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Décélérer pour apprendre ?

Deceleration to help learning?

Revue « Chemins de formation » n°21

Chemins de formation journal, no. 21

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Publié le jeudi 12 novembre 2015 par João Fernandes

Résumé

En 2005, la revue Chemins de formation publiait un numéro consacré aux bascules de la vie. Dix années se sont déroulées depuis. La vie des adultes est toujours aussi complexe. Pas de jours sans que ces derniers évoquent la nécessité de travailler plus vite, de faire plus avec moins, de céder à cette dictature de l’urgence qui fait entrer l’acteur social dans une société de l’accélération et de la précipitation. L’adulte se retrouve parfois engagé dans une course folle sans savoir où donner de la tête ; il lui arrive d’être sous l’emprise d’un emballement qu’il ne parvient pas à réguler. Comment apprenons-nous dans la société de l’accélération de l’homo numericus ? L’hypothèse de ce volume de Chemins de formation est qu’il est de la responsabilité du formateur, de l’éducateur ou de l’enseignant de participer à la création d’« oasis de décélération » pour permettre les apprentissages.

Annonce

Argumentaire

En 2005, la revue Chemins de formation publiait un numéro consacré aux bascules de la vie. Dix années se sont déroulées depuis. La vie des adultes est toujours aussi complexe. Pas de jours sans que ces derniers évoquent la nécessité de travailler plus vite, de faire plus avec moins, de céder à cette dictature de l’urgence qui fait entrer l’acteur social dans une société de l’accélération (Rosa, 2013 ; 2014) et de la précipitation. L’adulte se retrouve parfois engagé dans une course folle sans savoir où donner de la tête ; il lui arrive d’être sous l’emprise d’un emballement qu’il ne parvient pas à réguler. Il fait l’apprentissage de l’accélération des rythmes de vie et des mutations institutionnelles. Parallèlement à cette accélération, il découvre avec enthousiasme ou appréhension combien les évolutions technologiques dans le champ du numérique ouvrent un éventail des possibles qui jusque-là lui restait inaccessible. L’homo numericus est né pour le meilleur comme pour le pire.

Il en est de même pour les élèves qui ont désormais un accès direct et de plus en plus rapide aux autoroutes de l’information sans bénéficier d’un quelconque accompagnement ou apprivoisement. Ce n’est plus l’accès au savoir qui pose question mais le rapport à la connaissance. Or passer de l’un à l’autre nécessite pour l’apprenant d’investir le moment présent.  

Il aurait été possible de croire que l’avènement des technologies de l’information et de la communication allait nous offrir ce temps nécessaire pour ralentir puisqu’il était enfin possible de traiter un maximum d’informations en un minimum de temps. Mais nous voilà pris au piège de la ruse de la raison technologique. Puisque nous disposons de plus de temps, cela peut devenir une aubaine pour proposer aux acteurs d’en faire davantage. C’est sous le climat de la saturation que se développe la figure spatio-temporelle de l’accélération[1] qui n’est pas toujours source d’émancipation. L’homo numericus se sent de plus en plus désemparé face à un temps qu’il ne maîtrise plus : il est désormais joignable à toute heure et en tout lieu. C’est ce qui fait actuellement travailler une équipe de juristes en entreprise à la revendication d’un droit à la déconnexion pour les salariés en débranchant les serveurs des sociétés le soir et le week-end afin que le personnel puisse reprendre la main sur une technologie qui lui échappe[2].

Comme l’identifiait déjà Martin Heidegger, l’entrée dans l’univers technique annonce un double processus : celui de la dépossession et de la définalisation (1993). Sommes-nous persuadés que ces évolutions technologiques produiront les progrès attendus ? Ces moyens numériques sont-ils assimilables à des instruments d’affranchissement, conduisent-ils vers une certaine forme d’émancipation ou laissent-ils entrevoir un scénario d’aliénation ? L’outil ne vaut que par l’usage qui en est fait. 

Comment apprenons-nous dans la société de l’accélération de l’homo numericus ?

Rosa, en reprenant puis développant l’idée d’accélération pour saisir les principales caractéristiques contemporaines de la modernité tardive, développe un cadre conceptuel évocateur et opérant. En revanche il ne traite pas des incidences des trois dimensions de l’accélération sociale (accélération technique, accélération du changement social et accélération du rythme de vie) sur l’apprentissage. L’hypothèse de ce volume de Chemins de formation est qu’il est de la responsabilité du formateur, de l’éducateur ou de l’enseignant de participer à la création d’« oasis de décélération » (Rosa, 2013) pour permettre les apprentissages (ce volume accueillera également des contributions qui s’inscriraient dans une autre approche paradigmatique).

Une des caractéristiques des temporalités de l’apprentissage est leur inscription dans l’histoire individuelle et dans le temps présent. L’accélération sociale est caractérisée par un raccourcissement du présent : les moments sont remplacés par des instants, venant ainsi reconfigurer les caractéristiques de l’apprentissage. La société de l’accélération – qui va de pair avec la connexion, l’accès à l’information et l’accélération technique – aboutit à l’humain augmenté du posthumanisme. C’est ce qui fait que Enlart et Charbonnier se demandent s'il faut encore apprendre (2010) à l'heure de la connexion permanente où l'accès à l'information paraît primer sur l'apprentissage. Les « oasis de décélération » permettent d’investir le présent et d’inscrire les apprentissages dans ce temps long du présent, propice à l’exercice de la réflexivité.[3]

Il existe parfois des opportunités pour les sujets de reprendre la main sur une histoire qui leur échappe et d’être confrontés malgré eux à des « oasis de décélération ». Ces ralentissements peuvent survenir à l’occasion d’événements qui font avènement. Tous les sujets ne sont pas en mesure d’exploiter telle ou telle opportunité. Il faut du temps pour apprendre, pour comprendre et se déprendre afin de se reprendre. Cette maturation affective et cognitive se fait dans la lenteur et non sous la pression de la vitesse et de la précipitation. Il arrive que ce soit à la suite d’incidents biographiques que s’opèrent ces transitions qui peuvent être source d’apprentissages.

Axes thématiques

Autour de la question « décélérer pour apprendre ? » les contributions peuvent porter sur les thématiques ou champs suivants :

  • L’activité professionnelle. Lorsque l’enseignant se doit de composer avec une activité de plus en plus contrainte dans un temps de plus en plus compressé, quelle marge de manœuvre s’octroie-t-il pour rester vivant ?
  • La maladie. Que faire lorsque l’annonce de la maladie vient bouleverser tous nos plans ? Que faire lorsque l’épuisement professionnel nous invite à lâcher prise pour penser enfin l’essentiel en s’affranchissant de l’important qui n’est au bout du compte qu’accessoire ?
  • L’orientation. Comment ces moments de décélération peuvent-ils être propices pour retrouver son orient (orientation) ? Comment apprend-t-on à s’orienter ?
  • L’homo numericus. Comment l’émergence de l’homo numericus vient-elle progressivement modifier les modalités d’apprentissages ? Comment l’homo numericus apprend-t-il ? Quelles singularités dans son rapport au temps ?
  • L’expérience scolaire ou universitaire. Comment les élèves ou les étudiants éprouvent-ils l’accélération contemporaine ? Développent-ils des stratégies de décélération ? Investissent-ils les « oasis de décélération » qui leur sont offert par leurs enseignants – lorsque tel est le cas ?
  • Le concept d’apprentissage. La société de l’accélération de l’homo numericus vient-elle modifier les théories de l’apprentissage et l’architecture de ce concept ? 

Les réponses à ces questions seront évoquées tout au long de ce numéro. Le comité de lecture sera particulièrement sensible aux contributions provenant de différents champs professionnels qui se donneront pour ambition de travailler les articulations entre le processus de décélération et les apprentissages. 

Calendrier

1. Envoi d’une proposition de texte d’une page (titre, résumé, éléments bibliographiques) avant le 15 février 2016.

2. Retour du comité de lecture d’ici fin février 2016.

3. Si le comité de lecture accepte votre projet d’article, envoi d’un texte de 20 000 signes (impérativement) d’ici fin avril 2016. Ce texte doit comprendre un résumé en français et en anglais ainsi que 5 mots clés. Merci de veiller à l’adoption d’une distance critique, particulièrement dans les cas d’explicitation par l’auteur de son expérience. 

4. Retour du comité de lecture d’ici fin mai 2016.

5. Envoi d’une version corrigée d’ici le 15 juin 2016.

6. Publication des textes. Le comité de lecture se réserve le droit de ne pas publier un texte s’il n’était pas en cohérence avec le volume dans son ensemble ou si les contraintes formelles n’étaient pas respectées.

Le n°21 de Chemins de formation comportera les quatre parties habituelles de cette revue :

  • fondements de la démarche,
  • applications pratiques,
  • recherches,
  • varia sur le thème.

Nous vous remercions de situer votre texte dans l’une de ces parties.

Vos textes doivent être adressés aux coordinateurs de ce numéro : Jean-Yves Robin (jean-yves.robin@uco.fr) ; Nathanaël Wallenhorst (nathanael.wallenhorst@uco.fr) ; Pierre Usclat (pusclat@uco.fr).

Coordinateurs

  • Pierre Usclat
  • Nathanaël Wallenhorst
  • Jean-Yves Robin 

Bibliographie

  • Arendt, H., « La crise de l’éducation », in H. Arendt, La crise de la culture, Paris, Gallimard col. « Folio histoire », 1972, tr. fr., pp. 221-252.
  • Enlart, S., Charbonnier, O., Faut-il encore apprendre ?, Paris, Dunod, 2010.
  • Heidegger, M., Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1993, tr. fr.
  • Rosa, H., Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La découverte, 2013, tr. fr.
  • Rosa, H., Aliénation et accélération. Vers une critique de la modernité tardive, Paris, La découverte, 2014, tr. fr.

[1] Précisons que cette saturation n’est pas due qu’à la puissance grandissante de l’appareillage technique et technologique. Elle l’est aussi en raison de la prescription toujours plus massive du geste professionnel voulu constamment plus précis pour être davantage efficace. Dégageant du temps, puisqu’il permet de faire rapidement mieux, il ouvre cet espace dans lequel il est possible qu’il en soit fait encore plus.

[2] Comme l’enjeu est aussi, en regard de notre précédente note, de laisser sa chance au geste juste dans le travail vivant en ne l’étouffant pas d’abord dans le bon geste du travail prescrit.

[3] Travailler sur la décélération dans le champ de l’éducation et de la formation a pour intérêt de penser les spécificités contemporaines du concept d’apprentissage. Si l’éducation a pour objectif l’apprentissage du monde (Arendt, 1972) et l’inscription progressive de son existence dans le temps du monde, ces « oasis de décélération » ont pour fonction de permettre aux apprenants d’inscrire leur existence dans la temporalité du monde et non pas uniquement la temporalité de la vie (Rosa, 2013, p. 224).

Catégories

Dates

  • lundi 15 février 2016

Mots-clés

  • accélération, apprentissage, décélération, homo numericus, orientation, maladie, activité professionnelle

Contacts

  • Nathanael Wallenhorst
    courriel : wallenhorstnathanael [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Nathanael Wallenhorst
    courriel : wallenhorstnathanael [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Décélérer pour apprendre ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 12 novembre 2015, http://calenda.org/345797