AccueilGuerres et artefacts : de l’objet de guerre au fétiche (1795-1995)

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Publié le mardi 21 avril 2015 par João Fernandes

Résumé

Depuis la fin du XVIIIe siècle la guerre a produit un nombre considérable d’objets. Conçus par souci d’efficacité, transformés souvent par les combattants, ils prennent une dimension politique dans la culture contestataire. Ils constituent des trophées d’États ou privés (pour les vétérans) avec des mises en scènes ou en mémoire. La fin d’une guerre ne signifie pas leur destruction. Recyclés, disséminés (avec les risques encourus), ils alimentent les surplus, servent d’outils de travail (véhicules), de loisirs (camping), d’emblèmes de modes (blousons, vareuses etc.), sans oublier les jouets. Ils deviennent objets de collections et de muséographies aussi bien totalement anarchiques que raisonnées. Enfin, leur absence, leur conservation ou leur dangerosité nécessitent de multiples précautions, des savoirs experts et des aptitudes au récit. Sous ces diverses formes, l’objet de guerre dit notre rapport profond à la violence.

Annonce

Argumentaire

2015 est marqué par d’importantes commémorations militaires avec 1915 et 1945. Par extension, 1795 (Quiberon), 1805 (Austerlitz),  1815 (Waterloo), 1855 (guerre de Crimée), 1865 (guerre de Sécession), 1905 (guerre russo-japonaise) signalent des moments d’une très grande intensité mémorielle. Le génocide arménien (1915), le massacre de Nankin (1935), la massification de la guerre du Viêt-Nam (1965) ou les conflits de Bosnie et de Croatie (1995) participent du même processus.

Ces chocs ont en outre secrété des volumes inédits d’images mentales mais aussi d’objets qui ont pu étayer des « fétichismes de guerre », voire une « consommation de guerre », qui, au XIXe siècle, passa par la mode des « mémoires d’épée ». Aujourd’hui, livres, films, jeux vidéo, s’ajoutent ou se substituent aux seuls objets de collection ou de musée. La transformation des périphéries urbaines et sociales en laboratoires de combats de rue pose la question ultime d’un « mimétisme de guerre » allant d’aimables parties de paint-ball, à l’emploi croissant de la kalachnikov en passant par les jeux de rôle de la radicalité terroriste ou « serial killeuse ». L’intrication entre paix et guerre relève donc bien d’une privatisation des instruments de la violence d’État. Le succès de L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni (Prix Goncourt 2011) ou Les Bienveillantes de Jonathan Litell (2005), tout comme finalement les cycles commémoratifs, illustrent en cela le besoin de comprendre les gestes des bourreaux et un intérêt nouveau pour la pensée militaire – Sun Zi, Clausewitz ou Jomini devenant eux-mêmes des objets littéraires.

Dans ce contexte, l’objet de guerre doit être considéré sur le temps long. Son propre cycle de vie peut être très étendu. Prolonger la vie de matériels (pour raisons budgétaires), les recycler en tout ou partie (ainsi des culasses de Mauser K 98 réemployées par l’armurier Kettner) n’exclut pas de précoces conservations. Les ressorts en sont complexes. En témoigne le vêtement. La culotte de grognard napoléonien, le pantalon garance de 1829 ou la tenue « Félin » n’ont ni les mêmes usages, ni la même puissance d’inspiration pour les artistes ou les collectionneurs. Une valeur différentielle des sacralités explique qu’on ne défile pas en tenue bleu horizon dans les années 1920-30 comme on manifeste ou chasse avec la vareuse kaki des années 1960-70 ou que l’on rappe avec le pantalon de treillis dans les cultures urbaines contemporaines. La construction de l’objet en fétiche commande donc une attention fine aux chronologies comme aux procédures d’émergences et de sélection conduisant tant aux muséographies qu’aux collections privées – qu’elles soient raisonnées ou forment un amas disparate.

L’intérêt de tels objets varie aussi avec le temps et sa capacité destructrice. Dans son rapport d’activité pour l’année 2012, le musée Auschwitz-Birkenau érige ainsi en objets « sans prix » les vestiges mis à jour lors de fouilles archéologiques que sont boutons, pièces ou montres car ils « revêtent une signification encore plus importante au fur et à mesure que le temps passe et les témoins disparaissent ».

Affaire d’États ou affaire privée, les gestion, conservation, transmission, appropriation de cette masse d’objets posent peut-être moins la question des patrimoines que celle du statut de la guerre dans le for des individus. 

Pour traiter ce sujet un appel à contribution pour ouvrage est donc lancé. L’ambition est de réunir un volume significatif de réflexions sur les 5 points exposés ci-dessous. Les modalités pratiques sont indiquées en fin d’appel. L’ouvrage sera à paraître à l’automne 2016.

Dans la perspective d’un ouvrage collectif, il est apparu nécessaire de suivre les cycles de vie des objets afin de révéler leurs ressorts anthropologiques. À cet égard, leur valeur de portativité et de mobilité compte autant que leur pouvoir d’évocation.

Axes thématiques 

1 – L’objet de guerre : entre production et esthétisation 

Recontextualisé, l’objet doit être interrogé de sa conception à son usage jusqu’au terme éventuel de sa customization. A l’échelle de l’arme ou de l’équipement individuels, poids, équilibre, matériau, « prise en main », coûts… sont en général appréhendés. Ils dépendent des savoirs militaires disponibles, des ressources matérielles, des moyens financiers, des contextes et expertises de production. Artisanal, issu de séries ou ersatz isolé, l’objet doit allier efficacité, ergonomie, praticité, compacité… qui résultent d’intentions des commanditaires et des concepteurs. Un certain nombre de lieux se prêtent à l’analyse : la boite de conserve (contenu et contenant), le chaussant, la bande molletière, ou le paquetage. Dans le détail, les perceptions nationales varient selon les cultures du corps, les représentations anatomiques ou les impératifs martiaux. La constitution de discours experts (ceux des médecins par exemple) sur la résistance physique aux matériels rejoint les préoccupations très actuelles des états-majors confrontés à l’alourdissement du fantassin. En résultent une physiologie et un aguerrissement renouvelés.

Les discours d’identification sont aussi importants que les arguments sur l’opérationnalité. En témoignent les débats plaçant naguère le prestige et le génie national dans la couleur garance du pantalon des fantassins français. Adaptations, réglages ou enrichissements peuvent être alors le fait des États lorsque les matériels sont  tropicalisés, hibernisés, maritimisés ou que s’opère la substitution du coton au cuir (pour cartouchières et brelages par exemple). Mis en action par le spectacle même de la guerre, le matériel engendre de puissants mécanismes d’acculturation. Représentations, préventions culturelles, disparités technologiques, conditionnent réception et usages de l’artefact. L’importance des photos de matériels lourds et modernes (chars, avions, hélicoptères …) chez les appelés d’Algérie signale ainsi un intérêt de rupture par rapport aux campagnes de métropole. Mais le phénomène est sans nul doute plus ancien.

L’intervention du combattant lui-même est également déterminante. Au stade de la tenue et de l’arme, le recours à des tailleurs ou fourbisseurs privés est ancien ; il contribue au style et au prestige médiatique de certains – la mode militaire n’étant pas qu’un mot. De même, la personnalisation / personnification de matériels (armes, véhicules, avions) est récurrente. L’entrée dans la guerre « à options », car fondée sur un malsain pay to fight, rappelle que certains combattants se jugeant mal équipés ou mal protégés doivent compléter leur dotation sur leurs propres deniers. Plus largement, le contenu des « bardas » — réglementaires, en opérations et selon les cultures militaires — est essentiel pour mesurer la place des effets personnels, de la pharmacie, de l’avitaillement.

Enfin, la civilisation telle quelle des objets militaires peut poser problème. Qu’il s’agisse de la voiture ayant prétendument appartenu à Hermann Goering et conduite par Keith Richards dans le Londres déjanté des années soixante ou des propos ambigus de David Bowie sur les codes esthétiques du IIIe Reich, on voit les risques de dérive. Polémiques relatives à Hugo Boss, T-Shirts estampillés CCCP ou floqués à l’effigie du Che posent une identique question sur les frontières entre trophées et oripeaux. Les provocations scéniques du groupe de rock Motörhead et de son leader Lemmy Kilmister ne peuvent être dissociées d’une certaine portée politique – veste et casquette Mao, saharienne d’Yves Saint-Laurent, disant d’autres contestations. Bref, la part de sincérité et d’édulcoration doit être évaluée.

2 – La fétichisation pendant et au sortir des guerres

La politique des États en matière de trophées et de partage des dépouilles est de toute première importance. Les racines lointaines du phénomène sont ici hors de propos – même si le fond du Vae victis demeure, « triomphe » à l’appui. L’élaboration consciente d’une politique d’obtention, d’exhibition et de collection est fondamentale. La symbolique des drapeaux, aigles, bannières, oriflammes, etc. pris ou repris à l’ennemi est connue. Mais sur quelles bases idéologiques et esthétiques le processus d’attribution ou de capture repose-t-il ? La naissance des musées strictement militaires, à côté des salles d’armes châtelaines ou régimentaires et fonctionnant sur un principe de récit engageant un roman national doit être compris. L’émergence plus tardive des musées de matériels (chars ou avions) est tout aussi importante, quand ce n’est pas un matériel-mémorial (commun dans l’ancien bloc de l’Est) dont la charge proclamatoire recoupe des enjeux de gestion communale. 

Le trophée individuel, pris à l’ennemi, sur le champ de bataille, acheté, échangé, troqué avec d’autres combattants situe ces parcelles matérielles de gloire dans une série complexe d’intentions. Qui pille sur le champ de bataille ou durant la débâcle adverse, quoi et pourquoi ? Entre le XIXe et le XXe siècle les besoins sont-ils les mêmes ? D’évidentes logiques de subsistance ou de thésaurisation à court terme s’inscrivent dans une économie du troc. Mais entre un Thénardier, « sergent de Waterloo » et détrousseur de cadavres et un G.I. cherchant un pistolet Luger ou un sabre japonais, ramassant du sable d’Omaha Beach – comme le cinéma s’est plu à l’évoquer –, s’institue une rupture. D’un côté le pillage opère sur une valeur marchande ou d’usage immédiat, de l’autre s’établit un rapport de virilité et de projection sur le retour dans la construction d’une idéologie de soi : comme si n’était héros que celui qui peut en fournir une trace matérielle – ce qui pose, en creux, la question du genre d’homme-soldat attendu par les familiers et les femmes.

Justement, à la confluence des logiques étatiques et individuelles se situe l’emblématique médaillère. Le passage des ordres chevaleresques aux ordres militaires est une chose. Certains cadres commémoratifs, bien connus (médaille de Sainte-Hélène, Ordre de la Libération) ne requièrent pas que l’on y revienne. En revanche, le contenu de la médaille est tout à fait intéressant. La Purple heart recouvre-t-elle le même indice de traumatismes que la médaille des blessés français alors qu’en Allemagne les badges sont gradués selon l’importance des blessures ? Sur le fond, quelles sont les combinatoires permettant de donner à voir, à qui en sait lire le sens, des niveaux effectifs de reconnaissance ? Le système médailler allemand, taciturne au possible et, à l’inverse, la logorrhée soviétique ne disent évidemment pas la même chose… Par ailleurs, l’emphase croissante des régimes autoritaires est certainement intéressante à mesurer dans le contexte des phases d’émancipation coloniale et de routinisation.

Enfin, il conviendrait de s’interroger sur les « uniformes de la paix » [ou tout simplement de la retraite militaire]. En dépit des rapprochements liés à leurs âges, les anciens combattants diffèrent aux célébrations entre ceux (surtout les officiers) des régimes autoritaires et ceux du bloc occidental – comme on est du reste veteran à 25 ans de la guerre du Golfe chez les Américains et « ancien engagé » en France. Si la tenue « blazer bleu, pantalon gris, chemise blanche, cravate noire » et le béret frappé de l’insigne d’arme se généralisent, qu’en a-t-il été avant et ailleurs ? Qu’on songe au disparate américain (polos bariolés, baskets) qu’abolit le calot constellé de pin’s, aux défilés des « débris » ou reliques vivantes de la Grande armée en 1840 lors du retour des Cendres, ou des anciens combattants dans l’entre-deux guerres ? 

3 – La gestion des matériels en fins de conflits

Avant de devenir pièces de musées et de collections ou d’être détruits, un nombre significatif d’objets de guerre voient leur existence prolongée ou détournée. À cet égard, la « déconstruction » d'objets semble opérer sous trois formes : les destructions liées à l’inertie de la machine industrielle (destin de centaines d’avions tout neufs plongés en 1945-46 dans la Mer de Corail) ; les démantèlements réfléchis allant des navires aux armes individuelles ; la constitution de cimetières de matériels militaires. Il ne faut pas oublier les campagnes de récupération des armes employées par les maquis ou tombées entre les mains des civils et dont on voit aujourd’hui les méfaits de la dissémination autour de la Méditerranée.

À cet égard, l’économie des surplus est d’autant plus mal connue qu’elle touche aux marges sociales de la brocante et des trafics. Les échelles varient pourtant. Aux étalages plus ou moins étiques de marchés, treillis, casques, rangers voisinent souvent avec du matériel de camping. Cette association est d’autant moins fortuite que ces objets appartiennent à la construction du tourisme de masse – le Club Méditerranée naissant de tentes de l’armée acquises par Trigano. Mais les ventes des Domaines portent aussi sur des objets beaucoup plus volumineux (des navires par exemple). Certains peuvent être voués à la déconstruction immédiate, d’autres être acquis par des négociants en vue d’une revente et d’une transformation (cf. La Calypso). Jusqu’à la fin des années 1960, les ferrailleurs de la Nationale 7, entre Le Kremlin-Bicêtre et Thiais, soldaient ainsi les comptes des deux décennies de conflits européens et coloniaux précédentes en vendant jeeps, GMC et même des avions d’observation. Cette présence paysagère prolongeant en quelque sorte la guerre a-t-elle ses équivalents ailleurs, sous quelles formes et sur quelles chronologies ? On pense évidemment au Vietnam comme aux liquidations du bloc de l’Est.     

La valeur des surplus dépasse, par ailleurs, la modicité de leurs prix. Pratique par nature, le matériel militaire est aussi bien souvent portatif (la pelle « américaine »), démontable (lits « de camp » et tentes), commode (la vareuse et le pantalon à poches multiples), solide et rustique (la jeep). Outre la question des passeurs dans l’emploi de ces objets (anciens combattants ou non), on peut observer des reconversions inattendues : jeeps en régions de montagnes, DC3 desservant encore l’Amérique andine ou véhicules amphibies (type DUKW) employés dans l’ostréiculture ou la conchyliculture pendant longtemps. Quant aux voiturettes de mutilés réappropriées en tricycles géants pour enfants, le grotesque le dispute nécessairement au tragique mais colore les cultures de guerre d’éléments déviants.

Il existe en outre une véritable économie, souvent cyclique, du vintage. Blousons d’ « aviateurs » (allant de la veste de mouton aux bombers en passant par les copies des blousons réglementaires français), lunettes « de pilotes » (les Ray ban au premier chef), vestes de quart, chèches, rangers et pataugas etc. sont une chose… Une autre, beaucoup plus intéressante est celle des arts décoratifs de guerre. Cannes et pipes sculptées, chemises d’obus martelées et transformées en pots de fleur (comme il s’en vend à Sarajevo), zinc ou aluminium reconvertis en couverts, voire fragments de barbelés émoussés disent l’ennui mais aussi le besoin de conjurer la guerre. L’intrusion de l’objet de guerre édulcoré dans des intérieurs et à des fins décoratives est donc essentielle à étudier. 

Enfin, l’ironie monumentale de certains sites ne laisse pas indifférent. Le lagon de Truk en Micronésie ou la base de Scapa Flow au nord de l’Écosse – abritant respectivement une partie des avions plongés dans la mer en 1945-46 et la flotte allemande captive, sabordée en 1919 –, devenus des sites courus de plongée en raison de leur exceptionnelle flore, faune et patrimoines militaires mêlés induisent une manière de touristification inédite. 

4 – La collection : emplois et contre-emplois

Comment fait-on « collection » d’objets de guerre ? Considérée comme mineure, voire nauséabonde, la militaria n'a pas de vrai statut historique. « Passion futile », la collection militaire signale souvent de placides frustrés d’héroïsme et quelques « fana-mili » parfois inquiétants. Elle suscite néanmoins un important marché qu’alimentent antiquaires, armuriers, bourses aux armes, éditions et presses spécialisées…. Cette économie seconde de l’artefact intéresse autant sociologues, anthropologues, qu’historiens d'art, mais aussi marchands. Collectionneurs, experts, organisateurs d’événements font en effet la mode. En témoigne le goût récent pour les plaques, bracelets ou pendentifs d’identité militaires, avec numéros matricule qui peuvent atteindre des prix considérables. Pourquoi ?

La démarche cumulative conduisant à la collection est tout aussi intéressante. Au-delà de l’élément déclencheur (héritage, hasard, rencontres…) se trouve souvent un objet-fondateur (livret militaire, médailles…) annonçant un intérêt pour des pièces plus consistantes (sabre, fusil, munitions…) La plus ou moins grande proximité et familiarité avec les sites de batailles, de même qu’un enracinement culturel familial déterminent sans doute des vocations. Justement, qu’est-ce qui « fait collection » ? Si l’acquéreur raffiné (et fortuné) d’un sabre « à la mamelouk » complétant son décor Empire et le quêteur narcissique d’objets disparates et parfois illicites évoluent sur deux planètes, une approche de l’intérieur permettrait sans doute de pondérer le jugement. Thématiques, hiérarchies et systèmes de valeurs, à la fois matérielles et symboliques, demandent à être compris. Bref, quelle est la place de l'« objet technique », de l'attirail, du harnachement, des armes blanches ou non, des insignes et uniformes ? La dimension évocatoire de tels corpus renvoie à leur statut patrimonial, donc juridique. Entre risques de déprédation lors de fouilles sauvages et d’explosion dramatique d’arsenaux privés se situe la limite obscure de la légalité franchie par des collectionneurs-trafiquants.  

Enfin, les jouets militaires ou guerriers sont à envisager. La soldatesque de plomb a ses passionnés de vitrines ou de kriegspielen réglés. Mais « la boîte de soldats » sert surtout des scénographies enfantines et plus brouillonnes que complètent panoplies et armes miniatures. Dans la construction de l’identité virile, ces jeux de guerre ont accompagné littératures d’aventure et d’édification nationale. Aujourd’hui, les logiciels d’immersion guerrière constituent un pan considérable du monde des gamers. Le processus d’accumulation, de réalisme et de violence conjugués mérite sans doute que des spécialistes du sang virtuel (infographistes, éditeurs de jeux video ou psychologues) se penchent sur la question.

De même, les collections publiques ne sont pas sans susciter un certain nombre de questionnements. S’il est en effet un lieu dans lequel s’incarne la tension des interactions entre les objets de guerre, souvenirs personnels et/ou hérités de celles et ceux qui les y déposent, et les politiques publiques de commémoration, c’est bien le musée. Or, lui aussi, évolue dans un environnement fluctuant et ce, pour plusieurs raisons. La première, évidente, tient à l’évolution de la demande sociale d’histoire qui oblige l’institution à des ajustements incessants au risque de voir sa fréquentation diminuer. Une seconde découle de la notion même de patrimoine, éminemment relative et donc évolutive. En exposant des objets aussi divers que cartes du combattant, jeux pour enfants et assiettes patriotiques, l’Historial de Péronne permet non seulement de matérialiser l’histoire culturelle mais renouvelle lors de son inauguration profondément la muséification de la Grande Guerre. D’ailleurs, on notera, toujours pour rester dans le domaine de la Première Guerre mondiale, que si ce champ historiographique est en France polarisé autour du débat entre la « contrainte » et le « consentement », cette diversité de perspectives n’a pas son équivalent muséographique. Dès lors, ce sont bien les politiques d’acquisition qu’il faut interroger en se demandant ce que l’on cherche à acquérir, restaurer, exposer et dans quelle intention mais, également, ce qui, sur ce qu’il convient vraisemblablement d’appeler un marché, détermine le prix de ces objets. 

5 – La conservation

Le premier défi de la préservation concerne les situations d’élision ou d’absence visible de traces. En système génocidaire, la « présence de l’absence » repose sur l’infime et l’indiciaire contrastant avec le caractère industriel ou systématique du massacre. Ainsi, le rabougrissement du tas de cheveux des déportés du « Canada » d’Auschwitz – par décomposition de la kératine – pose un problème de fond.

Par effet chimique, la preuve de l’ampleur des crimes commis est menacée de signifier une diminution de l’horreur. Tout aussi ténue est la collection de photographies dite « Album Auschwitz » attestant de la Shoah ou la présence sans doute ultime des survivants à une cérémonie comme celle du 70e anniversaire de la « libération » du camp d’Auschwitz. À rebours, le matricule tatoué des déportés est devenu, pour la mémoire collective, le signe métonymique de l’ensemble du système concentrationnaire nazi, alors qu’il a été seulement appliqué à Auschwitz et après mars 1942. Hier sceau d’infamie pour les condamnés à la mort par le travail, aujourd’hui symbole de la Destruction des juifs d’Europe, ce signe est revendiqué par certains descendants de survivants, qui se le font tatouer pour enraciner une culture victimaire lancée à la face du monde. Par extension, comment commémorer comme victime de déportations massives (les Arméniens par exemple) ou comme vaincu, et souvent victime soi-même, de combats perdus ? Quel rapport l’ancien prisonnier de guerre a-t-il avec son uniforme de captif ?

Par ailleurs, dans des paysages militaires aujourd’hui dépourvus de stigmates et bien souvent illisibles au processus guerrier, quel statut accorder au fragment ? Le matériau archéologique fait de tessons, chargeurs, chemises d’obus ou de cartouches, morceaux d’armes blanches ou à feu, boutons, plaques de ceintures, ustensiles du quotidien, morceaux de barbelés… prennent, dans l’informe de la corrosion, une dimension inédite et de leur position de débris, une valeur signifiante – et accessoirement marchande – tout aussi nouvelle. Le retour à la guerre vécue des combattants, reflétant notre propre crainte de vivre ça, dévalue d’autant le trophée et ses fondements de bravoure normalisée. La portée idéologique d’une balle ou d’un shrapnell posés sur un meuble ou exposés dans un musée n’est pas celle d’une médaille encadrée et assument un rôle politique voire eschatologique pouvant remanier en profondeur notre réprésentance et, partant, les scénographies requises dans un monde post-nucléaire mais tout aussi dangereux.    

Au reste, une guerre sans nom, sans lieu et sans visage se déroule toujours, celle des munitions de guerre.Mines et bombes (terrestres et marines) poursuivent en effet leur office, requérant des forces spécialisées (équipages de dragueurs, plongeurs démineurs, démineurs). Au-delà de la compétence professionnelle et des risques encourus, la fréquentation quotidienne avec ces matériels pose autant la question de leur manipulation – de ce fait de leur enseignement et leur apprentissage au titre de savoirs experts – que de leur conservation éventuelle. Démilitarisation, neutralisation, désactivation ne signifient pas exactement la même chose comme en témoigne le démantèlement périodique d’arsenaux privés dont la dangerosité dépasse le cadre individuel d’un collectionneur passionné. La rémanence des objets de guerre, devenus fétiches, participe en effet au processus létal de brutalisation des sociétés. C’est donc de la nature des discours dicibles sur ces mêmes objets dont il faut se préoccuper, tant sur le plan juridique que moral. En d’autres termes, tous les objets peuvent-ils s’équivaloir et pouvoir supporter les mêmes analyses de dédramatisation, neutralisation et banalisation au risque d’en assurer la recharge victimale ? L’édulcoration de la barbarie ou l’hyperesthétisation de la violence, que certains objets peuvent supporter sont donc clairement engagées.

En dernière instance, la mise en intrigue des objets par les reconstitutions historiques, les jeux de rôle et le cinéma  requiert une véritable attention. Le rapport entre le matériel logistique et offensif d’une part et l’approche de l’arme individuelle, d’autre part, méritent une analyse circonstanciée. Outre la question de la plausibilité (Hollywood a beaucoup « germanisé », dans les années 1960-70, des matériels américains faute d’avoir des Tigre, Panther ou Messerschmiqt sous la main) se pose celle de la sensibilité aux objets dans le reportage de guerre, l’image d’actualité ou de propagande, la fiction. Avant l’intrusion de l’infographie de substitution, l’univers du faux, de la réplique ou de la pale copie a longtemps prévalu. Quid alors du « réalisme » dont le fondement dépend des degrés de maturité ou de résistivité d’une société à ses propres besoins d’héroïsme sacrificiel ? La transfiguration événementielle à travers une représentation mimée renvoie donc autant aux anachronismes qu’à d’éventuelles distropies au sein desquelles l’objet, mythifié, vient faire récit.  

Modalités pratiques

Les propositions de contribution, n’excédant pas une page et comportant une présentation des sources utilisées et de la problématique explorée, seront rédigées en Français ou en Anglais et devront être adressées avant le

1er septembre 2015.

Après examen des propositions, les auteurs retenus feront parvenir le texte de leur article (n’excédant 35.000 signes / 4.500 mots) pour le 31 mars 2016 au plus tard.

Une attention toute particulière sera accordée aux éléments iconographiques permettant d'étayer le propos.

Pour des raisons de coût de publication, les illustrations doivent être libres de droits.

Les propositions sont à adresser à

Patrick Harismendy : patrick.harismendy@wanadoo.fr

Ou

Erwan Le Gall : legallerwan@gmail.com 

Directeurs de projet

  • Patrick Harismendy, Histoire contemporaine, Université Rennes 2, CNRS UMR 6258 Cerhio
  • Erwan Le Gall, Histoire contemporaine, Université Rennes 2, CNRS UMR 6258 Cerhio 

Comité scientifique

  • Luc Capdevila, Histoire contemporaine, Université Rennes 2, CNRS UMR 6258 Cerhio
  • Patrick Harismendy, Histoire contemporaine, Université Rennes 2, CNRS UMR 6258 Cerhio
  • Vincent Joly, Histoire contemporaine, Université Rennes 2, CNRS UMR 6258 Cerhio
  • Erwan Le Gall, Histoire contemporaine, Université Rennes 2, CNRS UMR 6258 Cerhio

Lieux

  • CERHIO, Université Rennes 2
    Rennes, France (35)

Dates

  • mardi 01 septembre 2015

Mots-clés

  • guerres, militaria, objets, patrimoines, collections

Contacts

  • Patrick Harismendy
    courriel : patrick [dot] harismendy [at] wanadoo [dot] fr
  • Erwan Le Gall
    courriel : legallerwan [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Annie Antoine
    courriel : annie [dot] antoine [at] univ-rennes2 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Guerres et artefacts : de l’objet de guerre au fétiche (1795-1995) », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 21 avril 2015, http://calenda.org/324969