AccueilD’al-Afghani à al-Baghdadi : histoire de la mobilisation islamiste

*  *  *

Publié le mardi 26 mai 2015 par Elsa Zotian

Résumé

Pourquoi, dans des contextes historiques et dans des configurations sociopolitiques différenciées et évolutives, des acteurs politiques ont-ils opté pour l’usage en politique du lexique islamique ? L'enjeu du présent ouvrage est d’offrir une historicisation et une périodisation « longue » de ses traductions successives afin de restituer les modalités d’élaboration et de reproduction de l’alchimie identitaire qui fait choisir le lexique islamique. Chaque contribution doit s’inscrire dans un contexte spatial et temporel clairement défini et s'appuyer sur une documentation innovante.

Annonce

Dans le cadre du programme ERC WAFAW, il est lancé, sous la direction de François Burgat et Matthieu Rey, voici un appel à participation à un ouvrage collectif sur l’histoire des mobilisations dites “islamistes”.

Argumentaire

Depuis  le coup de tonnerre de la “révélation” révolutionnaire iranienne de 1979,  l’enracinement du phénomène islamiste sur les scènes politiques contemporaines et sa résilience – envers et contre l’inusable récurrence des annonces de son déclin, de son dépassement voire  de sa “disparition”-  ont été largement attestés.

La première ambition d’une “Histoire de la mobilisation islamiste”  serait donc de parfaire une démonstration, largement amorcée pour l’époque très contemporaine, qui établit que les catégories politiques que véhicule la poussée islamiste ainsi que les mécanismes qui,  en permettant  à une production intellectuelle de se traduire en mobilisation populaire,  lui donnent une application effective dans le champ politique et social,  sont bien intrinsèquement “modernes” ; et que, loin de n’être que la  résurgence d’un passé médiéval, comme l’ont voulu les moins exigeants de ses analystes, la réémergence du lexique islamique n’a rien d’antinomique avec l’avènement dans les sociétés concernées d’une très universelle modernité.

Les approches comparatives, nombreuses et de qualité, ont largement mis en évidence, dans ce domaine,  les points de convergence et les spécificités propres aux dimensions territoriales, souvent nationales, de ces “retrouvailles” ostentatoires entre “Islam et politique”. Les zones d’ombre de l’une  des dynamiques politiques les plus mal comprises, à l’oeuvre depuis plusieurs décennies, ont ainsi commencé fort heureusement à rétrécir.

Avant de s’étendre progressivement en deçà des années 1970,  décennie au terme de laquelle la Révolution iranienne a explicité son potentiel mobilisateur, la démarche académique, cédant à une urgence de la demande sociale devant un épisode révolutionnaire inédit,  s’est surtout concentrée toutefois sur la contemporéanité de l’objet islamiste. Si l’inventaire critique de ses diverses expressions successives, sociales et politiques, a été largement entrepris, plus rares en revanche sont demeurées les tentatives d’historiciser la composition et les principes d’action de l’alchimie identitaire qui fait que, dans des contextes sociaux et politiques, nationaux et international en rapide mutation, l’attractivité de ce lexique islamique, qui en constitue le mécanisme intime, a spectaculairement perduré. Lorsqu’elle a rendu compte du passé, la lecture rétrospective l’a longtemps fait surtout  pour en extraire une généalogie criminalisante lointaine (la lecture d’ Ibn Taymiyya suffirait à “expliquer” Sayed Qutb qui aurait lui-même “généré” Oussama bin Laden puis ….al  Baghdadi)  et souvent très incertaine.

  Comment et pourquoi, aux yeux d’acteurs issus de terroirs sociaux et nationaux diversifiés, dans des environnements politiques (national, régional et international) profondément reconfigurés, l’attractivité du lexique islamique a-t-elle perduré ? Comment, en d’autres termes,  une alchimie identitaire débutée au cours du XIXe siècle a-t-elle pu demeurer “fonctionnelle” pendant plus de 120 ans, alors que les bouleversements profonds des configurations politiques nationale, régionale et internationale en ont nécessairement modifié les repères et les  ingrédients ?

La relecture de l’histoire des deux derniers siècles nourrit une hypothèse qui contribue à cerner  l’objet  : la mobilisation islamiste procède moins de l’émergence, socialement territorialisée, d’une idéologie politique, qui conditionnerait des comportements ou des attitudes ou la promotion de  valeurs déterminées  que de la réconciliation de l’entier (ou presque terroir) de création … des idéologies politiques, avec l’univers symbolique de la culture musulmane, par tous ceux qui la perçoivent, par-delà le traumatisme de l’irruption coloniale,  comme leur culture “héritée”.

Jamal Eddin al-Afghani a sans doute été dans le XIXe siècle finissant le premier à pressentir et à dénoncer la dimension potentiellement prédatrice de la supériorité européenne. Et  à théoriser son traitement en recourant spécifiquement aux ressources du patrimoine musulman. Quatre ans après la dissolution du Caliphat ottoman, l’égyptien Hassan al-Banna fut à l’origine, avec la création en 1928 des Frères musulmans dans une Egypte encore colonie britannique, de la première traduction politique de la mobilisation islamiste. Rached Ghannouchi, fondateur du Mouvement de la Tendance Islamique qui a précédé l’actuelle Ennahada, s’est longtemps décrit  comme un “vaincu de l’armée de Bourguiba,” un leader nationaliste qui avait pourtant contribué à chasser le pouvoir colonial français. Entre Al-Afghani et Ghannouchi, comment la fonctionnalité d’un même appel à une mobilisation “islamique” perdure-t-elle dans les sociétés musulmanes en profonde mutation ? Comment rend-il compte de la diversité des composantes fortes des paysages politiques successifs ? Entre Soumaya Ghannouchi, la fille du  leader islamiste tunisien  comblé par les urnes post révolutionnaires, un jeune activiste salafi d’Ansar Al-Charia, réprimé par un pouvoir alors réputé dans des mains “islamistes”, et/ou un jihadiste de l’EI, comment se construit la continuité? D’Al-Afghani à Al-Baghdadi, comment l’adoption du lexique islamique a-t-elle  traversé le temps ?

Table des matières

Chapitre 1 : Des premières suspicions anti-occidentales à l’émergence islamiste

Au cours du XIXe siècle, l’entrée des acteurs européens dans la compétition coloniale constitue la toute première donnée politique pour les scènes politiques musulmanes dont elle précipite la reconfiguration. Ce premier chapitre vise à éclairer cette transformation profonde des champs politiques locaux autour de formations qui vont très vite introduire le lexique musulman dans le terrain des mobilisations protestataires.

Chapitre 2 : La gestation du recours à l’identité islamique comme repoussoir de l’agression coloniale

En réponse au choc colonial, à partir de la Première Guerre mondiale, le référent musulman commence à faire une apparition comme référentiel de combat (Maroc, Irak, Egypte). Le présent chapitre vise à préciser ses expressions encore méconnues, dont la visibilité restera longtemps masquée par le primat des relectures du passé national au prisme des idéologies laïques, notamment arabistes.

Chapitre 3 : Le temps libéral

A partir des années 1930, les principales formations se réclamant de l’islam politique s’insèrent très naturellement dans la configuration partisane naissante. Leur mobilisation, très légaliste, ne vise avant tout qu’à imprimer à l’ordre socio-culturel naissant le respect des préceptes que leurs dirigeants puisent dans leur lecture du corpus religieux. Leur première implication institutionnelle lie donc les islamistes au devenir des constitutions et des régimes en place plus qu’elle ne les y oppose. Ils font partie, au cours de ce premier moment de leur trajectoire politique, des acteurs qui vont se trouver en situation d’affronter la montée en puissance des courants nationalistes révolutionnaires adeptes d’ une grammaire autoritaire du pouvoir.

Chapitre 4 : La matrice de la radicalisation interne ?

Au cours des années 1960, et de façon accélérée dans les années 1970 et 1980, la poussée islamiste se cristallise contre des élites nationalistes critiquées pour avoir une sorte de “déficit d’endogénéité culturelle”. Le lexique islamique tend alors à s’imposer comme plus proche des attentes locales que ceux dont le colonisateur avait contribué à imposer la pratique. En réponse, les modes d’actions des régimes nationalistes – nassérien, ou baasistes notamment – à l’égard de ceux dont les critiques “culturelles” menacent le monopole politique ne laissent d’autres logiques que celles de la confrontation. Le champ des possibles de l’opposition va se réduire alors au registre de la lutte armée. Trop souvent l’analyse s’est contentée – dans le cas de S Qutb mais pas seulement – de prendre en compte les seules variables idéologiques du basculement vers la violence. Une histoire socio-politique de la radicalisation doit au contraire s’attacher à déterminer les logiques réactives du blocage répressif et les dynamiques internes – fragmentation stratégique ou idéologique – inhérente à cette confrontation. Cette séquence historique se conclut en 1979 à Téhéran par un évènement en tous points fondateur : la révolution khomeyniste ouvre en Iran l’ère d’un “’Islamisme d’Etat”, que les monarchies conservatrices de la Péninsule arabique, inféodées à leur protecteur américain, ne peuvent prétendre incarner, et qui modifie profondément les termes de l’alchimie de la séduction islamiste.

Chapitre 5 : Al-Qaida et la naissance du jihadisme transnational

L’année 1990 est celle de profonds bouleversements : ils tiennent d’abord à l’affirmation électorale des islamistes dans les contextes différenciés du Yémen, de la Tunisie, et, plus radicalement, en l’Algérie où ce que l’on est tenté de saisir comme un premier printemps arabe prend fin avec un sursaut autoritaire qui verrouille durablement le processus réformiste fugitivement entrevu. La décennie est également marquée par le retrait de l’URSS de la scène internationale et la militarisation consécutive de la diplomatie pétrolière américaine. Le 13 mars 1996, au cours du premier congrès “anti-terroriste”de Charm al-Cheikh, (EU, Russie, Israël, Europe et régimes arabes autoritaires) instaurent une spectaculaire transnationalisation de la répression d’ oppositions et autres résistances, que le consensus de 30 chefs d’Etat choisi d’identifier sans trop de nuances par la seule variable de leur usage du lexique islamique. C’est dans ce contexte que s’opère la transnationalisation jihadiste que va consacrer la création d’Al-Qaïda. La reproduction de la formule politique arabe dominante – qui se légitime sur la scène internationale par sa capacité à lutter contre “l’islamisme”- va être désormais étroitement associée à la gestion des craintes occidentales dans ce domaine.

Chapitre 6 : Le printemps arabe

L’onde de choc initiée en janvier 2011 au Maghreb et au Proche-Orient par le renversement du président tunisien Zin al-Abidin Ben Ali ouvre une ère de profond renouvellement des configurations partisanes dans chacune des enceintes nationales concernées ainsi que la naissance ou le reversement de nouveaux acteurs régionaux. Ses expressions dominantes sont d’abord l’affirmation de l’omniprésence d’une part mais également de l’extrême diversité des usages politiques de la référence islamique qui mobilise plus explicitement encore que par le passé, aux deux extrêmes du champ des pratiques politiques. L’islam politique confirme ainsi sa centralité et sa capacité à s’insérer une nouvelle fois dans un processus de transition démocratique. Mais l’arme confessionnelle utilisée par les acteurs de la contre-révolution pour diviser le front de leurs opposants devient partie intégrante des nouvelles mobilisations “islamistes”. Et la lame de fond de la réaction jihadiste sectaire à la contre-révolution est tout aussi indissociable du paysage islamiste “post-printanier”.

 

Conditions de soumission

Les propositions de participation devront s’inscrire aussi rigoureusement que possible dans le cadre du projet de plan (cf. infra), et indiquer la temporalité, la localisation de l’étude et les sources mobilisées.

Les auteurs sont invités à mentionner le chapitre dans lequel leur contribution prendrait place et présenter un  résumé (2000 caractères environ) de leur problématique.

Les résumés (500 mots) sont attendus pour le 7 septembre 2015.

Ils sont à envoyer à francoisburgat73@gmail.com et rey_matthieu@yahoo.fr

Des entretiens personnels seront organisés avec les directeurs de l’ouvrage pour préciser chacune des participations.

Pour plus d’information, https://histoiredesmobilisationsislamistes.wordpress.com/

Coordination scientifique

  • François Burgat, directeur de recherche à l'IREMAM
  • Matthieu Rey, maître de conférence à la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France

Lieux

  • Aix-en-Provence, France (13)

Dates

  • lundi 07 septembre 2015

Mots-clés

  • islamisme, al-Baghdadi, al-Afghani, réformisme musulman, anticolonialisme, guerre froide, révolution, processus révolutionnaire, colonisation, lutte armée, expressions religieuses

Contacts

  • François Burgat
    courriel : francoisburgat73 [at] gmail [dot] com
  • Matthieu Rey
    courriel : rey_matthieu [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Matthieu Rey
    courriel : rey_matthieu [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« D’al-Afghani à al-Baghdadi : histoire de la mobilisation islamiste », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 26 mai 2015, http://calenda.org/328608