AccueilL’objet de l’exposition : le regard ethnographique #1

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Publié le jeudi 30 avril 2015 par João Fernandes

Résumé

Après le « tournant ethnographique » des années 1990 – évoqué par la notion d’« artiste en ethnographe » théorisée par Hal Foster – les pratiques curatoriales et artistiques plus récentes attestent d’un intérêt grandissant pour l’ethnographie, considérée du point de vue de ses objets et de ses institutions. Une multiplicité d’expositions a récemment posé des questions complexes qui touchent au rapport, souvent controversé, entre art contemporain et musée ethnographique, au problème de la restitution d’objets et d’artefacts pillés en contexte colonial, ou au statut des objets qui se trouvent dans ces musées. Les cultures matérielle et visuelle, qui constituent encore le cœur de ce que l’on montre pour témoigner d’une société, se rencontrent principalement au sein de cet exercice de médiation qu’est l’exposition. Or, celle-ci est par essence l’espace-temps d’une interprétation, d’une démonstration, voire d’une manipulation qui, à chaque fois qu’elle se renouvelle, est en mesure de modifier le sens de ce qu’elle présente.

Annonce

Présentation

Cette journée d’étude s’inscrit dans le cadre du séminaire « L’objet de l’exposition », qui réunit les étudiants de l’option « Médiation culturelle et Pratiques de l’exposition » du master en histoire de l’art de l’université de Tours et du master Art de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Bourges. Elle bénéficie du soutien de ces deux institutions, ainsi que du laboratoire InTRu (EA 6301).« L’objet de l’exposition » porte une réflexion sur l’exposition comprise en tant qu’objet d’étude à part entière. Chaque année, le séminaire se propose d’aborder ce vaste champ de recherche à travers le choix d’une thématique particulière, reprise lors d’une journée d’étude qui clôture le cycle. Cette année, c’est « le regard ethnographique » qui est étudié.

Programme

9h30-10h : Accueil des participants

10h : Introduction par Giovanna Zapperi (ENSA Bourges) 

  1. Vers une esthétisation de l’objet ethnographique ? 
  • 10h20 : Frédéric Le Gouriérec (Université de Poitiers, CRIHAM, CREOPS), « Le regard ethnographique et les expositions d’art contemporain : le discours et la pratique, à l’aune de cas chinois et de comparaisons africaines. »

11h : Pause

  • 11h10 : Lydie Delahaye (Université Paris VIII, IHTP - CNRS), « Un film ethnographique au musée : enjeu d’une décontextualisation »
  • 11h50 : Zoé Forget (photographe, AIAC - Université Paris VIII), « Tatoueurs, tatoués au musée du quai Branly : l’ethnographie peut-elle faire œuvre de plasticité ? » 

12h30 : Déjeuner. 

  1. L’art comme objet ethnographique 
  • 14h30 : Francesca Cozzolino (ENSAD, Centre anthropologique de l’écriture – EHESS Paris) « Comment le contexte d’exposition affecte les formes. Analyse de la trajectoire d’une œuvre de Meschac Gaba »
  • 15h10 : Raphaël Julliard (artiste, EHESS Paris), « La troisième dimension »

15h50 : Pause.

  • 16h : Pauline M’Barek, (artiste) « Taches aveugles »

16h40 : Conclusions 

Argumentaire de la journée

Après le « tournant ethnographique » des années 1990 – évoqué par la notion d’« artiste en ethnographe » théorisée par Hal Foster – les pratiques curatoriales et artistiques plus récentes attestent d’un intérêt grandissant pour l’ethnographie, considérée du point de vue de ses objets et de ses institutions. Une multiplicité d’expositions a récemment posé des questions complexes qui touchent au rapport, souvent controversé, entre art contemporain et musée ethnographique, au problème de la restitution d’objets et d’artefacts pillés en contexte colonial, ou au statut des objets qui se trouvent dans ces musées. Les musées d’ethnographie, eux-mêmes, semblent de plus en plus trouver dans l’intervention d’artistes au sein de leur collection une solution à leur besoin de rénover et d’interroger leurs pratiques. A ce titre, le travail que mène Clémentine Deliss au Weltkukturen Museum de Francfort est exemplaire.

Les cultures matérielle et visuelle, qui constituent encore le cœur de ce que l’on montre pour témoigner d’une société, se rencontrent principalement au sein de cet exercice de médiation qu’est l’exposition. Or, celle-ci est par essence l’espace-temps d’une interprétation, d’une démonstration, voire d’une manipulation qui, à chaque fois qu’elle se renouvelle, est en mesure de modifier le sens de ce qu’elle présente. Se pencher sur ce phénomène permet de comprendre que les objets qui y prennent place n’ont pas un seul visage, qu’ils n’existent pas dans une réalité établie une fois pour toutes, mais que le regard que l’on porte sur eux et, par extension, le sens et le statut qu’on leur confère, peuvent changer. C’est ce que le musée d’ethnographie de Neuchâtel a entrepris de rendre visible depuis le début des années 1980. En cela, l’exposition n’est pas exempte des relations de domination qui ont accompagné le développement de l’ethnographie et la collecte de ses objets d’étude : elle est, elle aussi, vecteur d’un façonnement de la perception de l’altérité – peut-être même l’un des plus efficaces. C’est sans doute ce qui en a fait l’un des outils privilégiés de la propagande coloniale. Ainsi, l’histoire de l’exposition – comme celle de l’ethnographie, dont elle sert le discours – est hantée par les questions de la « race », du genre et de l’ethnicité, dont les stratégies rhétoriques méritent encore d’être examinées dans ce cadre précis de la mise en vue.

Cet héritage ne peut être occulté : au contraire, puisqu’elle est l’espace où s’actualise constamment le regard, l’exposition se prête à la remise en cause d’anciens récits et à la création de nouveaux. Elle peut devenir un lieu d’enquête, de réflexion et de critique au sujet de la tradition ethnographique. Ainsi, comme le proposait La Triennale en 2012[1], en référence à la notion de « zone de contact » définie par Mary Louise Pratt, l’exposition permet l’analyse de ces « espaces sociaux où les cultures se rencontrent, se heurtent et se confrontent, souvent dans des contextes de relations de pouvoir hautement asymétriques, comme le colonialisme, l’esclavage ou leurs conséquences telles qu’elles sont vécues dans de nombreuses parties du monde aujourd’hui. »[2]. En s’inspirant du raisonnement de James Clifford[3], l’exposition peut elle-même incarner une nouvelle zone de contact, c’est-à-dire un espace qui défie l’ordre et le classement institués dans une perspective ethnocentrique et qui inscrit les objets dans une distance historique indépassable. Pour Mary Louise Pratt, « une approche dite de « contact » privilégie la façon dont les sujets se constituent dans et par leurs relations entre eux. »[4] Il s’agirait donc de réintroduire une relation vivante et subjective au matériel ethnographique pour potentiellement développer une condition « post-ethnographique » comme le revendique Clémentine Deliss. L’exemple récent de l’exposition « Foreign Exchange (or the stories you wouldn’t tell a stranger) » au Weltkulturen Museum de Francfort[5], montre que l’introduction de l’art contemporain et de l’artiste dans le musée ethnographique est l’une des solutions prisées par les institutions : s’agit-il d’un nouveau paradigme ?

Cette journée d’étude sera l’occasion de revenir sur ces différentes questions, en laissant place à tous les points de vue à même d’éclairer les implications des pratiques ethnographiques dans le champ de l’exposition et ainsi favoriser une approche pluridisciplinaire et diachronique de cet objet d’étude. 

[1] Voir Okwui Enwezor, « Intense proximité : de la disparition des distances » et Mélanie Bouteloup, « Sous tensions », dans Okwui Enwezor (éd.), Intense Proximité : une anthologie du proche et du lointain, cat. d’expo. (Paris, Palais de Tokyo), Paris, Centre national des arts plastiques, Editions Artlys, 2012, p. 18-46 et p. 37-45.

[2] Mary Luise Pratt, « Arts of the Contact Zone », Profession 1991, New York, MLA, 1991, p. 34.

[3] James Clifford, « Les musées comme zones de contact », Dédale, n° 5-6, printemps 1997, p. 246-267 ; traduction du septième chapitre de Routes: Travel and Translation in the Late Twentieth Century, Cambridge, Londres, Harvard University Press, 1997.

[4] Mary Louise Pratt, Imperial Eyes : Travel Writing and Transculturation, Londres New York, Routledge, 2008 [2nde edition], p. 8 : “A “contact” perspective emphasizes how subjects get constituted in and by their relations to each other.”

[5] L’exposition a lieu du 15 janvier 2014 au 4 janvier 2015. Commissariat : Clémentine Deliss, Yvette Mutumba.

Lieux

  • 5e étage de la Bibliothèque Universitaire - 3, rue des tanneurs
    Tours, France (37)

Dates

  • mardi 12 mai 2015

Mots-clés

  • exposition, ethnographie, musée, art contemporain

Contacts

  • Frédéric Herbin
    courriel : frederic [dot] herbin [at] univ-tours [dot] fr
  • Giovanna Zapperi
    courriel : giovanna [dot] zapperi [at] ensa-bourges [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Frédéric Herbin
    courriel : frederic [dot] herbin [at] univ-tours [dot] fr

Pour citer cette annonce

« L’objet de l’exposition : le regard ethnographique #1 », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 30 avril 2015, http://calenda.org/327007