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Approche intersectionnelle en santé publique

The intersectional approach in public health

Une nouvelle perspective pour l'étude des inégalités sociales de santé ?

A new perspective for the study of the social inequalities in health?

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Publié le jeudi 19 mars 2015 par João Fernandes

Résumé

Les études sur les causes et les conséquences des inégalités sociales de santé (ISS) sont aujourd’hui très développées en France ; tant en épidémiologie sociale, en sociologie de la santé, en science politique ou en économie de la santé. Beaucoup de ces travaux prennent en compte la multiplicité des facteurs – sexe, origine ethnique, nationalité, classe sociale, âge, lieu de vie etc. – qui déterminent de façon positive ou négative les conditions d’accès aux soins et la santé des individus. Toutefois peu de ces études définissent leur approche comme « intersectionnelle ». Ce séminaire, par l’introduction du concept d’intersectionnalité, nous permettra ainsi en premier lieu d’interroger les catégories d’analyse, les méthodes, les concepts et objets d’étude de la recherche en santé publique. Mais ce séminaire sera aussi l’occasion de valoriser des travaux empiriques en santé publique qui prennent en compte l’imbrication des catégories de genre, d’origine ethnique, de classe sociale mais aussi d’autres variables comme l’orientation sexuelle, l’âge, la nationalité, le handicap, etc.

Annonce

Argumentaire

Aux Etats-Unis l’introduction du concept d’intersectionnalité par Kimberle Crenshaw en 1989 a profondément changé la manière de faire de la recherche (14). Ce concept renvoie à la nécessité d’articuler les rapports sociaux de genre, de « race » et de classe sociale dans le militantisme féministe mais aussi dans la grille d’analyse de toute situation sociale ou comportement individuel. Il a été complété avec la notion de « consubstantialité » qui montre davantage l’imbrication et la transversalité des rapports de pouvoir et de domination que leur similitude (16) ou de la théorie des savoirs situés (17) mettant en évidence les biais de connaissance. Nombre de recherches en sciences sociales ont ainsi développé cette perspective intersectionnelle, qui s’est par ailleurs diffusée dans les études en santé publique (18,19). A l’inverse des analyses unidimensionnelles se focalisant uniquement sur une catégorie d’intérêt (le genre, la position sociale ou l’origine ethnique), l’approche intersectionnelle affirme par exemple que l’état de santé d’un individu ne peut pas être appréhendé uniquement comme la somme de ses caractéristiques mais seulement dans l’imbrication de ses autres caractéristiques (20). L’utilisation du concept d’intersectionnalité dans les recherches sur la santé des populations s’est ainsi largement développé outre Atlantique durant la dernière décennie, mais est resté majoritairement cantonné aux études qualitatives (21,22).  

En France, c’est l’analyse des inégalités sociales de santé, objet de nombreux travaux de recherche, qui se rapproche le plus de « l’intersectionnalité américaine » par l’analyse des déterminants sociaux de santé ou le cumul des désavantages sociaux (2,57,23,24). Cependant, ces travaux ne se réclament pas de cette perspective intersectionnelle et utilisent davantage l’idée de « cumul » que d’imbrication des rapports sociaux. En effet, la complexité de l’imbrication de ces catégories sociales a poussé les études en santé publique à se concentrer sur des réflexions fractionnées : inégalités socio-économiques de santé, inégalités de santé entre les hommes et les femmes, inégalités de santé entre français et étrangers, etc. En France peu de travaux en santé publique s’interrogent sur une éventuelle conjugaison du sexe, de l’origine ethnique et de la classe.  

Son utilisation moindre en France peut être partiellement expliquée par les critiques qui se sont soulevées contre cette approche. La première critique est la difficulté de sa mise en œuvre empirique. En effet, selon les méthodes employées (ethnographie, quantitative, juridique, etc.), l’analyse simultanée des différents rapports sociaux en jeu peut être difficile à mettre en œuvre et, par la suite, compliquer l’analyse des processus. La théoricienne féministe Jasbir Puar a par ailleurs récemment critiqué un effet pervers de cette approche : la rigidification des identités (25). Selon elle, en posant certaines catégories qui ne reflètent pas la réalité sociale, on risque d’enfermer des sujets dans des catégories sans les avoir préalablement déconstruites.  

Cependant cette critique peut également s’appliquer à la recherche actuelle en santé publique. Peu de travaux quantitatifs questionnent ou ont une approche réflexive sur l’utilisation de catégories sociales pourtant imprégnées de représentations normées. Ces catégories statistiques -sans parfois être le reflet d’une réalité sociale- sont par la suite utilisées pour la mise en place de programmes de recherche et/ou de politiques de santé, et continuent, elles aussi, à diffuser et véhiculer ces normes et représentations associées à certaines caractéristiques de sexe, de classe sociale, d’origine, d’âge, etc. (26,27). 

Ce qui influe, par la suite, sur les pratiques de soins des professionnels de santé : on soigne différemment un homme, une femme, une personne racisée ou blanche, une personne avec des ressources ou sans, française ou étrangère, etc. notamment au nom de travaux de santé publique – que ce soit dans les pratiques contraceptives (28,29), en périnatalité (30), ou dans la santé plus généralement (3133). Des pratiques de traitements différentiels voire de discriminations ont ainsi été mises en évidence par les analyses des sociologues et des anthropologues de la santé (30,3437

Ce séminaire, par l’introduction du concept d’intersectionnalité, nous permettra ainsi en premier lieu d’interroger les catégories d’analyse, les méthodes, les concepts et objets d’étude de la recherche en santé publique. Mais ce séminaire sera aussi l’occasion de valoriser des travaux empiriques en santé publique qui prennent en compte l’imbrication des catégories de genre, d’origine ethnique, de classe sociale mais aussi d’autres variables comme l’orientation sexuelle, l’âge, la nationalité, le handicap, etc. 

Programme

9h15-9h30 Introduction par le comité organisateur

9h30-11h Science et approche intersectionnelle dans la construction des connaissances

  • Alexandre Jaunait,  Déconstruire la complexité dans les approches de l'intersectionnalité
  • Bilkis Vissandjee,  Sex and gender sensitive tubercolosis research

/ 11h00-11h15 / Pause café /

11h15-12h45 L'intersectionnalité au coeur des institutions sanitaires : enjeux méthodologiques

  • Maud Gorza De la prise en compte des déterminants sociaux à l’intersectionnalité en surveillance de santé publique : vers une démarche intégrative de la prise en compte des ISS à l’InVS
  • Sara Aguirre Sanchez-Beato Intersectionnalité et promotion de la santé communautaire : enjeux méthodologiques
  • Marie Plessz L’alimentation à l’intersection du genre et de la situation conjugale. Le cas de la consommation de légumes dans la cohorte GAZEL

Discussion
/ 12h45- 14h00 / Pause déjeuner /

14h00-16h00 Inégalités dans l’accès aux soins : les apports de l’intersectionnalité dans l’analyse des pratiques professionnelles

  • Estelle Carde La santé au croisement des rapports sociaux inégalitaires : maternité et VIH en Guyane française
  • Clémence Jullien Jouer des catégories. Les dimensions stratégiques de l’intersectionnalité en milieu hospitalier indien
  • Emmanuelle Faure L’intersectionnalité au cœur des discours et pratiques de médecins généralistes : une nouvelle approche des inégalités socio-spatiales de santé préventive dans les Hauts-de-Seine.

Discussion Marguerite Cognet, (Maitresse de conférence, Paris Diderot)

/ 16h00- 16h15 / Pause /

16h15-18h15 Les "minorités": l'intersectionnalité au prisme des « populations cibles »

  • Michela Villani Quand les vulnérabilités s’imbriquent : le cas des femmes migrantes et séropositives
  • Kàtia Lurbe i Puerto Analyse intersectionnelle contextuelle et relationnelle des trajectoires d’insertion socio-sanitaire et des parcours de soins des familles Roms/tsiganes du Projet de Sénart.
  • Simon Ducarroz Le tabagisme chez les migrants en France - méthodologie et bilan d’une étude pilote sur des inégalités sociales de santé.

Discussion Marie Jauffret-Roustide, (Sociologue, Chargée de recherche INSERM)
18h15-18h30 Conclusion Emilie Counil (Enseignante - Chercheure EHESP, IRIS, GISCOP93) 

Inscription gratuite mais obligatoire (jusqu’au 6 avril) via le formulaire ici 

Informations pratiques

Lieu :

Salle de conférence du CESP, Hôpital Paul Brousse
Bâtiment 15/16, Porte D, Rez de chaussée
16 Avenue Paul Vaillant Couturier, 94800 Villejuif
Accès : Métro « Villejuif-Paul Vaillant-Couturier » (Ligne 7) 
 
14] Crenshaw K. Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics. The University of Chicago Legal Forum. 1989;140:139‑67. 
[15] Dorlin E, Collectif. Black feminism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000. Paris: L’Harmattan; 2008. 262 p. 
[16] Kergoat D. Se battre, disent-elles... Paris: La Dispute; 2012. 354 p. 
[17] Haraway D. Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective. Feminist Studies. 1988;14(3):575. 
[18] Springer KW, Mager Stellman J, Jordan-Young RM. Beyond a catalogue of differences: A theoretical frame and good practice guidelines for researching sex/gender in human health. Social Science & Medicine. 2012;74(11):1817‑24. 
[19] Tolhurst R, Leach B, Price J, Robinson J, Ettore E, Scott-Samuel A, et al. Intersectionality and gender mainstreaming in international health: Using a feminist participatory action research process to analyse voices and debates from the global south and north. Social Science & Medicine. 2012;74(11):1825‑32. 
[20] Bauer GR. Incorporating intersectionality theory into population health research methodology: Challenges and the potential to advance health equity. Social Science & Medicine. 2014;110:10‑7. 
[21] Bilge S, Denis A. Introduction: Women, Intersectionality and Diasporas. Journal of Intercultural Studies. 2010;31(1):1‑8. 
[22] Dubrow J. Why Should We Account for Intersectionality in Quantitative Analysis of Survey Data? Intersectionality und Kritik. Springer; 2013. p. 161‑77. 
[23] Chauvin P, Parizot I, Revet S. Santé et recours aux soins des populations vulnérables. Paris: Inserm; 2005. 325 p. 
[24] Chauvin P, Parizot I. Vulnérabilités sociales, santé et recours aux soins dans les quarties défavroisés franciliens. Paris: Les éditions de la DIV; 2007. 
[25] Puar JK. Homonationalisme. Politiques queer après le 11 septembre. Paris: Editions Amsterdam; 2012. 
[26] Grass E, Bourdillon F. Quelle politique pour lutter contre les inégalités sociales de santé ? Editions d. Séminaires C, éditeur. 2012. 
[27] Lopez A, Moleux M, Schaetzel F, Scotton C. Les inégalités sociales de santé dans l’enfance - Santé physique, santé morale, conditions de vie et développement de l’enfant. 2011. 
[28] Bretin H. Contraception : quel choix pour quelle vie. Récits de femmes, paroles de médecins. Paris: INSERM; 1992. 
[29] Hassoun D, Job-Spira N, Bouyer J, Leridon H, Oustry P, Bajos N. Les inégalités sociales d’accès à la contraception en France. pop. 2004;59(3):479‑502. 
[30] Sauvegrain P. La santé maternelle des « Africaines » en Ile de France: racisation des patientes et trajectoires de soins. Revue européenne des migrations internationales. 2012;28(2):81‑100. 
[31] Pols H. August Hollingshead and Frederick Redlich: Poverty, Socioeconomic Status, and Mental Illness. Am J Public Health. 2007;97(10):1755. 
[32] Aronson J, Burgess D, Phelan SM, Juarez L. Unhealthy Interactions: The Role of Stereotype Threat in Health Disparities. Am J Public Health. 2012;103(1):50‑6. 
[33] Van Ryn M, Burgess D, Malat J, Griffin J. Physicians’ Perceptions of Patients’ Social and Behavioral Characteristics and Race Disparities in Treatment Recommendations for Men With Coronary Artery Disease. Am J Public Health. 1 févr 2006;96(2):351‑7. 
[34] Cognet M, Hoyez A-C, Poiret C. Éditorial : Expériences de la santé et du soin en migration : entre inégalités et discriminations. Revue européenne des migrations internationales. 2012;28(2):7‑10. 
[35] Nacu A. À quoi sert le culturalisme ? Pratiques médicales et catégorisations des femmes « migrantes » dans trois maternités franciliennes. Sociologie du Travail. 2011;53(1):109‑30. 
[36] Fassin D, Dozon. Critique de la santé publique. Une approche anthropologique. Balland. 2001. 361 p. 
[37] Crenn C, Kotobi L. Du point de vue de l’ethnicité: Pratiques françaises. Paris: Armand Colin; 2012. 348 p.

Lieux

  • Villejuif, France (94)

Dates

  • mercredi 15 avril 2015

Mots-clés

  • intersectionnalité, santé, inégalités sociales

Contacts

  • Mylène Rouzaud-Cornabas
    courriel : mylene [dot] rouzaud-cornabas [at] inserm [dot] fr

Source de l'information

  • Mylène Rouzaud-Cornabas
    courriel : mylene [dot] rouzaud-cornabas [at] inserm [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Approche intersectionnelle en santé publique », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 19 mars 2015, http://calenda.org/321834