AccueilFace au storytelling du dominant

Face au storytelling du dominant

Facing the storytelling of the dominant

Pratiques contre-narratives au prisme du genre et du fait colonial

Counter-narrative practices through the prism of gender and colonialism

*  *  *

Publié le mercredi 28 octobre 2015 par Elsa Zotian

Résumé

La contestation des assignations identitaires, qu'elles soit genrées ou racialisées, est un ressort majeur des pratiques artistiques et littéraires « contre-narratives », bien étudiées par une assez longue tradition d'études féministes dans un cas, d'études postcoloniales dans l'autre. Depuis les années 1980, des notions comme l'intersectionnalité ou la décolonialité ont en outre émergé pour penser l'intrication des facteurs de domination pesant sur certains groupes minoritaires. Or, les nouveaux discours militants sont confrontés aux apories héritées de traditions qui ont « invisibilisé » les rapports de force internes qui les divisaient (par exemple féminisme vs antiracisme). Que fait la littérature de ces apories ? N’est-elle pas un moyen privilégié de penser, de mettre en œuvre ce que le discours militant intersectionnel ou décolonial n’arrive pas à formuler sans se contredire ?

Annonce

Dans le cadre des projets « Fiction littéraire contre Storytelling » (CRLC/Labex OBVIL) et « Genre et autorité » (CRLC/ VALE/Labex OBVIL) et en collaboration avec le Centre International d’Etudes Francophones de Paris-Sorbonne :

Argumentaire

Le projet de recherche « Fiction littéraire contre storytelling » (coordination : Danielle Perrot-Corpet, CRLC/Labex OBVIL), qui a débuté en 2014, s’intéresse aux renouvellements des pratiques narratives littéraires et aux nécessaires redéfinitions de la « fiction littéraire » à l’heure où triomphent, dans toutes les sphères d’activité étrangères au champ artistique (comme le marketing, le management, la politique, la vie sociale promue par les réseaux en ligne), ces usages stratégiques du récit qu’on regroupe désormais sous le terme de « storytelling », ou « communication narrative ».

Dans son ouvrage polémique Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (La Découverte, 2007), Christian Salmon dénonce l’emprise du storytelling sur nos existences d’individus connectés à une médiasphère mondialisée et largement acquise à l’idéologie néolibérale, comme « une nouvelle phase du contrôle social qui ajouterait aux disciplines et aux dispositifs analysés par Foucault et Deleuze un pouvoir de narration qui s’exercerait directement sur l’imaginaire des individus[1] ». En résistance à ces nouvelles techniques de « formatage » et de « traçage des conduites » par les instances du Pouvoir, C. Salmon salue la force de « contre-narration » portée par « les pratiques minoritaires » qui surgissent dans l’ombre des médias dominants : « pratiques symboliques visant à enrayer la machine à fabriquer des histoires, en “défocalisant”, en désynchronisant ses récits[2] », ces « contre-narrations » sont le moyen, tout ensemble poétique et politique, d’un désassujettissement et d’une subjectivation des individus, au gré de stratégies de contournement, déplacement, détournement, des épinglages identitaires performés par le storytelling néolibéral dominant.

Cette conception que propose C. Salmon de la « politique de la littérature[3] » repose sur les mêmes figures tutélaires (Bourdieu, Deleuze et Foucault notamment) qui inspirent un courant important dans les études de genre, marqué par le « Performative Turn », notamment les travaux de Judith Butler. Et l’on a vite fait de constater que les assignations genrées sont un mode privilégié de ce « formatage des esprits » par un certain récit dominant destiné à conforter les structures de pouvoir[4]. La contestation des assignations genrées apparaît du reste comme un ressort majeur des pratiques contre-narratives, bien étudiées de ce point de vue par une assez longue tradition d’études féministes.

De manière analogue, les études postcoloniales, de Bernard Mouralis à Gayatri Chakravorty Spivak, en passant par Edward Said, ont de longue date développé la notion de « contre-littérature » ou de « contre-récit » pour décrire des pratiques narratives qui prennent le contrepied des assignations identitaires produites par le récit du colonisateur.

Mais en outre, on remarque que le contexte de la mondialisation néolibérale et de la révolution numérique — depuis les années 1980-1990 — est à la fois celui de la montée en puissance des usages stratégiques du récit par les instances du pouvoir et, dans le sillage du « Performative Turn » (et à l’occasion, en réaction contre certaines de ses thèses), celui d’un vaste renouvellement de la réflexion sur les structures sociales de la domination, qu’elles relèvent du « genre », de la « classe » ou de la « race », ce dernier terme étant compris comme l’effet de la naturalisation de rapports sociaux de domination, dans lesquels le fait colonial (depuis la fin du XVe siècle et jusqu’à nos jours, par-delà les décolonisations historiques) joue un rôle majeur et complexe.

Ainsi, des notions comme l’intersectionnalité et la colonialité (entendue comme un fait toujours actuel et justifiant une vaste « critique décoloniale ») ont émergé dans les années 1990 pour penser, depuis des horizons intellectuels et géographiques différents, l’intrication des dominations de genre, de race et de classe[5]. Ils se combinent désormais dans de nombreux discours critiques attentifs à penser la multiplicité des facteurs de domination pesant sur certains individus ou groupes minoritaires, traversés par des antagonismes internes qui mettent en échec les discours militants traditionnels[6].

Les nouveaux discours militants sont confrontés aux apories héritées de traditions qui ont « invisibilisé » les rapports de force internes qui les divisaient (par exemple féminisme vs antiracisme). Que fait la littérature de ces apories ? N’est-elle pas un moyen privilégié de penser, de mettre en œuvre, de dire ce que le discours militant intersectionnel ou décolonial n’arrive pas à formuler sans se contredire[7] ?

  • Face au storytelling néolibéral, qui utilise à ses propres fins — de reconduction et de renforcement des structures de domination — les pouvoirs qu’a tout récit de configurer l’expérience en termes axiologiques et de performer les identités qu’il met en scène, les pratiques artistiques de résistance contre-narrative ne sont-elles pas amenées, par-delà les discours militants traditionnels, à réfléchir cette combinaison des assignations identitaires que les nouveaux discours critiques tentent par ailleurs de déconstruire[8] ?
  • D’autre part, dans quelle mesure cette prise en charge de la critique intersectionnelle et/ou « décoloniale » par certaines pratiques artistiques et littéraires est-elle nouvelle ? Si certaines œuvres littéraires ou performances artistiques réagissent explicitement à l’actuel récit dominant du néolibéralisme mondialisé[9], qu’en est-il d’œuvres plus anciennes, dont la dimension contre-narrative (féministe ou anticoloniale, par exemple), a été mise en évidence par le passé ?
  • Enfin, qu’en est-il de la dimension politique de telles pratiques littéraires et artistiques contre-narratives, par différence peut-être avec la visée d’empowerment portée par les discours militants au sein desquels sont nés les concepts d’intersectionnalité et de colonialité — milieux qui par ailleurs redoutent le risque d’une dépolitisation de ces concepts lorsqu’ils sont maniés par des universitaires appartenant à des groupes dominants (féministes blanches aux États-Unis, Européens…) ?

Notes

[1] Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, (2007), Paris, La Découverte/Poche, « Postface à l’édition de 2008 », p. 223.

[2] Ibid., « Conclusion », p. 213.

[3] Voir par exemple Christian Salmon, Devenir minoritaire : pour une nouvelle politique de la littérature, (entretien avec Joseph Hanimann), Paris, Denoël, 2003.

[4] Voir par exemple : Patrick Farges, Cécile Chamayou-Kuhn, Perin Emel-Yavuz (dir.), Le Lieu du Genre. La narration, espace performatif du genre, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2011.

[5] La notion d’intersectionnalité est née dans le cadre de la réflexion féministe militante (dans la lignée du « Black Feminism ») de Kimberle Williams Crenshaw, Professeur de Droit à UCLA, en vue de défendre les droits politiques et juridiques des femmes afro-américaines, opprimées à la fois du fait de leur genre et du fait de leur « race » ; voir son article de référence « Mapping the Margins : Intersectionality, Identity Politics and Violence Against Women of Color » Stanford Law Review, 1991, XLIII (6), p. 1241–1299 (« Cartographie des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violence contre les femmes de couleur », Cahiers du genre 39, 2005/2). Les notions de « colonialité » et de critique « décoloniale » ont été développées par le sociologue et philosophe péruvien Aníbal Quijano, pour mettre en évidence ce qu’il considère comme les quatre piliers de la matrice coloniale (ou « colonialité ») de la modernité capitaliste : l’exploitation de la force de travail, la domination ethno-raciale, le patriarcat et le contrôle des formes de subjectivité (par l’eurocentrisme). Le concept de colonialité apparaît pour la première fois dans « Colonialidad y Modernidad/Racionalidad, Perú Indígena, vol. 13, n° 29, 1992, Lima. (Voir également : « “Race” et colonialité du pouvoir », Mouvements, 2007/3, n° 51, p. 111-118. Traduction par Jim Cohen de « ¿Qué tal raza ? », Río Abierto, n°11, Lima (Pérou), 2004).

[6] Voir par exemple les Cahiers du CEDREF n°18/2011 : « Théories féministes et queers décoloniales » et n° 20/2015 : « Intersectionnalité et colonialité », ainsi que le réseau Transnational Decolonial Institute (https://transnationaldecolonialinstitute.wordpress.com).

[7] La littérature serait elle-même intersectionnelle : c’est la piste que suit Xavier Garnier dans sa conférence « Propositions pour un usage littéraire de la notion d’intersectionnalité en études de genre » (Séminaire « Genre et autorité », Paris-Sorbonne, 13 mars 2015) : voir https://genretautor.hypotheses.org/83 .

[8] On peut penser ici à l’importante activité artistique qui se déploie au sein même des milieux militants des « queers of color » Chicanas et Latinas aux Etats-Unis : voir Gloria Anzaldúa et Cherríe Morraga, This Bridge Called My Back : Writings of Radical Women of Color, 1981.

[9] Voir par exemple les Conférences consacrées à la « Decolonial Aesthetics » par le réseau Transnational Decolonial Institute : https://transnationaldecolonialinstitute.wordpress.com/decolonial-aesthetics/

Conditions de soumission

Les propositions de communication, qui pourront être centrées sur l’analyse d’une ou plusieurs œuvres littéraires, aussi bien que sur une réflexion théorique, sont à adresser conjointement à Romuald FONKOUA (rfonkoua_2@hotmail.com), Danielle PERROT-CORPET (danielle.perrot@wanadoo.fr) et Anne TOMICHE (tomicheanne@gmail.com)

avant le 15 décembre 2015.

La journée d'étude aura lieu le vendredi 1er avril et Vendredi 08 avril 2016 à la Maison de la Recherche de l’Université Paris-Sorbonne, salle D-35.

Comité scientifique et d’organisation

  • Romuald FONKOUA (Université de Paris-Sorbonne)
  • Danielle PERROT-CORPET (Université de Paris-Sorbonne)
  • Anne TOMICHE (Université de Paris-Sorbonne)

Lieux

  • Salle de conférences (D-035) - Maison de la Recherche de l'université Paris-Sorbonne, 28 rue Serpente
    Paris, France (75006)

Dates

  • mardi 15 décembre 2015

Mots-clés

  • storytelling, contre-récit, postcolonial, décolonial, féminisme, intersectionnalité

Contacts

  • danielle perrot-Corpet
    courriel : danielle [dot] perrot [at] wanadoo [dot] fr

Source de l'information

  • danielle perrot-Corpet
    courriel : danielle [dot] perrot [at] wanadoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Face au storytelling du dominant », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 28 octobre 2015, http://calenda.org/343165