AccueilPenser l'action publique par le travail de ses acteurs

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Publié le jeudi 28 mai 2015 par Céline Guilleux

Résumé

La sociologie de l’action publique constitue désormais un sous-champ bien institutionnalisé de la science politique. Les approches, les objets de recherche et les perspectives d’analyse se sont diversifiés face aux différentes mutations contemporaines des politiques publiques, telles que la multiplication des échelles d’action publique et celle, corolaire, des acteurs publics, la montée en puissance de divers acteurs « privés », ou encore les réformes de « modernisation » de l'action publique et des administrations. Ces journées d'étude proposent de contribuer à enrichir l’analyse des politiques publiques en centrant l’analyse sur la question du travail de ses acteurs dans toute sa diversité (organisation et division du travail, trajectoires professionnelles, formation, etc.). Cette démarche, relativement peu investie en sociologie de l'action publique vise à ré-articuler des échelles et des angles d’analyse souvent séparés par les champs disciplinaires. À l'instar de certains travaux qui ont proposé de s’appuyer sur une démarche ethnographique afin de mieux saisir « l’État en action » ou l’« État au concret », cette approche ouvre des voies de recherche stimulantes pour saisir l’action publique « en train de se faire » et ses évolutions.

Annonce

Argumentaire

La sociologie de l’action publique constitue désormais un sous-champ de la science politique bien institutionnalisé. Outre les approches (institutionnalistes, cognitives, socio-historiques, etc.), les objets de recherche et les perspectives d’analyse se sont diversifiés, face à différentes mutations contemporaines des politiques publiques, telles la multiplication des échelles d’action publique et celle, corolaire, des acteurs publics, la montée en puissance de divers acteurs « privés », ou encore les réformes de « modernisation » de l'action publique et des administrations.

Cette journée propose de contribuer à enrichir l’analyse des politiques publiques, dont on a pu dire qu’elle était en proie à un certain essoufflement (Bezes et Pierru, 2012), en centrant l’analyse sur la question du travail de ses acteurs dans toute sa diversité. Relativement peu investie en sociologie de l'action publique, cette démarche, visant à renouveler les échelles d’analyse (Bezes et Joint-Lambert, 2010) en tenant ensemble regards micro et macro sociologiques, nous paraît stimulante pour analyser l’action publique « en train de se faire ». Tout comme certains travaux ont proposé de s’appuyer sur une démarche ethnographique (Belorgey, 2012 ; Dubois, 2010 ; Spire, 2007 ; Lazreg et Tomkinson, 2014), afin de mieux saisir « l’Etat en action » (Jobert et Muller, 1987), ou l’« Etat au concret » (Padioleau, 1982), cette journée a pour ambition d’enrichir notre connaissance de l’action publique et de ses évolutions en se demandant en quoi et comment l'analyse du travail des acteurs y participant peut nous aider à poser un « nouveau » regard sur ces questions.

En intégrant la sociologie du travail à la sociologie de l’action publique, il s'agit de croiser les angles disciplinaires, méthodologiques et analytiques, à l'aune desquels on souhaite d’abord réinterroger certaines questions classiques de l’analyse des politiques publiques, relatives notamment au changement, au pouvoir et à sa légitimité, ainsi qu’aux liens entre acteurs de politiques publiques et usagers (Jeannot, 2008). Si l’on parle d’un processus de rationalisation des bureaucraties (Bezes, 2009) et des formes qu’il a pu prendre (Hibou, 2012), jusqu’à quel point le travail concret des bureaucrates a-t-il changé (Page, 2010) ? De la même façon, jusqu’à quel point les nouvelles configurations d’acteurs induites par la multiplication des échelles d’action publique et la montée en puissance des acteurs privés viennent-elles vraiment dessaisir l’Etat de ses pouvoirs : comment l’analyse de leur travail renseigne-t-elle cette question ? Cette journée souhaite aussi interroger comment l’analyse du travail des acteurs administratifs, et celui, parfois routinier, des agents de back office, comme celui des hauts fonctionnaires (Laurens, 2008) permet de porter un nouveau regard sur certaines réformes d’action publique. Ces approches sont déjà valorisées dans certains travaux d’analyse des politiques sociales. Par exemple, l’idée de « mettre l’usager au cœur du dispositif » apparaît fortement nuancée lorsque l’on analyse de près le travail effectué par les agents des maisons départementales des personnes handicapées (Perrier, 2013). De la même manière, certains travaux sont venus tempérer l’idée d’un processus d’individualisation dans les politiques sociales (Ellis, 2013). D’autres recherches, s’appuyant sur l’analyse du travail concret des travailleurs sociaux, ont permis de nuancer l’idée d’un pouvoir discrétionnaire des street-level-bureaucrats (Evans, 2011). A l’inverse, alors que la montée en puissance de certains instruments d’action publique est relativement peu mise en avant par les acteurs des politiques publiques, l’analyse du travail des agents en prise avec ces instruments vient révéler leur force contraignante et les changements qu’ils induisent dans le travail administratif : c’est le cas notamment des « appels à projets », qui tendent à se développer dans de nombreux secteurs d’action publique (Breton, 2014).

Ce pourrait être aussi l'occasion de réinterroger certaines des catégories savantes et indigènes de l'action publique : par exemple, la division que les acteurs entendent instaurer entre travail administratif et politique, la division entre « petits » et « hauts » fonctionnaires, les pratiques de « gouvernance » à l'origine de la fabrique et la mise en œuvre de l'action publique, entre autres. Tenter d'appréhender ces catégories classiques en explorant la voie du travail concret que ces notions recouvrent, aidera à saisir certaines des spécificités du travail politique et administratif engagé dans les processus de l'action publique.

Axes de travail

1. Les activités de travail dans l'action publique et leur organisation

 Un premier axe de réflexion suggère de s'interroger sur les pratiques de travail des acteurs de l'action publique (agents, élus, experts, hauts fonctionnaires, acteurs associatifs...), saisies dans différentes « séquences » de l'action publique (élaboration de politiques, décision, mise en œuvre, évaluation...) en les arrimant à leurs dimensions concrètes. Une première question suggère de s'intéresser au travail de production de règles dans l'action publique ainsi qu’à ses effets. Si les écarts entre le travail prescrit (formellement ou non) et le travail que les acteurs effectuent réellement ne constituent plus une découverte, comment se construisent ces règles et comment se produisent effectivement ces ajustements locaux de « contournement » ou d' « aménagement » de la règle ? Comment façonnent-ils les rapports entre les acteurs ? Que peuvent-ils nous apprendre sur les formes d'élaboration et de mise en œuvre de l'action publique et son évolution ? En prolongement, cette piste invite à s'intéresser à la production d'instruments de régulation (de quantification, de rationalisation, de contrôle gestionnaire, de modes de calcul...) dans l'action publique, à leurs usages et leurs effets, notamment en termes d'apprentissages. La façon dont le travail se divise et se recompose au sein des administrations sera aussi interrogée, qu'il s'agisse par exemple d'une réforme de fusion ou de réorganisation de services, ou de façon plus routinière, de la division formelle entre travail « politique » et travail « technique » par exemple. Comment s'opèrent ces divisions du travail ? En quoi consistent-elles ? Comment sont-elles justifiées par les acteurs ? Quelles formes de porosité peut-on observer ? Comment instituent-elles des modes de travail spécifiques à l'action publique? Enfin, le travail de décision, d'arbitrage et de négociation pourra également être analysé, notamment du point de vue des dispositifs qui l'outille ou des effets de contrainte induits par le contexte actuel particulier de la crise des finances publiques.

2. Trajectoires professionnelles, identités professionnelles et formation des acteurs de l'action publique

 Une deuxième piste d'analyse consiste à s'interroger sur les trajectoires professionnelles des acteurs de l'action publique et des voies d'institutionnalisation et de légitimation de certains « métiers » ou savoir-faire. Comment l'étude de trajectoires professionnelles des acteurs qui prennent part à l'action publique peut-elle nous aider à saisir ses changements structurels, ses logiques de fonctionnement ou la façon dont les administrations se fabriquent ? Comment s'institutionnalisent ou se diluent les identités professionnelles des acteurs de l'action publique dans des administrations en mouvement ? Comment évoluent les modes de structuration des champs professionnels des acteurs de l'action publique ? Les logiques de recrutement des acteurs de l'action publique, notamment des agents par les administrations et du personnel politique, l'évolution des qualifications ou des expériences valorisées et instituées comme légitimes seront aussi questionnées afin d'explorer la façon dont elles s'enchâssent dans les changements de l'action publique ou dans son fonctionnement routinier. Enfin, la question de la formation des acteurs de l'action publique et celle de l'institutionnalisation de leurs apprentissages pourront être abordées. Comment nous permettent-elles de comprendre et retracer l'évolution des savoirs et savoir-faire légitimes des puissances publiques ? Comment ces savoirs sont-ils « administrés » aux apprenants ? Que peuvent-ils nous apprendre des modes de légitimation des administrations et de l'action publique et leurs mises en représentation ?

Seront présentés des travaux issus de recherches à forte dimension empirique, passées ou en cours. Les intervenants présenteront de manière précise leurs démarches et matériaux, qu’ils proviennent d'archives, d'observations ethnographiques, ou d'entretiens

Organisation

  • Eléanor Breton (LISE-CNAM et Paris 1)
  • Gwenaëlle Perrier (CERAL- Paris 13)

Programme

Mardi 16 juin

(Amphithéâtre Laussédat, 2 rue Conté, accès 31, 3ème étage)

9h30 : Accueil

9h45- 10h : Présentation de la journée

Chaque session sera reprise par deux discutant-e-s, un-e spécialiste de sociologie du travail et un-e spécialiste de sociologie de l'action publique

Matinée : Session 1 - Fusion des institutions et recompositions des identités professionnelles

  • 10h – 10h30 : Jean-Marie Pillon (Centre d’Etudes de l’Emploi) et Claire Vivés (Centre d’Etudes de l’Emploi) : « Un nouvel opérateur pour un métier unique ? La prise en compte du travail des agents par les architectes de Pôle emploi »
  • 10h30 – 11h : Sylvère Angot (LISIS / Université de Paris Est) : « Quelques conséquences de la Réforme de l'administration territoriale de l’État. Division du travail et perte d'expertise dans les directions interministérielles régionales et départementales de la Cohésion sociale »

11h - 11h15 : Pause

11h15 – 12h45 : Reprise (Pierre-Yves Baudot et Gilles Jeannot) et discussion

12h45 – 14h15 : Déjeuner

 Après-midi : Session 2 - Mettre en œuvre l’action publique : normes prescrites, ordres locaux et bricolage dans les pratiques professionnelles

  • 14h15 – 14h45 : Marine Bourgeois (CEE, IEP de Paris) : « Fabrique et usages des règles au guichet du logement social : magistrature sociale ou jurisprudence locale ? »
  • 14h45 – 15h15 : Oriane Tercerie (CESSP / Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) : « La mise en œuvre de la lutte contre le travail illégal à travers les pratiques des agents de contrôle »
  • 15h15 – 15h30 : Pause
  • 15h30 – 17h : Reprise par les discutant-e-s et discussion (Léa Lima et Patrice Duran)

Mercredi 17 juin

(Amphithéâtre Fabry-Perot, 292 rue Saint Martin, accès 4)

9h15 : Accueil

Matinée : Session 3 - La managérialisation de l’action publique au prisme de la formation et des trajectoires des agents publics

  • 9h30 – 10h : Olivier Quéré (Triangle/ IEP de Lyon) : « De « petits hauts fonctionnaires ». Formation, construction et évolution du mandat des attachés d’administration »
  • 10h – 10h30 : Vincent Lebrou (SAGE / Université de Strasbourg) : « L’Europe en pratique(s) : profils, trajectoires et socialisation des acteurs de la mise en œuvre de la politique régionale de l’Union européenne en France »
  • 10h30 – 11h : Xavier de Larminat (CESSDIP / Université de Versailles -Saint Quentin en Yvelines) : « Réformes gestionnaires et recompositions identitaires. Sélection, formation et représentation des agents de probation de l'administration pénitentiaire »
  • 11h – 11h15 : Pause
  • 11h15 – 12h45 : Reprise par les discutant-e-s et discussion (Julie Gervais et Delphine Serre)
  • 12h45 – 14h15 : Déjeuner

 Après-midi : Session 4  - Entre coopérations et concurrences professionnelles dans la définition et la mise en œuvre de l’action publique

  • 14h15 – 14h45 : Pauline Delage (CEG / Université de Lausanne) : « Un travail au cœur d’une nouvelle catégorie d’action publique. Les associations contre la violence conjugale en France et aux Etats-Unis »
  • 14h45 – 15h15 : Jérémie Gauthier (Centre Marc Bloch) et Mathilde Darley (CESSDIP / Université de Versailles -Saint Quentin en Yvelines) : « Le travail policier face à la réforme : la mise en œuvre policière des zones de sécurité prioritaires »
  • 15h15 – 15h30 : Pause
  • 15h30 – 17h : Reprise par les discutant-e-s et discussion (Olivier Giraud)
  • 17h : Clôture

Lieux

  • Amphithéâtre Laussédat, accès 31, 3e étage | Amphithéâtre Fabry-Perot - 2 rue Conté | 292 rue saint Martin
    Paris, France (75003)

Dates

  • mardi 16 juin 2015
  • mercredi 17 juin 2015

Mots-clés

  • travail, acteur, action publique

Contacts

  • Éleanor Breton
    courriel : eleanor [dot] breton [at] cnam [dot] fr
  • Perrier Gwenaelle
    courriel : perriergwen [at] yahoo [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Éleanor Breton
    courriel : eleanor [dot] breton [at] cnam [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Penser l'action publique par le travail de ses acteurs », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 28 mai 2015, http://calenda.org/329276