AccueilLa « modernisation » à l’épreuve des pratiques : les espaces alternatifs du politique (Europe, Amériques, XVIIIe- XIXe siècles)

La « modernisation » à l’épreuve des pratiques : les espaces alternatifs du politique (Europe, Amériques, XVIIIe- XIXe siècles)

Modernisation and the challenge of practice: alternative political spaces (Europe, Americas, 18th-19th centuries)

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Publié le lundi 26 octobre 2015 par Céline Guilleux

Résumé

En partant d’études de cas empruntées aux espaces européen et américain, ces journées se proposent d’étudier les interactions conflictuelles entre des acteurs ou des groupes d’acteurs et les autorités ou l’État, afin de réexaminer le paradigme de la modernisation des sociétés européenne et américaine aux XVIIIe et XIXe siècle. De ce fait, le choix d’une périodisation par-delà la charnière de la décennie révolutionnaire ne vise pas à reprendre le discours d’une politisation qui commencerait avec la Révolution française avant de se diffuser tout au long du XIXe siècle, mais bien plutôt à s’intéresser aux permanences d’une appropriation du politique par les acteurs dès l’époque moderne, et la possibilité de la construction d’espaces politiques qui ne sont pas ceux qui sont privilégiés dans les analyses classiques de la politisation.

Annonce

Argumentaire

L’historiographie a longtemps limité le politique aux sphères restreintes dans lesquelles s’exerçait la politique au sens classique du terme. Même lorsqu’ils prétendaient introduire les catégories populaires dans l’étude du politique, les historiens ont, jusque dans les dernières années, peiné à élargir le champ de ce qui est politique. On se souvient ainsi d’Eric John Hobsbawm livrant une étude fondamentale sur les révoltés à l’époque moderne tout en considérant leur geste comme pré-politique car non encadrée par un parti prônant la lutte des classes. Pour l’époque contemporaine, le concept si précieux, si utilisé et si débattu de politisation a également permis aux historiens de ressaisir le grand nombre dans l’étude du politique. Là encore néanmoins, qu’ils aient défendu une politisation par le haut ou par le bas, pour reprendre une distinction fameuse, les spécialistes d’histoire politique du xixe siècle se sont généralement accordés à dire que les individus et les groupes n’entraient dans la politique qu’à partir du moment où ils en saisissaient les codes, les langages et les pratiques telles qu’elles étaient définies par les structures politiques traditionnelles. Pour le dire autrement, le politique s’est trouvé limité au résultat de trois processus réunis sous le terme axiologique de « modernisation » : renforcement des structures de contrôle de l’État sur son territoire ; émergence d’un espace politique national autonome des autres sphères, codifié et organisé autour d’une lutte pacifiée et réglée par le pouvoir ; politisation des masses, entendue comme incorporation de ces codes, de ces normes et de ces principes par le grand nombre.

C’est ce paradigme du politique cantonné aux champs de la politique traditionnelle que ce colloque se propose d’interroger, en suggérant un triple décentrement par rapport aux approches classiques. Il s’agira de réfléchir à la manière dont des acteurs se ménagent des marges et des espaces d’ingérence, les construisent, voire, les conquièrent là où on ne les attendait pas nécessairement.

Dans la lignée des travaux d’Edward Palmer Thompson, et notamment de ses analyses sur l’économie morale de la foule au XVIIIe siècle et sur le luddisme, nous nous proposons de prendre au sérieux les pratiques des acteurs ainsi que leur discours dans un certain nombre de moments et d’actions dont le caractère politique a été, jusqu’ici, nié. Plus que les espaces classiques d’expression de la politique, ce qui retiendra notre attention, ce sont ces pratiques qui, pour reprendre Michel de Certeau, « utiliseraient d’une manière si autonome l’organisation institutionnelle et symbolique, qu’à les prendre au sérieux la représentation scientifique de la société s’y perdrait, dans tous les sens du terme ». De ce postulat découle une deuxième proposition qui consiste à réinsérer l’activité politique des individus et des groupes dans l’ensemble de la vie sociale et à choisir de ne pas faire du politique une sphère séparée et parfaitement étanche, dont l’autonomie postulée est au cœur du paradigme de la modernisation.

Ces pratiques politiques, qui prennent des formes et s’inscrivent dans des configurations inattendues, construisent des espaces sociaux multiples, mais mis en relation par des circulations, des appropriations et des concurrences. Sortir du paradigme de la descente du politique aux masses – ou de son inversion, la « remontée » – suppose de considérer le monde social autrement que sous sa forme proclamée pyramidale. Cela conduit à analyser les circulations idéologiques à partir des concurrences entre groupes sociaux et de leur lutte pour imposer chacun leur définition d’un certain nombre d’enjeux sociaux et politiques communs : qui sont les acteurs en présence ? Comment et par l’intermédiaire de qui les idées politiques circulent-elles dans les différents univers sociaux et spatiaux ? Comment sont-elles, chaque fois, réappropriées et réinvesties différemment ? Faut-il toujours voir dans la réitération de mots d’ordres communs des revendications ou des conceptions véritablement identiques ?

L’histoire des transferts culturels et des appropriations de gestes ou de tactiques demande à être appliquée à ces espaces informels du politique qui sont au cœur de l’étude : car l’étude de la reprise de mots d’ordre, de gestes symboliques ou de pratiques publiques dans des lieux et des temps différents ne saurait faire l’économie de cette histoire des passeurs et des intermédiaires. L’ancrage euro-américain, appuyé sur les renouvellements de l’historiographie politique et sociale de l’Amérique coloniale et de l’Amérique des indépendances, permet également de souligner l’importance des circulations des pratiques et des idées.

Parallèlement, il s’agit également de voir comment ces différents groupes peuvent entrer en concurrence à plusieurs échelles, et observer les formes de cette concurrence qui n’est pas forcément médiatisée par l’État. Comment se configurent les rapports de force entre les agents ou groupes d’agents sociaux pour la définition du politique ? Comment, concrètement, les agent luttent-ils pour se ménager des espaces de parole et les imposer ? C’est en somme la question de l’espace public, de son unicité ou de sa multiplicité, de sa nature potentiellement agonistique ou consensuelle, du rôle des résistances et des « contre-publics subalternes » dans la construction politique, sociale et étatique globale qui doit être posée : le modèle de l’espace public unique et pacifié – gage de « modernité » – est-il véritablement la forme la plus achevée de la politisation démocratique ?

Enfin, la question du rapport de cette politisation informelle et diffuse à l’État et au(x) pouvoir(s) est centrale dans un moment qui allie renforcement des prérogatives de la puissance publique et limitations objectives de celle-ci. Les résistances, les accommodements, les négociations et les dissidences qui se mettent en place entre groupes sociaux et dépositaires de la force publique soulignent, selon nous, toute la capacité des acteurs à s’approprier les catégories et les pratiques de l’État pour les utiliser à leur profit, les contourner ou les subvertir : comment ces pratiques politiques évoluent-elles – ou non –, dans leurs formes et leurs contenus ? Quelle est la relation entre la forme de ces pratiques politiques et la configuration étatique et institutionnelle locale ou nationale ? Dans quelle mesure ces appropriations du politique par la résistance sont-elles également partie intégrante des processus de construction du pouvoir ? Cela pose, en définitive, la question de ce qu’est le pouvoir et son exercice entre XVIIIe et XIXe siècles et des possibilités pour les acteurs et les groupes d’incarner ou d’élaborer un ou des pouvoir(s) alternatif(s).

En résumé, ce colloque se propose donc d’interroger le paradigme de la modernisation des sociétés européenne et américaine aux XVIIIe et XIXe siècles en partant d’expériences concrètes de conflits entre individus et groupes et l’État et à partir de trois approches :

  1. L’originalité et la singularité de pratiques politiques échappant aux cadres traditionnels et normés d’expression de la revendication politique.
  2. Les configurations sociales qui émergent de ces pratiques et les circulations multiples qui les mettent en réseau et en concurrence, tout en interrogeant la nature et la construction d’un espace public unifié et pacifié.
  3. Les rapports des acteurs à l’État et au(x) pouvoir(s) dans toute leur diversité et ce qu’ils revèlent tant de la construction du pouvoir et de l’autorité entre époques moderne et contemporaine que des constructions sociales alternatives qui tentent de lui faire concurrence.

En plaçant au cœur de la réflexion les pratiques concrètes d’acteurs et de groupes sociaux venant d’horizons divers, on s’offre la possibilité de réexaminer les catégories de la politisation, de la construction de l’État et du pouvoir, et de la construction de l’espace public, érigés en cadre de référence de la modernité. En somme, il s’agit d’essayer de sauver les acteurs de cette « immense condescendance de la postérité » qu’avait si bien mise en avant Thompson.

Modalités de soumission

Les propositions de contribution (3000 signes max) sont à envoyer par mail à alexandredupont0@gmail.com et renaultrachel@yahoo.fr

avant le 30 novembre 2015.

La sélection des propositions sera effectuée par les deux organisateurs Alexandre Dupont (Université Aix-Marseille) et Rachel Renault, (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris).

Le colloque se tiendra à la Casa de Velázquez, à Madrid.

Lieux

  • Casa de Velazquez
    Madrid, Espagne

Dates

  • lundi 30 novembre 2015

Mots-clés

  • politisation, modernisation

Contacts

  • Rachel Renault
    courriel : renaultrachel [at] yahoo [dot] fr
  • Alexandre Dupont
    courriel : alexandredupont0 [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Rachel Renault
    courriel : renaultrachel [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La « modernisation » à l’épreuve des pratiques : les espaces alternatifs du politique (Europe, Amériques, XVIIIe- XIXe siècles) », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 26 octobre 2015, http://calenda.org/338787