orale de la matière hagiographique au haut Moyen Age
  • Marie-Geneviève Grossel (Université de Valenciennes) : De la materia hagiographique à la matière romanesque ? Quelques pistes pour une définition dans les translations romanes des Vitae de Jérôme (Paul l’Ermite/Hylarion/Malchus)
  • Juliette Bourdier (University of the College of Charleston) : La « matière » infernale, « senefiance » syncrétique et polyphonies littéraires
  • Daniela Mariani (Universita degli Studi di Trento) : Matiere, exempla et sermons : le cas de la Vie des Pères
  • Brindusa Grigoriu (Université de Iaşi) : Adam - Tristan au XIIe siècle : une matière biblique ?

Lieux

  • Salle Crozet, CESCM - 24 rue de la Chaîne
    Poitiers, France (86)

Dates

  • jeudi 12 mars 2015
  • vendredi 13 mars 2015

Mots-clés

  • matière, genre, roman, Moyen Âge, littérature, Jean Bodel, théorie littéraire, poétique

Contacts

  • Catalina Girbea
    courriel : catalinagirbea [at] yahoo [dot] fr
  • Christine Ferlampin-Acher
    courriel : christine [dot] ferlampin-acher [at] univ-rennes2 [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Vanessa Ernst-Maillet
    courriel : vanessa [dot] ernst [dot] maillet [at] univ-poitiers [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La notion de matière littéraire au Moyen Âge », Colloque, Calenda, Publié le mardi 24 février 2015, http://calenda.org/318921