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Croisades privées et problèmes publics

Private crusades and public problems

L'héritage sociologique de Joseph Gusfield

Joseph Gusfield the sociological heritage

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Publié le mercredi 04 mars 2015 par Céline Guilleux

Résumé

Joseph R. Gusfield nous a quittés le 5 janvier 2015. Tout en s’inscrivant dans une longue tradition de recherche sur les problèmes sociaux, il a développé dans ses travaux une lecture originale des problèmes publics, attentive à la production de sens autant qu’aux rapports de force qui l’accompagnent. Ce colloque vise à débattre de cet apport, en insistant sur des pistes de recherche peut-être méconnues, liées à l’importante production scientifique de Gusfield.

Annonce

Argumentaire

Joseph R. Gusfield nous a quittés le 5 janvier 2015. Né le 6 septembre 1923, il soutient sa thèse après-guerre sous la direction de Herbert Blumer, à l’Université de Chicago, où ses collègues ont pour nom Howard Becker, Eliot Freidson ou Erving Goffman. Il développe ses recherches au département de sociologie de l’Université de Californie à San Diego, qu’il fonde en 1968. Ses travaux deviennent rapidement des classiques de sciences sociales, aux Etats-Unis (Best, 1989) comme en France (Cefaï, 1996 ; Neveu, 1999). Ils participent d’une longue tradition de recherche sur les problèmes sociaux, qui connaît un tournant constructiviste au cours des années soixante. Gusfield leur confère une teneur particulière, en développant une lecture originale des problèmes publics, attentive à la production de sens autant qu’aux rapports de force qui l’accompagnent.

Ce colloque vise à débattre de cet apport des travaux du sociologue nord-américain, en insistant sur des pistes de recherche peut-être méconnues, liées à l’importante production scientifique de Gusfield. Son œuvre est en effet loin de se réduire à La Culture des Problèmes Publics, publiée en France en 2009, près de trente ans après son édition américaine, en 1981. Plusieurs de ses livres restent à traduire en français, à l’image de Symbolic Crusade (1963), une reprise de sa thèse de doctorat, de Contested Meanings (1996), ou de Performing Action (2000). Le colloque devrait permettre de les évoquer. Il ne vise toutefois pas à l’exégèse des textes de Gusfield. La réflexion portera plutôt sur les usages qui ont pu être faits de ces écrits, en sociologie, en histoire ou en science politique.

En invitant à réfléchir à la constitution et à la transformation des problèmes publics, le colloque a pour objectif de faire dialoguer des courants de recherche qui d’ordinaire s’ignorent, en croisant des façons de faire qui relèvent d’approches empiriques et théoriques distinctes. L’œuvre de Gusfield a en effet cette qualité d’être lue par tous, avec des réceptions et des usages différenciés, entre sociologie politique et histoire sociale, par exemple, ou bien en sociologie de l’action publique, des sciences, ou de l’Etat. Le meilleur hommage à lui rendre consiste à susciter un débat collectif entre ces multiples approches. A ce titre, le couple « public-privé », dans toute sa polysémie, fournit un principe heuristique d’organisation des échanges, sans pour autant reproduire de possibles frontières disciplinaires.

Dans ce sens, il n’est pas question ici de figer a priori le sens des catégories de « public » et de « privé ». Gusfield lui-même y invite au fil de ses écrits. A travers l’idée de problèmes « publics », par exemple, il renvoie à la fois à une protestation « visible », à une mobilisation « collective », et à un enjeu « institutionnel » (Gusfield, 2003). Le domaine du « privé » apparaît en regard comme pouvant éventuellement relever de l’invisible, du personnel ou de l’intime. Le colloque doit rendre compte de la richesse des pistes qui en découlent, pour l’analyse des pratiques médiatiques, comme des mobilisations collectives ou de l’intervention étatique. Il doit ainsi permettre d’ouvrir des perspectives nouvelles de questionnement quant aux processus de « publicisation » et de « privatisation ». Les échanges s’organiseront autour de quatre axes de réflexions à même d’expliciter les pistes en question. 

1. Savoirs, crédibilités et légitimations : aux sources du travail de « problématisation »

Les recherches de Gusfield portent en priorité sur les processus de « factualisation », de « problématisation » et de « légitimation » contribuant à rendre visibles et crédibles des problèmes juridiques, techniques ou sociaux (1981). Elles prennent au sérieux l’analyse de procédés dramaturgiques et de rhétoriques spécifiques, appliquées à la science et au droit. Elles rejoignent des recherches accomplies à partir du début des années soixante, aux Etats-Unis, sur le thème de la déconstruction des statistiques officielles, des catégorisations institutionnelles, des dispositifs juridiques ou des évidences médiatiques, aux sources de toute enquête sociologique sur un problème public.

Cette approche est compatible avec un spectre large de pratiques sociologiques qui vont de la socio-histoire à l’ethnométhodologie, en passant par les « science studies ». Comment se font les problèmes publics ? Quels processus d’attribution de causes et d’imputation de responsabilités mettent-ils en œuvre ? Comment ces dynamiques collectives s’articulent-elles avec des processus d’intéressement et d’enrôlement de profanes (Callon, 1986 ; Lascoumes, 2011 ; Damay, Denis, Duez, 2011) ? Comment la naturalisation des problèmes publics, jouissant selon Gusfield d’une « autorité » culturelle, scientifique, légale ou politique, peut-elle être bousculée par la mise en forme de dénonciations (Boltanski, 1984 ; Chateauraynaud et Torny, 1999) ou de revendications nouvelles (Gaïti et Israël, 2003 ; Laurent, 2011) ? En quoi, par contre, des dispositifs concrets, techniques ou juridiques, peuvent-ils contribuer à rendre leur  définition irréversible (Barthe, 2006 ; Campana, Henry et Rowell, 2007 ; Gayon, 2010) ?

2. Entre Etats et marchés : la question des « propriétaires » des problèmes économiques et sociaux

L’une des forces de l’œuvre de Gusfield est de ne pas s’en tenir à la seule mise à l’agenda des problèmes publics (Hilgartner and Bosk, 1988 ; Zittoun, 2013), pour en étudier la « carrière » institutionnelle, journalistique ou politique (Gaïti, 1999 ; Gilbert et Henry, 2012). Il restitue ainsi la façon dont les problèmes publics suivent leur cours dans des contextes d’activités longtemps sous-estimés en science politique, au-delà même des scènes d’élaboration et de déploiement de l’action étatique. Gusfield, par exemple, s’intéresse dans sa thèse de doctorat à la genèse politique et sociale du « problème » de la consommation d’alcool, du temps de la Prohibition, à partir de l’analyse de la croisade morale d’un groupe de femmes, réunies au sein de la Woman’s Christian Temperance Union.

Il traite moins directement des acteurs économiques prenant part à la fabrique de problèmes publics. Comment ces derniers opèrent-ils concrètement ? Le comprendre devrait amener à dépasser tout présupposé de manipulation de la part des dirigeants d’entreprise, pour prendre au sérieux des pratiques d’appel au public de certains entrepreneurs privés (Smith, 2000 ; Offerlé, 2009). Des travaux récents attestent de l’apport des travaux de Gusfield dans ce sens (Gayon et Lemoine, 2010 ; Lemoine, 2011 ; Bernardin, 2014), en invitant à explorer sous un jour nouveau les métaphores de Becker sur les « entrepreneurs » de morale (1963), ou de Gusfield sur les « propriétaires » de problèmes publics (1981 ; 1989). Quelles en sont les conséquences, au regard de l’analyse plus générale des processus d’ « étatisation » ou d’ « institutionnalisation » des problèmes économiques et sociaux ? 

3. Croisades symboliques et campagnes médiatiques : une mise en scène des frontières entre « public » et « privé »

Des travaux portent aujourd’hui sur la dimension symbolique des croisades morales, en s’inspirant des propositions de Gusfield (Mathieu, 2005 ; Latté, 2008). Ils entrent en résonance avec des études questionnant plus spécifiquement la construction  médiatique des problèmes publics (Champagne, 1991 ; Neveu, 1999 ; Marchetti, 2000). Il s’ensuit un ensemble nouveau de pistes de recherche, sur les trajectoires comme sur les pratiques des acteurs conduisant à la publicisation de revendications données (du journal au web, des médias officiels aux alternatifs). Des travaux inédits en témoignent, en portant l’attention sur les formes de recueil et de traitement des sources menant à la production des « nouvelles » (Henry, 2007 ; Hubé, 2008 ; Nollet, 2010 ; Pichonnaz, 2013). Comment ces recherches contribuent-elles à renouveler les propositions initiales de Gusfield pour l’analyse des problèmes publics ?

Au-delà des activités de fabrication matérielle des informations, des enquêtes et des dossiers médiatiques, la voie a également été ouverte à une exploration de processus de mise en scène, en récit et en argument des problèmes sociaux, qui insiste sur la question de leur « publicité » comme de leur « visibilité » (Lemieux, 2005). L’approche dessine en creux la question des formes d’invisibilisation et d’occultation de thèmes alternatifs de débat social et politique, en coulisses de ce qui est rendu visible et sensible à un public spécifique (Gilbert, 2009 ; Darras, 2011 ; Grossetête, 2014). Elle renvoie à des processus de longue durée, parfois étendus sur plusieurs décennies, de constitution de controverses dont les lieux, les enjeux, les acteurs ou les arguments peuvent évoluer et se déplacer. Comment enquêter sur de tels corpus ?

4. Au plus près de « l’expérience » des problèmes publics : engagements, enquêtes et expérimentations

Gusfield a ouvert la voie à une anthropologie culturelle des rituels et des symbolismes qui ancre la question de la problématisation et de la publicisation dans l’analyse de pratiques de la vie quotidienne. Des travaux récents prolongent sa démarche en traitant des ancrages sensibles et affectifs de « l’expérience » des problèmes publics. Dans une perspective qui relève à la fois d’une « micropolitique du trouble » et d’une philosophie pragmatiste, ils ont proposé de décrire autrement comment émergent des situations problématiques (Cefaï et Terzi, 2012). Ils ont aussi prêté attention à des évènements « difficiles à encaisser » (Stavo-Debauge, 2012), ne donnant pas lieu à la formation d'un public spécifique. Ils ont décrit ce qui pourrait être repéré comme des troubles « récalcitrants », mis en lumière par des recherches traitant de santé au travail ou de santé publique (Henry, 2007 ; Hatzfeld, 2009 ; Thébaud-Mony, 2014 ; Ghis Malfilatre, 2015).

Ces travaux éclairent sous un jour nouveau les phases de formation et de partage (par qui, comment et à quel degré) du trouble participant à la reconnaissance d’un problème, qui sont aussi des phases de constitution d’un public au sens de Dewey, moyennant un processus d’enquête, de discussion et d’expérimentation (1927). Comment s’articulent problématisation, mise en œuvre de réponses publiques, évaluations, enquêtes, expérimentations alternatives et finalement nouvelle problématisation, à partir de ces réponses (Spector et Kitsuse, 2012 ; Gardella, 2014) ? Pour le comprendre, des chercheurs portent le regard sur les épreuves où se rend tangible une réalité sociale, qui devient un enjeu de mobilisation (Cefaï, 2007 ; Quéré, 2012). Comment cette démarche se traduit-elle en pratique ? En quoi déplace-t-elle les termes de l’étude des problèmes publics ? Comment participe-t-elle finalement à interroger le rôle des chercheurs en sciences sociales (Gardella et Lavergne, 2009) ?

Modalités de soumission

Le colloque privilégiera les communications traitant de l’un ou de l’autre des quatre axes de réflexion ci-dessus. Des propositions pourront néanmoins s’inscrire au croisement de plusieurs thématiques, ou bien ouvrir sur d’autres pistes de questionnement, en lien avec le thème des croisades privées et des problèmes publics. L’accent sera mis, en tout cas, sur les communications reposant sur un travail empirique amenant à l’appropriation ou bien à la distanciation critique des travaux et des propositions de Gusfield.

Les propositions ne devront pas dépasser 5000 signes. Elles sont à transmettre à l’adresse suivante : colloque.gusfield2015@gmail.com

au plus tard au 1er mai 2015.

Les réponses seront communiquées au 1er juillet. Une version écrite de la communication (30 000 signes environ) devra être transmise aux organisateurs le 1er novembre au plus tard.

Comité scientifique

  • Howard Becker
  • Daniel Cefaï (CEMS, EHESS, Paris)
  • Brigitte Gaïti (CESSP, Sorbonne, Paris)
  • Claude Gilbert (PACTE, IEP, Grenoble)
  • Emmanuel Henry (IRISSO, Dauphine, Paris)
  • Pierre Lascoumes (CEE, IEP, Paris)
  • Lilian Mathieu (CMW, ENS, Lyon)
  • Erik Neveu (CRAPE, IEP, Rennes)
  • Michel Offerlé (CMH, ENS, Paris)
  • Louis Quéré (CEMS, EHESS, Paris)

Organisateurs

  • Stève Bernardin (CESSP, Sorbonne, Paris)
  • Lucie Bonnet (CGS, EHESS, Paris)
  • Edouard Gardella (CEMS, ENS, Cachan)
  • Vincent Gayon (IRISSO, Dauphine, Paris)
  • Marie Ghis-Malfilatre (CEMS, EHESS, Paris)
  • Brice Laurent (CSI, Ecole des Mines, Paris)
  • Benjamin Lemoine (IRISSO, Dauphine, Paris) 

Lieux

  • Paris, France (75)

Dates

  • vendredi 01 mai 2015

Fichiers attachés

Mots-clés

  • Gusfield, problème public, savoir, légitimité, problématisation, Etat, marché, croisade, média

Contacts

  • Les organisateurs
    courriel : studium [dot] paris [at] live [dot] com

Source de l'information

  • Lucie Bonnet
    courriel : lucie [dot] bonnet [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Croisades privées et problèmes publics », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 04 mars 2015, http://calenda.org/320937