AccueilVisages greffés et visages numérisés : comment penser la singularité ?

*  *  *

Publié le vendredi 13 mars 2015 par Céline Guilleux

Résumé

Si le visage semble lié à la singularité d’une personne, quelles transformations technologiques est-il susceptible de subir aujourd’hui et quelles en sont les conséquences sur les relations humaines et la perception de l’identité ? Cette journée d’étude a pour ambition d’examiner la signification du visage et son rapport à l’altérité à travers deux types de modifications technologiques : sa fragmentation numérique – lorsqu’il est appréhendé à travers les données disséminées sur Internet – et sa transformation par une greffe. 

Annonce

Argumentaire

Si le visage semble lié à la singularité d’une personne, quelles transformations technologiques est-il susceptible de subir aujourd’hui et quelles en sont les conséquences sur les relations humaines et la perception de l’identité ? Cette journée d’étude a pour ambition d’examiner la signification du visage et son rapport à l’altérité à travers deux types de modifications technologiques : sa fragmentation numérique – lorsqu’il est appréhendé à travers les données disséminées sur Internet – et sa transformation par une greffe. La réflexion s’appuiera notamment sur l’approche lévinassienne du visage et l’impossibilité de penser autrui en termes de « connaissance » : « C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux ! »[1] Pour Emmanuel Lévinas, la relation de face à face ne s’appréhende pas en termes de reconnaissance mutuelle. Dans la relation éthique, le visage, séparé de moi par la distance invisible de l’altérité, me commande une responsabilité qui n’attend aucune réciproque.

La relation numérique peut-elle être « éthique » et la trace laissée par une personne sur Internet permet-elle de « rencontrer » son visage, de prendre la mesure de son altérité radicale ? Quelles sont les conséquences d’une modification de l’aspect du visage après une greffe sur la perception de l’identité et de l’altérité ? Telles sont les questions que cette journée d’étude souhaite aborder, en interrogeant la signification de la singularité du visage à travers la manière dont les nouvelles technologies le façonnent et modifient son rapport aux autres. La journée s’organisera autour de deux axes : il s’agira d’abord de se demander si les traces de l’expression de soi en ligne (par exemple le fait de « tweeter », de poster une photographie ou une vidéo, de « liker ») conduisent à une réification qui altère la « rencontre » du visage ou au contraire lui ouvrent de nouveaux possibles. Ce qui conduira à s’interroger sur la nature des relations qui tissent la toile, le type de singularité qu’elles font émerger et leur signification sur le plan politique. Enfin, après cette attention portée au visage numérisé, la seconde partie de la journée se concentrera sur la question du visage greffé. Comment appréhender la greffe sur cette partie du corps humain que Lévinas décrit comme la plus nue et la plus exposée ?

Le premier axe, relatif au lien entre visage et trace numérique, soulève plusieurs types d’enjeux. D’abord, l’on peut se demander si les données disséminées par un individu sur Internet contribuent à le figer dans une identité (une définition, une essence qui précèderait son existence, pour inverser la formule de Sartre) ou lui offre des perspectives nouvelles et inattendues. Comment comprendre les différences en matière de perception lorsque l’autre se présente en chair et en os ou numériquement et quelles sont les implications sur la représentation de l’identité et de l’altérité numériques ? Plus particulièrement, le problème se pose de la nature de la singularité mise en avant dans les réseaux sociaux, notamment par l’exposition de ses goûts et avis ou encore des « selfies ». Quant au type de liens unissant les membres de la communauté d’internautes, il serait intéressant, par exemple, d’examiner l’usage des termes d’amitié et de partage tels qu’ils sont employés sur Internet.  

Un autre enjeu de cette modification de l’identité et de l’altérité numériques concerne le visage du monde dessiné par les réseaux sociaux. « Au centre de la politique on trouve toujours le souci pour le monde et non pour l’homme »[2], écrit Hannah Arendt. Et elle distingue le domaine politique, qui permet à la singularité de chacun de s’exprimer par l’action et la parole, de la sphère sociale, espace d’un « nous » anonyme, exigeant de chacun un certain comportement, une soumission à des règles qui tendent à « normaliser » ses membres. En ce sens, le danger d’une surestimation de la vie sociale consiste à substituer des comportements sociaux à l’action libre et plurielle dans la sphère politique. Se pose alors la question de savoir dans quelle mesure l’espace social numérique offre la possibilité de penser un véritable espace politique. Au-delà des risques liés à la possibilité de rendre publiques des opinions impulsives et potentiellement irréfléchies sous couvert d’anonymat (et donner ainsi libre cours à des propos racistes ou sexistes par exemple), comment Internet peut-il constituer un lieu d’échange propice au débat politique ? L’espace de discussion et de confrontation permettant de construire et maintenir un monde commun peut-il être numérique et jusqu’à quel point ?  Si, comme le montre Arendt, le social est le lieu de l’interchangeabilité des individus par opposition au politique (qui permet de faire émerger la singularité par la parole et l’action plurielle), l’enjeu est ici de comprendre dans quelle mesure les réseaux sociaux offrent la possibilité d’une véritable « action » politique numérique.  

Le second axe de cette journée d’étude a trait aux notions d’identité et d’altérité telles qu’elles peuvent être appréhendées après une greffe de visage. La perception de soi change-t-elle lorsque son propre visage porte la marque d’un autre ? Comment comprendre l’accueil et éventuellement le rejet de ce soi/autre qui provient d’une personne disparue et permet de retrouver un visage ? Jean-Luc Nancy, lui même greffé du cœur, explique que l’« on sort égaré de l’aventure. On ne se reconnaît plus : mais “reconnaître” n’a plus de sens »[3]. S’agissant plus particulièrement du visage, il s’agirait ici d’analyser la particularité de cette greffe et ses conséquences sur la question de la singularité d’une personne et son lien avec le visage. Si le regard de l’autre semble déterminant dans la conscience que l’on prend de son identité, il serait intéressant d’examiner le rôle de l’apparence du visage dans la (re)construction identitaire et la représentation de l’altérité.

Pour Bernard Devauchelle, qui a, avec son équipe, réalisé la première greffe de visage en France en 2005, il s’agit d’abord de redonner à la personne une fonction[4], par exemple celle de pouvoir parler ou de s’alimenter correctement. Sans négliger l’importance que revêtent les dimensions éthique et esthétique, l’objectif premier d’une transplantation est de permettre à l’individu greffé d’« utiliser » son visage, afin de pouvoir s’insérer à nouveau dans une vie sociale. En ce sens, la greffe invite à interroger le lien entre fonction et apparence du visage dans la communication et l’interaction. Ce qui pose sous un autre angle la question de la spécificité du visage dans l’expression de la singularité et de la personnalité, son intégration dans ce qui fait le « tout » d’une personne. Comment comprendre la modification de la représentation identitaire induite par une défiguration puis une transformation technique du visage lui permettant de retrouver ses principales fonctions ?  

Notes

[1] E. Lévinas, Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo (1982), Paris, Le Livre de poche, 2002, p. 79.

[2] Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? Paris, Seuil, 1995, p. 44.

[3] Jean-Luc Nancy, L’intrus, Paris, Galilée, 2000, p. 39.

[4] http://www.youtube.com/watch?v=aeESRRxQNXg

Programme

  • 9h : Accueil
  • 9h15 : Introduction : Aurore Mréjen, Ingénieure de recherche à l’UTC, chercheuse au COSTECH et au LCSP (Paris VII-Diderot)
  • 9h30 : Martine Leibovici, Maître de conférence émérite en philosophie à l'Université Paris VII-Diderot : « Visage et défiguration »
  • 10h30 : Bernard Devauchelle, Professeur de chirurgie maxillo-faciale (CHU d’Amiens, Institut Faire Face) et Sophie Crémades, psychiatre (CHU d’Amiens, Institut Faire Face) : « Singularité et défiguration »

11h30 à 11h45 : Pause

  • 11h45 : François-David Sebbah, Professeur de philosophie à l’Université Paris-Ouest Nanterre, co-responsable du programme TTH : « Visage témoin »
  • 12h45 : Pause déjeuner
  • 14h30 : David Le Breton, Professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, Membre de l’Institut Universitaire de France : « Visage, identité, greffe : approche anthropologique »
  • 15h30 : Milad Doueihi, Chaire d’humanisme numérique, Sorbonne Universités : « Le visage calculable »
  • 16h30 : Marion Zilio, Docteur en esthétique, sciences et technologies des arts, membre du labex AIAC, Paris 8 Vincennes Saint-Denis : « Des visages aux selfies »
  • 17h30 : Discussion et clôture de la journée

Accès libre sur inscription préalable (aurore.mrejen@utc.fr

Lieux

  • IMI, 62 boulevard de Sébastopol
    Paris, France (75003)

Dates

  • mardi 26 mai 2015

Mots-clés

  • visage, identité, greffe, singularité

Contacts

  • Aurore Mréjen
    courriel : aurore [dot] mrejen [at] utc [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Aurore Mréjen
    courriel : aurore [dot] mrejen [at] utc [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Visages greffés et visages numérisés : comment penser la singularité ? », Journée d'étude, Calenda, Publié le vendredi 13 mars 2015, http://calenda.org/321521