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Géographies théoriques

À quoi sert la théorie en géographie (culturelle) ?

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Publié le jeudi 28 mai 2015 par Céline Guilleux

Résumé

La géographie culturelle a modifié sa focale de la localisation des faits de culture au sens trivial du terme vers le traitement de multiples cultures – au pluriel – dans leurs dimensions spatiales. Dorénavant, cultures urbaines, identités personnelles ou collectives, cultures touristiques, cultures de mobilité etc., mais aussi de nouveaux objets de recherche allant du genre à l’art en passant par la sexualité, le discours, le corps, le numérique, l’imaginaire etc. sont étudiées sous l’angle de leur géographicité en posant la question du culturel là où d’autres perspectives s’emparent du même objet sous d’autres angles (social, économique, politique, etc.). Ce changement se passe non seulement au niveau des objets, mais aussi au niveau conceptuel où de nouvelles perspectives informées par de multiples approches théoriques sont adoptées : indubitablement, un « renouveau théorique » (Lippuner, 2004) s’est fait jour.

Annonce

La revue Géographie et cultures lance un numéro thématique sur le thème : « Géographies théoriques. À quoi sert la théorie en géographie (culturelle) ? » coordonné par Mathis Stock (université de Lausanne).

Argumentaire

La géographie culturelle a modifié sa focale de la localisation des faits de culture au sens trivial du terme vers le traitement de multiples cultures – au pluriel – dans leurs dimensions spatiales. Dorénavant, cultures urbaines, identités personnelles ou collectives, cultures touristiques, cultures de mobilité etc., mais aussi de nouveaux objets de recherche allant du genre à l’art en passant par la sexualité, le discours, le corps, le numérique, l’imaginaire etc. sont étudiées sous l’angle de leur géographicité en posant la question du culturel là où d’autres perspectives s’emparent du même objet sous d’autres angles (social, économique, politique, etc.). Ce changement se passe non seulement au niveau des objets, mais aussi au niveau conceptuel où de nouvelles perspectives informées par de multiples approches théoriques sont adoptées : indubitablement, un « renouveau théorique » (Lippuner, 2004) s’est fait jour. Notamment, la réflexion sur ce que « culture » veut dire continue à être menée et pose ainsi de nouvelles questions d’ordre épistémologique. On peut se demander si la notion de « culturel », quand elle est définie comme réseau partagé de significations (Geertz, 1973), permet de distinguer clairement la géographie culturelle de la géographie sociale ou d’autres « sous-champs » géographiques qui travaillent également sur les dimensions symboliques des sociétés humaines. En dehors de la géographie, la sociologie culturelle, l’anthropologie culturelle et les cultural studies sont là pour témoigner d’objets et de démarches partagés.

Avec ce passage de l’ancienne géographie culturelle vers la « new cultural geography » depuis les années 1990 – Werlen (2004) parle du reste d’un deuxième tournant culturel en géographie après celui du début du 20e siècle -, elle a acquis un nouveau statut relativement plus central au sein de la géographie, processus qui reste d’ailleurs à étudier. Ceci est aussi lié à un nouveau contexte épistémologique qui considère que la dimension intrinsèquement symbolique des sociétés humaines nécessite la formulation de modèles contextualisant et non strictement causal des processus humains. Reconstruire les significations multiples (et non univoques), et donc la relationnalité et la contextualité des actions humaines est devenu le paradigme des sciences humaines et sociales, et donc de la géographie. Ainsi, les géographes ont exploré de nouvelles formes de conceptualisations et de modélisation, dans lesquelles les modèles fondés sur les représentations et actions des dimensions spatiales des sociétés humaines sont centraux.

Cependant, la géographie théorique comme un projet fondamental de la géographie n’a pas reçu suffisamment d’attention de la part de chercheurs dont les discussions sur les questions conceptuelles sont divisées entre géographie économique, culturelle, sociale et politique sans qu’il n’y ait beaucoup de circulation entre elles et sans que le projet d’une géographie théorique ne soit explicite (pour une exception très critiquée : Wirth, 1979). En lieu et en place de ce projet théorique, les références très différenciées et différentes à des théories qui ont été élaborées en dehors de la géographie, telles que théorie de l’action, théorie de la pratique, théorie du discours, théorie des systèmes (sociaux), théorie économique, etc. sont effectuées. C’est également lié à la préférence, en géographie, d’un travail « productif » de production empirique par rapport à un travail « créatif » de production de concepts, comme le remarque déjà Jacques Lévy (1999).

Dans ce changement de signification de la géographie culturelle, il se pose la double question des référents théoriques mobilisés par les chercheurs d'une part, et, d'autre part, celle de la production théorique de la géographie culturelle. Quatre axes de réflexion sont proposés pour ce numéro thématique :

Mobiliser des théories

Le régime de scientificité en sciences sociales insiste aujourd’hui sur la « theory-laden observation » (Hanson, 1958), c’est-à-dire où l’observation empirique est informée, pour éviter l’arbitraire, par un cadre théorique, un modèle, des concepts. Qu'est-ce que ça pourrait être une « théorie » en géographie culturelle ? Est-ce que les théories ont les mêmes propriétés que dans les sciences bio-physiques ? Est-ce que le modèle de la « grounded theory » (Glaser & Strauss, 2010) convient à la géographie culturelle ? Quand on parle de « théorie », entend-on des généralisations, des abstractions, des conceptualisations ou bien une opposition à l’empirique ? Comment de nouveaux cadres interprétatifs permettent-ils la construction de nouveaux objets de recherche ?

Ce souci de mobilisation de concepts se passe dans le contexte d’un « tournant géographique » (Lévy, 1999), c’est-à-dire un moment en sciences humaines et sociales où de plus en plus de disciplines (re)découvrent la pertinence de la perspective spatiale pour penser le monde, appelé « spatial turn » dans un grand nombre de disciplines (cf. Döring & Thielmann, 2006 ; Wharf & Arias, 2008). Dans le même temps, l’activité classique de la théorie géographique consiste en un transfert de concepts utilisés en dehors de la discipline et l’importation en géographie. Sociologie, économie, anthropologie et l’histoire ont été largement utilisées comme sources d’importation. Qu’en est-il des transferts conceptuels aujourd’hui ? Ces concepts sont-ils adaptés aux questions géographiques ou bien sont-ils utilisés sans modification leurs définitions ? De nouvelles disciplines émergent-elles comme source d’un transfert conceptuel et adaptation ? Ceci est également une question importante dans le contexte d’un réarrangement post-disciplinaire, où des disciplines classiques (sociologie, économie, anthropologie, histoire, science politique) sont confrontées aux nouveaux champs d’études interdisciplinaires tels que tourism studies, legal studies, cultural studies, digital studies, gender studies, science and technology studies, etc.

Réinterpréter les modèles classiques

L’apport de la géographie culturelle peut se mesurer à l’aune des nouvelles interprétations d’objets de recherches classiques. Quelles réinterprétations radicales par de nouvelles perspectives peuvent être proposées ? Pouvons-nous utiliser des approches théoriques telles que les modèles d’action ou de représentation utilisés pour réinterpréter les modèles classiques de la géographie ? Qu'est-ce que les recherches en géographie culturelle ont "fait" aux modèles et théories classiques en géographie ? Par exemple, est-ce que ça fait sens d’interpréter la théorie des lieux centraux de Christaller d’un point de vue d’une théorie de la pratique (Werlen, 1997) ou en y ajoutant les dimensions symboliques (Monnet, 2000) ?

Fabriquer des théories géographiques

L’un des problèmes les plus importants en géographie concerne la fabrication de théories. Jusqu’ici, la géographie culturelle a fonctionné comme importatrice de concepts et de théories depuis d’autres disciplines. De fait, l’application, en géographie (culturelle) des idées forgées ailleurs, sans nécessairement procéder à la fabrication de construits conceptuels propres, sans nécessairement développer un souci d’adaptation aux problématiques géographiques a fait office du renouveau théorique. Un premier ensemble de questions a trait à une théorie géographique spécifique comme un système de concepts autonome : avons-nous besoin d’une « théorie géographique » spécifique ou bien serait-il suffisant de retravailler, de concert avec d’autres disciplines, autour de concepts identiques ? Est-il encore possible d’imaginer une « théorie générale de l’espace » comme nos prédécesseurs le faisaient dans les années 1970 ou bien les théories en sciences sociales sont-elles nécessairement pluri- ou interdisciplinaires ? Un second ensemble de questions concerne la production de concepts et modèles en géographie. Les concepts sont-ils développés comme « grounded theory » à partir d’un travail empirique ou bien à travers le réarrangement de théories existantes ? Est-ce que la modélisation peut être un outil pour la géographie culturelle ou bien est-ce suffisant de travailler avec des cadres théoriques définies de façon plus lâche et moins formalisées ?

Insérer les concepts géographiques dans les théories sociales

Comment les géographes peuvent-ils contribuer aux théories sociales ? La géographie culturelle dispose-t-elle de concepts pour étendre ou réarranger les théories existantes ? L’utilisation massive de théories sociales mène à une confrontation entre problèmes géographiques et théories sociales souvent incompatibles parce que les dimensions spatiales ajoutent quelque chose de nouveau. Comme le dit Massey (1999) : « our argument is that working these theories in an explicitly geographical fashion may radically reconfigure fields which previously had been thought without that dimension » (Massey, 1999, p. 7). Quelles nouvelles propositions pouvons-nous faire pour reformuler les théories sociales en ajoutant des dimensions spatiales (et culturelles ?) ?

Références bibliographiques

  • Döring J. & Thielmann T. (2006) Spatial turn. Das Raumparadigma in den Kultur- und Sozialwissenschaften. Bielefeld, Transcript
  • Geertz C., 1973, Interpretation of culture. New York, Basic Books
  • Glaser B. et Strauss A. (2010), La découverte de la théorie ancrée. Stratégies pour la recherche qualitatitve. Paris : Armand Colin
  • Hanson N., Patterns of Discovery: An Inquiry into the Conceptual Foundations of Science. Cambridge University Press, 1958
  • Lévy J., 1999, Le tournant géographique. Penser l’espace pour lire le monde. Paris, Belin
  • Lippuner R., 2004, « Géographie, culture et quotidien : un renouveau théorique ». Géographie et Cultures, n°47
  • Massey, D. 1999. « Issues and Debates », in Massey, D., Allen J. & Sarre P. (eds.). Human Geography Today, p. 3-21. Cambridge : Polity Press
  • Monnet J., 2000, « Les dimensions symboliques de la centralité ». Cahiers de Géographie du Québec, vol.44, n° 123, pp.399-418
  • Werlen B., 2004, « Géographie culturelle et tournant culturel », Géographie et Cultures, n°47
  • Werlen B., 1997, Geographie alltäglicher Regionalisierungen. Stuttgart, Steiner
  • Wirth E., 1979, Theoretische GeographieGrundzüge einer theoretischen Kulturgeographie. Stuttgart : Teubner
  • Wharf B. & Arias S (2008) Spatial Turn. Interdisciplinary Perspectives. Londres : Routledge

Modalités de soumission

Les articles (50 000 signes) sont à renvoyer à la revue Géographie & cultures (gc arobase openedition point org)

d’ici le 30 juin 2016 ;

vous trouverez les consignes aux auteurs ici : http://gc.revues.org/605.

Editeur invité

  • Mathis Stock (Université de Lausanne)

Dates

  • jeudi 30 juin 2016

Mots-clés

  • géographie culturelle, théorie

Contacts

  • Yann Calbérac
    courriel : yann [dot] calberac [at] univ-reim [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Yann Calbérac
    courriel : yann [dot] calberac [at] univ-reim [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Géographies théoriques », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 28 mai 2015, http://calenda.org/329013