AccueilDu folklore à l’ethnologie, une affaire de femmes ?

Du folklore à l’ethnologie, une affaire de femmes ?

From folklore to ethnology, a women's thing?

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Publié le lundi 12 octobre 2015 par Elsa Zotian

Résumé

Si interroger l’histoire de l’anthropologie sous l’angle du genre n’est pas faire œuvre de pionnier, poser la question en resserrant la focale sur le folklore et l’ethnologie du proche constitue une démarche plus inédite. Il s’agira en premier lieu de prendre acte du contraste que forme, des balbutiements de la discipline à nos jours, la place prise par les femmes. De l’invisibilité d’hier à la surreprésentation actuelle, l’on tentera de comprendre, en se fondant sur des portraits, individuels ou collectifs, l’incidence du genre dans les carrières de femmes ethnographes. Inversant la perspective, l’on envisagera également la manière dont une œuvre de folkloriste ou d’ethnologue peut participer d’une vie de femme.

Annonce

Argumentaire

Communes au programme Archivethno France de l’Ethnopôle GARAE (Groupe audois de recherches et d’animation ethnographique), au cycle Ethnographies plurielles de la SEF (Société d’ethnologie française) au projet ANR VISA (Vies savantes), et aux préoccupations de longue date du LAHIC touchant à l’épistémologie de la discipline, ces rencontres consacrées à l’ethnologie au féminin et au féminin de l’ethnologie entendent croiser, en misant sur leur enrichissement réciproque, différentes préoccupations portées par chacun des partenaires : avec la question des pratiques ethnographiques et celle des identités savantes, la mise en perspective historique ajoutera aux bénéfices à attendre de cette mutualisation des questionnements. Car plus qu’un préalable permettant d’éclairer le présent, le détour par l’histoire nous fournit l’objet d’un premier étonnement, tant est grand le contraste que forment, des balbutiements de la discipline à nos jours, les façons dont notre objet se présente.

Femmes et folklore

Posée de façon aussi minimaliste, la relation des femmes à la discipline naissante peut s’entendre diversement. L’épistémologie s’est jusqu’ici plutôt contentée de considérer ce qu’il en est de la place accordée aux femmes en tant qu’informatrices ou objet d’études. L’approche n’a rien d’incongru dans la mesure où les femmes ont tout particulièrement retenu l’attention des folkloristes. Réputées, à l’instar des enfants, des vieillards, des paysans et du menu peuple, opposer quelque résistance au progrès, elles incarnent aux yeux des observateurs le conservatoire des coutumes, superstitions et autres survivances. Nettement moins nombreux sont les travaux s’attachant à inverser la perspective et à envisager la place du folklore, en tant que discipline scientifique, dans la carrière savante des femmes[1].

On pourra opposer à ce constat l’intérêt récent pour les voyageuses du XIXe siècle (Charlotte Dard, Rose Pinon de Saulces de Freycinet, Adèle de Dombasle, Odette du Puigaudeau, Ella Maillart, etc.) et les femmes, africanistes et asianistes pour la plupart, de la première moitié du XXe siècle (Thérèse Rivière, Germaine Tillion, Denise Paulme, Madeleine Colani, Jeanne Cuisinier, etc.). Récits de voyages, monographies et archives produites par ces femmes permettent de réinterroger le passé de l’anthropologie sous l’angle du genre[2]. Ce point de vue nouveau se saurait cependant être réservé à l’histoire de l’anthropologie exotique.

Ce faisant, si la question peine à émerger à l’horizon des préoccupations des historiens du folklore en France, c’est qu’elle manque d’évidence. Peu de femmes semblent en effet être entrées, ou avoir été admises, au panthéon de l’ethnologie naissante. Sans doute autant qu’une réalité socio-historique, doit-on soupçonner là le résultat d’une mémoire disciplinaire sélective. Quoiqu’il en soit, le repérage de la présence des femmes au cœur de la discipline constitue le premier défi à relever. Cela étant, à défaut de pouvoir pallier le silence des sources, l’on peut faire un pas de côté, bien que cela suppose de contrevenir au cadre géographique (à savoir la France) que se fixe habituellement Archivethno. Non sans interroger les écarts observables et leurs raisons d’être, il s’agirait dès lors d’investir d’autres espaces savants, hors de nos frontières nationales, notamment en Angleterre, où les femmes folkloristes bénéficient de toute évidence d’une reconnaissance plus précoce.

Femmes et ethnologie

Reformulée en ces termes, la question gagne en évidence. Si l’on se reporte au bilan social du CNRS, les chiffres sont éloquents. Aujourd’hui en effet, près de 60 % des chercheurs (chargés et directeurs de recherches) relevant de la section 38 du CNRS (Anthropologie et étude comparative des sociétés contemporaines) sont en effet des femmes[3], soit une proportion nettement supérieure à celles que l’on obtient à l’échelle des SHS (45,3 %)[4], elle-même au-dessus du pourcentage obtenu pour l’ensemble des disciplines (32,9 %)[5]. Certes, ces chiffres ne font pas le départ entre ethnologues de l’ailleurs et ethnologues de l’ici, mais l’on peut, sans trop risquer de se méprendre, supposer qu’ils valent tout autant pour les unes que pour les autres.

La sociologie pourrait aisément élucider ce renversement, en invoquant la conjonction de traits culturels et d’évolutions diverses : la plus grande attirance des femmes pour les « sciences molles », les progrès en matière de parité, la démocratisation de l’accès aux études supérieures, etc. Cela étant, ces explications suffisent-elles à rendre compte de la féminisation qui s’avère plus poussée en ethnologie que dans toute autre discipline[6] ? A tout le moins, le phénomène réclame attention et rend d’autant plus nécessaires les interrogations qui sont les nôtres.  

C’est sur des portraits, singuliers ou collectifs (par exemple, les contributrices d’une même revue), que nous envisageons d’arrimer notre réflexion. Vies et œuvres des folkloristes d’hier et des ethnologues d’aujourd’hui formeront le terrain d’une investigation à double entrée. L’on s’emploiera à saisir le rôle que peut être appelé à jouer le genre dans l’orientation disciplinaire, son influence dans le choix des objets, son incidence sur l’accès au terrain[7], la collecte des données et la possibilité même de réaliser telle ou telle enquête, la façon dont il interfère dans la problématisation des données, les modalités de restitution, les styles d’écriture, ses effets sur le déroulement des carrières, le rapport au(x) maître(s), l’introduction et l’insertion dans les réseaux, l’acquisition des titres et des statuts, etc.

De manière peut-être moins attendue, l’on fera également nôtre le parti-pris de VISA qui consiste à retourner le questionnement pour envisager ce que l’œuvre, en l’occurrence l’œuvre d’ethnologue, fait à la vie, ici la vie de femme. En quoi et comment la science de l’autre participe-t-elle d’une identité féminine ? Est-elle à même d’y contribuer plus qu’une autre comme le suggèrent les statistiques ? Comment alors s’opère la collusion des identités, d’ethnologue et de femme ? Il importe de ce point de vue de tirer avantage du recul que nous donne la perspective diachronique : en dénudant le féminin de l’ethnologie de son actuelle et « naturelle » évidence, le retour aux origines nous invite à être attentifs à ce qui fonde ces affinités et aux éléments de contexte susceptibles de les encourager.

Notes

[1] Cf SEBILLOT Paul, « Les femmes et les traditions populaires », Revue des traditions populaires, 1892.

[2] Voir par exemple LEMAIRE Marie-Anne, « « Un parcours semé de terrains : l’itinéraire scientifique de Denise Paulme », L’Homme, 193, 2010, pp 51-74 ; Idem, Celles qui passent sans se rallier. La mission Paulme-Lifchitz, janvier - octobre 1935, Les Carnets de Bérose n° 5, Lahic / DPRPS-Direction des patrimoines, 2014, http://www.berose.fr/?Celles-qui-passent-sans-se-rallier ; COQUET Michèle, Un destin contrarié. La mission Rivière-Tillion dans l’Aurès (1935-1936), Les Carnets de Bérose n° 6, Lahic / DPRPS-Direction des patrimoines, 2014, http://www.berose.fr/?Un-destin-contrarie-La-mission.

[3] La parité dans les métiers du CNRS, Observatoire des métiers et de l’emploi scientifique (Direction des ressources humaines / Direction générale déléguée aux ressources) et par la Mission pour la place des femmes au CNRS, http://bilansocial.dsi.cnrs.fr/ - rubrique Parité 2013, p 13.

[4] Ibid., p 10.

[5] Ibid., p 13.

[6]  Dans les disciplines voisines, la proportion de femmes CR et DR au CNRS s’élève à 43,1 % en sociologie, 47,1 % en histoire.

[7] Sur le sujet : voir le chapitre « Le travail du genre sur le terrain. Retours d'expériences dans la littérature méthodologique en anthropologie et en sociologie » in MONJARET Anne et PUGEAULT Catherine, Le sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques, Lyon, ENS Editions, 2014, pp. 19-78.

Programme

Mercredi 4 novembre

9h15 Accueil

9h45

  • Introduction, Agnès Fine, Anne Monjaret, Sylvie Sagnes
  • Les femmes dans les milieux intellectuels et savants au tournant du siècle, limites et possibilités, Anne Epstein
  • Une artiste en ethnographe. L'Albanie "vue" par Mary Edith Durham (1863-1944), Olimpia Gargano

14h00

  • De l’Angleterre à l’Italie : femmes ethnographes et engagées (Rachel Busk, Comtesse Martinengo-Cesaresco, Estella Canziani), David Hopkin
  • Folklore : paroles de femmes, Jean-Pierre Piniès
  • Ethnologie au féminin : une science de poupées, Jeanne Andlauer et Sylvie Sagnes

18h00 Conférence publique

  • Les dames du Pays de Sault (retour sur la RCP), Giordana Charuty, Agnès Fine

Jeudi 5 novembre

9h00

  • Claudie Marcel-Dubois et Maguy Pichonnet-Andral : l'ethnomusicologie de la France à quatre mains, Marie-Barbara Le Gonidec et François Gasnault
  • Le fonds Geneviève Massigon : un corpus linguistique et ethnographique exceptionnel, Audrey Viault
  • Femmes de culture, femmes de terrain : Madeleine Doyon et autres pionnières en ethnologie québécoise, Jocelyne Matthieu
  • Michèle de La Pradelle : une ethnologue du familier, Emmanuelle Lallement
  • 13h30 "Yvonne Verdier et moi" : regards croisés, table ronde animée par Daniel Fabre, avec Giordana Charuty, Agnès Fine, Anne Monjaret, Nicole Pellegrin

15h15 Conclusion, Nicole Pellegrin

Statuts et rattachements institutionnels des intervenants

  • ANDLAUER Jeanne, membre associée IIAC - Lahic.
  • CHARUTY Giordana, directrice d'études Ecoles Pratique des Hautes Etudes (EPHE), IIAC - Lahic.
  • EPSTEIN Anne, chargée de recherche CNRS, SAGE, Université de Strasbourg.
  • FABRE Daniel, directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris), chaire d'anthropologie de l'Europe. Président Ethnopôle Garae.
  • FINE Agnès, directrice d'études EHESS Emérite, LISST - Cas.
  • GARGANO Olimpia, chercheuse associée au Centre Transdisciplinaire d'Épistémologie de la Littérature et des Arts Vivants (CTEL Nice).
  • GASNAULT François, chercheur au IIAC - Lahic (Ministère de la Culture CNRS).
  • HOPKIN David, maître de conférences Modern History, Hertford College, University of Oxford.
  • LALLEMENT Emmanuelle, ethnologue, maître de conférence, HDR, Université Paris Sorbonne, chercheure associée au IIAC - Lau.
  • LE GONIDEC MarieBarbara, chercheur au IIAC - Lahic (Ministère de la Culture CNRS).
  • MATHIEU Jocelyne, professeure d’ethnologie, département des sciences historiques, Faculté des lettres et des sciences humaines, Université Laval, Québec.
  • MONJARET Anne, ethnologue, Sociologue, Directrice de recherche au CNRS, HDR, IIAC - Equipe Lahic, présidente de la Société d'Ethnologie Française (SEF).
  • PELLEGRIN Nicole, historienne moderniste et anthropologue, chargée de recherche honoraire au CNRS (IHMC / ENS Paris).
  • PINIES Jean-Pierre, ethnologue, Ethnopôle Garae, membre associé IIAC - Lahic.
  • SAGNES Sylvie, chargée de recherches au CNRS, IIAC - Lahic, Vice Présidente Ethnopôle Garae.
  • SERENA-ALLIER Dominique, conservatrice du Museon Arlaten (Arles).
  • VIAULT Audrey, Département audiovisuel, BnF.

Lieux

  • 2ème étage - Ethnopôle GARAE – Maison des Mémoires 53, rue de Verdun
    Carcassonne, France (11)

Dates

  • mercredi 04 novembre 2015
  • jeudi 05 novembre 2015

Fichiers attachés

Mots-clés

  • femmes, folklore

Contacts

  • Christine Bellan
    courriel : ethno [dot] garae [at] wanadoo [dot] fr

Source de l'information

  • Sylvie Sagnes
    courriel : sylvie [dot] sagnes [at] bbox [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Du folklore à l’ethnologie, une affaire de femmes ? », Journée d'étude, Calenda, Publié le lundi 12 octobre 2015, http://calenda.org/340901