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Les corps travaillés par les institutions

Bodies worked by institutions

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Publié le lundi 09 novembre 2015 par Céline Guilleux

Résumé

À travers la présentation d’enquêtes empiriques par leurs auteurs, ce séminaire doctoral s’intéresse aux pratiques et aux instruments concrètement mis en œuvre au sein d’institutions spécifiques (travail, école, club, association) pour façonner les corps de leurs membres, ainsi qu’aux moyens à disposition des sciences sociales pour mesurer et décrire les effets de ce travail. Il s’adresse tout à la fois à des étudiant-e-s qu’à des cherch-eur-euse-s intéressé-e-s par cette thématique.

Annonce

Séminaire doctoral hébergé au Centre Maurice Halbwachs

Séminaire mensuel non-régulier, les vendredis, de 14h - 17h

Avertissement

La proximité thématique avec le séminaire doctoral "Sociologie et anthropologie des corps en transformation", lui aussi organisé à l'EHESS et dont nous saluons les organisatrices, ne présage en rien un empiétement d'objets ou de méthodes, mais bien une complémentarité entre les perspectives qui y sont défendues. L'absence de conflit d'horaire entre les deux séminaires présage de possibilités d'échanges croisés que nous espérons fructueux !

Argument

En posant le corps comme « le premier et le plus naturel instrument de l’homme » – à la fois objet et moyen technique naturel –, Marcel Mauss nous invite à assumer une conception biologico-sociologique des corps, qui articule étroitement l’intériorité et l’extériorité des faits sociaux. Entendant par là une série d’actes montés « chez l’individu non pas simplement par lui-même, mais par toute son éducation, par toute la société dont il fait partie », montages dotés de significations et considérés comme efficaces, Mauss donne à penser tout autant l’adoption/l’imposition/la production de postures, de gestes concrets, de perceptions, d’émotions ou de pensées abstraites : la société inspire des sentiments eux aussi socialisés et susceptible d’une technique, d’un contrôle, d’une production normée.

La question de l’usage socialisé du corps a été abordée de multiples façons, par l’anthropologie, l’histoire sociale et la sociologie, toujours à la croisée de ces deux dimensions. On pense notamment ici aux travaux de Norbert Elias, Erving Goffman, Alie Hochschild, Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, Loïc Wacquant, Dominique Memmi, Georges Vigarello, Didier Fassin (sans prétention à l’exhaustivité des approches). Par ailleurs, tout un pan de la sociologie du sport a construit ses objets dans cette direction et a décrit l’investissement socialement différencié des corps lors d’activités physiques et sportives à des fins de performances professionnelles ou de loisirs (Faure, Laillier, Loirand, Sorigné, Suaud, Schotté, Wacquant). À travers les pratiques touchant à l’usage, à l’entretien et à la transformation des corps dans des contextes différenciés, ces auteurs éclairent les modalités historiques concrètes par lesquelles les corps sont forgés, disciplinés, rectifiés, mis en scène, éduqués, dressés, domestiqués, moralisés, rendus tout à la fois capables de ressentir et de produire des impressions, des émotions et des gestes spécifiques.

Dans le sillage de ces approches, ce séminaire vise à poursuivre l’exploration des différentes manières dont les corps sont très concrètement travaillés (au sens de soumettre à un effort). Les travaux portant sur les institutions disciplinaires et/ou totales donnent ici matière à penser ce travail appliqué sur les corps de certains de leurs membres, et si les dispositifs de Foucault et de Goffman concentrent le regard sur des institutions très [trop ?] spécifiques, leurs conclusions interpellent les sociologues et ethnographes sur des pratiques plus banales et quotidiennes se déroulant dans des conditions bien moins coercitives que les contextes de la prison ou de l’asile (dans la sphère privée, professionnelle, scolaire ou publique). Pour cette raison, nous invoquerons ici le concept d’institution enveloppante repris par Muriel Darmon pour concevoir les pratiques socialement situées par lesquelles les corps sont investis par des institutions (plus ou moins formellement organisées) à des fins de reproduction – matérielle ou symbolique – de l’ordre social.

Que ce soit à l’école, au travail ou au domicile, cet effort de transformations et de contrôle peut prendre des formes discrètes et euphémisées (et alors apparaître comme infinitésimal voire négligeable), ou à l’inverse, des formes spectaculaires (parfois mises en scène à cette fin). Les institutions en question peuvent opérer ce travail en suscitant l’adhésion de leurs membres à leurs propres objectifs : inciter à modifier leurs corps pour leur « propre bien », pour réaliser un idéal professionnel, ou pour rendre possible une activité considérée désirable (ce qui pose la question des conditions de construction de cet idéal : qui le produit, le transmet, le discute et s’y oppose ou à l’inverse s’en fait le chantre et tente de l’imposer, au nom de quoi ?). Et les effets observables d’un tel travail sont multiples : se forcer à sourire ou à l’inverse, à estomper toute émotion de son visage, se forcer à changer brutalement et ponctuellement son régime alimentaire ou au contraire, contrôler et mesurer continument son alimentation, voire se forcer à la prise de poids ; se forcer à rompre son corps à l’exercice physique quitte à utiliser la médecine à cette fin, apprendre à endurer la fatigue, décaler ses cycles de sommeil et à supporter des conditions de vie dégradées, connaître les corps pour les manipuler à toutes fins pratiques (comme faire une toilette), voir réajuster ces derniers après des accidents (sous le vocable du travail de « rééducation »).

En privilégiant la présentation d’enquêtes par observations directes, en cours ou récentes, nous espérons prolonger le geste réflexif à propos de l’engagement du ou de la chercheuse sur son terrain d’investigation. Les recherches qui tentent de mettre les corps au centre de l’analyse impliquent souvent une exposition du corps de la ou du chercheur comme instrument de perception, de captation et d’expérimentation. Que faire de ces expériences d’enquête, qui impliquent du ressenti, du sensitif, et qui s’avèrent souvent difficile à mettre à distance, à décrire, à expliquer et à contrôler ? Quels sont les outils à notre disposition pour en faire un usage raisonné ? La participation est-elle nécessaire pour investiguer de tels objets, et, pour reprendre la mise en garde de Barchelard, comment ne pas céder aux illusions de l’expérience première dans de telles situations ? Par quels instruments objectiver son propre « ressenti » afin d’en faire des données exploitables et contrôlables ? Quelles sont les exigences, tant méthodologiques que théoriques, à respecter pour faire du corps du chercheur un instrument d’objectivation ?

Autour de ces objectifs multiples, il s’agira à chaque séance d’examiner comment des institutions travaillent les corps de leurs membres et dans le même geste, d’examiner les outils méthodologiques, théoriques et épistémologiques permettant de mesurer, décrire et rendre compte de ce travail. Les séances thématiques seront l’occasion d’une double présentation d’enquêtes par leurs auteurs et d’une discussion avec les participants, autant dans l’optique de capitaliser et transmettre les savoirs faire méthodologiques que de contribuer à l’élaboration théorique des objets présentés.

Organisateurs

Sabrina Nouiri-Mangold (doctorante au CMH) / Mathias Thura (post-doctorant au CESSP) 

Programme

Intitulés temporaires, sous confirmation des titres des communications par leurs auteurs

vendredi 27 novembre

Séance 1 : Introduction générale et présentation du séminaire : la place du corps dans les analyses de sciences sociales 

(48 bd. Jourdan, salle de réunion du DSS, bâtiment B, 2ème étage)

  • Les instruments théoriques et méthodologiques à disposition des sciences sociales pour penser les corps et les constituer en objets.
  • Des techniques du corps de Marcel Mauss aux sociologues du sport ; du contrôle disciplinaire à l’autocontrôle ; des éthologistes aux ethnométhodologues, de l’attention portée aux gestes dans les activités sociales à l’action située.
  • La place accordée à l’expérience corporelle constituée par l’observateur lui- même, condition d’exploitation et de contrôle de cette dernière.
  • Le corps à la croisée des disciplines : (r)apports des sciences sociales avec la médecine, la biologie, la psychologie et l’ergonomie. 

vendredi 18 décembre

Séance 2 : Concevoir comment une culture passe sous la peau en pratique, le regard de l’anthropologie 

(48 bd. Jourdan, salle F)

  • Jouer « fa’aSāmoa » : les instances de socialisation aux techniques du rugby à Samoa (titre indicatif) : Julien Clément (musée du quai Branly - département de la recherche et de l’enseignement)
  • « Apprendre des sensations kinesthésiques : le corps des bûcherons au travail » : Florent Schepens (Université de Bourgogne - CGC) 

vendredi 15 janvier

Séance 3 : L’hexis et l’éthos mis au travail (1)

(48 bd. Jourdan, salle F)

  • Le travail infirmier, manipulations et interactions avec les corps des patients (titre indicatif) : Caroline Émin (EHESS – PDI)
  • « Rapport au corps et aux émotions chez les professionnels de la coiffure » : Diane Desprat (Université Paris Ouest Nanterre La Défense – IDHES-GTM-CRESPPA.) 

vendredi 5 février

Séance 4 : L’hexis et l’éthos mis au travail (2)

48 bd. Jourdan, salle de réunion du DSS, bâtiment B, 2ème étage)

  • « "Votre sourire, faites-en un métier !" La performance de genre des hôte-sse-s d’accueil » : Gabrielle Schütz (Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines – Printemps)
  • « Des corps pressurisés. Produire et contrôler le travail émotionnel des hôtesses et stewards en cabine » : Anne Lambert (INED) 

vendredi 18 mars

Séance 5 : Ordonner les corps pour l’action

(48 bd. Jourdan, salle F)

  • « Le par corps et le par cœur : les forces formatrices d’habitudes professionnelles chez les fantassins » : Mathias Thura (CESSP)
  • « Contraindre par corps : la construction sociohistorique de l'habitus du sapeur-pompier gymnaste » : Jacques Doctobre (Lille 1 – Clersé) 

vendredi 1 avril

Séance 6 : Une science des corps performants

(48 bd. Jourdan, salle F)

  • « "Donner corps à la performance sportive". La place des mesures médicales dans la construction d'un corps "capable" » : Baptiste Viaud (Université de Nantes – CENS).
  • « Santé au travail : la tentation d'adapter l'homme au travail » : Pascal Marichalar (CNRS – IRIS)
  • Les corps des apprentis jockeys travaillés par leur métier (titre indicatif) : Alain Allemandou (Ancien médecin des courses hippiques – AFASEC).

vendredi 20 mai

Séance 7 : Le poids comme variable d’ajustement des dispositifs sportifs spectaculaires

(48 bd. Jourdan, salle F)

  • « Fixer le poids. La production historique des catégories de poids en boxe anglaise » : Sylvain Ville (Université Paris Ouest Nanterre – CeRSM)
  • « A cheval sur le poids. Le corps des apprentis jockeys soumis aux exigences des paris hippiques » : Sabrina Nouiri-Mangold (EHESS – CMH, Université de Nantes – CENS) 

vendredi 24 juin

Séance 8 : Le traitement des corps accidentés

(48 bd. Jourdan, salle F)

  • «  Socialisation institutionnelle et travail de l’habitus dans la rééducation hospitalière de patients atteints d’AVC » : Muriel Darmon (CNRS – CESSP)
  • « Ethnographier les routines corporelles : regard sur les services de réanimation » : Thomas Denise (Université de Caen – CERReV)

Lieux

  • Campus Jourdan - 48 boulevard Jourdan
    Paris, France (75014)

Dates

  • vendredi 27 novembre 2015
  • vendredi 18 décembre 2015
  • vendredi 15 janvier 2016
  • vendredi 05 février 2016
  • vendredi 18 mars 2016
  • vendredi 01 avril 2016
  • vendredi 20 mai 2016
  • vendredi 24 juin 2016

Fichiers attachés

Mots-clés

  • institution, travail, technique, corps

Contacts

  • Sabrina Nouiri-Mangold
    courriel : snouirimangold [at] yahoo [dot] fr
  • Mathias Thura
    courriel : mathias [dot] thura [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Mathias Thura
    courriel : mathias [dot] thura [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Les corps travaillés par les institutions », Séminaire, Calenda, Publié le lundi 09 novembre 2015, http://calenda.org/344807