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Le proche et l'étranger

The neighbor and the stranger

Colloque international sur l'œuvre d'E. Levinas

International conference on E. Levinas thought

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Publié le mercredi 09 décembre 2015 par João Fernandes

Résumé

L’actualité, et ce depuis bien longtemps, impose le problème éthique de penser ce qu’il en est de notre responsabilité devant l’appel de l’étranger, et si ce colloque est évidemment influencé par les derniers événements, il ne constitue pas pour autant une simple réaction. En effet le geste des études lévinassiennes que nous poursuivons est de tendre à mettre en évidence le risque toujours présent de réduire autrui à nos propres concepts. Par conséquent, il ne s’agit pas du tout de produire des prescriptions.

Annonce

« Par-delà l’axiologie de l’inter-essement, par-delà l’appétit d’être, par-delà l’inquiétude de chacun pour sa quiétude, pour son être-là, pour sa part dans l’exister, par-delà le souci pour ce qui a été si admirablement appelé Dasein, souci que nous lisons dans les besoins dont l’argent rend possible la satisfaction – mais autant les éventuelles cruautés de la lutte « pour la vie » -, l’homme n’est-il pas aussi l’étonnante possibilité – exception à l’ordonnance de tous les modes de l’être ! – de céder sa place, le Da, de se sacrifier pour l’autre, de mourir pour l’étranger ? » (« Socialité et Argent » in Cahier de l’Herne, Emmanuel Levinas, 1991, Paris : L’Herne, pp. 136-137)

Argumentaire

Tout comme la septième année est celle de la jachère pour la terre, cette septième année des colloques internationaux de philosophie de Toulouse tendra à avoir lieu ailleurs que dans l’ancrage de la terre, ailleurs que dans l’autochtonie, dans la considération du sans-terre, du sans-papier, du migrant, que chaque être humain recèle et qui, par sa misère, oblige à reconfigurer les règles de vie en commun.

L’actualité, et ce depuis bien longtemps, impose le problème éthique de penser ce qu’il en est de notre responsabilité devant l’appel de l’étranger, et si ce colloque est évidemment influencé par les derniers événements, il ne constitue pas pour autant une simple réaction. En effet le geste des études lévinassiennes que nous poursuivons est de tendre à mettre en évidence le risque toujours présent de réduire autrui à nos propres concepts. Par conséquent, il ne s’agit pas du tout de produire des prescriptions.

La proposition que nous faisons, d’étudier la place de l’étranger dans la pensée de Levinas, revient plutôt à se tourner vers ce que l’humain a de plus déroutant, et de plus déviant en un certain sens : sa différence – à la fois imprévisible et inépuisable.

Si l’évidence quotidienne nous entraine à voir dans le visage d’autrui les ressemblances plastiques, et dans les douleurs de son existence l’éventualité de leur menace pour moi, à l’inverse Levinas fait le constat à travers son œuvre de l’importance de la différence qui surpasse ces approches esthétiques et le souci d’auto-preservation. En effet, le doute, l’inquiétude et la mise à disposition de l’autre auxquels je peux être assujetti par surprise ne reposent pas sur le déjà vu et le déjà connu mais sur ce qui rompt avec l’attendu, ce qui dérange les repères. L’altérité précisément déjoue les prédictions et revient sur le partage entre le possible et l’impossible, la frontière entre le connu et l’inconnu. Cette altérité décrite par Levinas change le regard en renversant les positions acquises, le proche et l’étranger ne semblent plus se quitter. La présence paradoxale du couple proche et étranger peut ainsi se retrouver dans n’importe quelle relation intersubjective : quel que soit le degré de proximité que j’entretiens avec un individu, cette proximité est traversée par la distance que la différence impose.

Dans les textes, l’ombre de l’étranger vient souvent rappeler celles de la veuve et de l’orphelin. L’étranger se présente chez Levinas non pas comme l’étranger selon des critères bureaucratiques, visibles et identitaires (étranger à cette terre, à cette culture, à cette langue) mais au-delà du visible, son étrangeté repose sur l’insaisissable dans la proximité même : là où la carte d’identité semble tout dire, elle ne dit rien. Autrui peut parler ma langue sans pour autant que je l’entende.

Le proche est à la fois l’étranger, le « premier venu » que je ne connais jamais, et le prochain, le familier, celui qui s’adresse personnellement à moi. Il est celui qui n’est jamais là où on l’attend et celui dont la vulnérabilité rappelle au sujet sa propre responsabilité.

Axes thématiques

Nous proposons ici les thématiques qui pourront structurer les différents ateliers

  • Philosophie de la religion

La religion est-elle pour la philosophie l’étranger qu’elle ne peut pas accueillir ? La question se pose en particulier pour la réflexion éthique. En tant que discipline philosophique, puise-t-elle seulement à la source grecque ? à la source biblique ? Ou se trouve-t-elle confinée à la frontière entre philosophie et monothéisme biblique ? En dépit du procès de sécularisation, il semble évident que la figure du proche renvoie à celle du prochain et que celle du prochain renvoie à son tour à l’injonction biblique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (verset commun à Lévitique 19, 18 et à Mathieu 22, 39). Cette préoccupation pour le prochain va de pair avec celle pour l’étranger : « Tu ne maltraiteras pas l’étranger et tu ne l’opprimeras pas, car vous étiez des étrangers vous-mêmes en terre d’Egypte » (Exode 22, 20). Dans un entretien de 1986, Levinas évoque cette inquiétude pour le démuni en nous rappelant Isaïe 58 et Mathieu 25 : en effet, avec qui partager son pain, qui habiller et à qui donner asile si ce n’est à l’affamé, au pauvre, à l’exilé ? Cette question paraît déplacer le rapport avec le divin vers le devoir de venir en aide à ceux qui en ont besoin et d’un même coup, elle institue l’éthique comme philosophie première.

  • Philosophie politique et du droit

Au premier regard, la notion d’hospitalité ne semble pas un thème central pour Levinas comme Derrida le souligne : « L’a-t-on déjà remarqué ? Bien que le mot n’y soit ni fréquent ni souligné, Totalité et infini nous lègue un immense traité de l’hospitalité » (Adieu à Emmanuel Levinas. Jacques Derrida, 1997, Paris : Galilée, p. 49). Il se peut que le problème de l’hospitalité commence par la mise en question du confort du chez soi sous l’effet de la venue de l’étranger dont l’exil nous déracine de notre propre terre. L’attachement du concept d’hospitalité à celui d’éthique apparaît clairement. En élargissant cette remarque aux autres textes, on pourrait effectivement suggérer que l‘éthique de Levinas est une éthique de l’hospitalité, ce qui invite à réfléchir sur ses implications politiques. Est-ce que penser l’hospitalité nous délivre la clef pour penser les enjeux du politique et du droit ? De quoi parle-t-on lorsqu’on propose une politique ou un droit de l’hospitalité ? La tension entre ma responsabilité pour un proche et celle pour le bien commun pose le problème d’une justice tenant compte du tiers. La politique ne serait-elle alors plus la quête du souverain bien mais celle du moindre mal ?

  • Premier venu

A la différence de nombreuses conceptions de l’éthique, celle de Levinas repose sur l’absence de choix et de volonté. En effet, la faiblesse d’autrui me saisit contre mon grè, non pas comme un concept, mais dans ma chair, comme un appel que je ne choisis pas d’entendre. Ce pouvoir de perturbation n’est pas réservé au plus familier, que ce soit mon ami, ma femme, mon enfant, mais il appartient toujours au premier venu. L’autre, tel que Levinas le décrit, n’est pas celui qui ferait venir au jour les conceptions que j’aurais déjà en moi, mais il vient m’habiter et il retourne le proche en étranger au point de m’affecter dans mon propre corps.

  • Art et images

L’image introduit une ambiguité entre le proche et le lointain. En art il nous semble parfois que le plus proche devient le plus lointain, alors que dans les médias, le plus lointain deviendrait le plus proche ; mais il arrive de connaître l’expérience inverse. On pourrait alors se demander si les images font de la souffrance d’autrui un spectacle qui nous éloigne de notre responsabilité et si les peintures, les poèmes, les films, la musique, nous rendent plus proches ou plus lointains les étrangers. Et finalement la jouissance esthétique nous éloignerait-elle du souci pour autrui ? Contrairement à d’autres penseurs Levinas n’a pas systématisé une esthétique ni une philosophie de l’art et lorsque que nous pensons à son oeuvre, nous pensons plutôt à des questions d’éthique. La discussion pourra alors porter sur les convergences et les divergences, les compatibilités et les incompatibilités entre l’art et l’altérité ou entre l’éthique et l’esthétique.

  • Sciences humaines

Si l’on cherche à donner une suite aux possibilités contenues dans l’oeuvre de Levinas, les questions épistemologiques attirent certainement l’attention : comment élaborer, en sciences humaines ou sociales, un discours sur l’autre qui le saisit en tant qu’autre sans que cette saisie devienne immédiatement une réduction de son altérité ?  Pouvons-nous appliquer les outils conceptuels lévinassiens à d’autres champs de recherche, telle l’anthropologie, discipline éminemment exposée à d’autres cultures où le face-à-face avec autrui, si proche et si lointain, est un moment inévitable ? Une science sociale, humaine ou culturelle de matrice lévinassienne serait-elle possible ? En effet la thèmatique du proche et de l’étanger invite à ouvrir un dialogue avec les études de Levy-Bruhl, Durkheim, Mauss, Levi-Strauss ou Alfred Schütz entre autres.

Modalités de soumission

Les propositions de communication pour les ateliers sont à adresser

jusqu’au 1er février 2016

par email à colloque.philo.toulouse@gmail.com sous la forme d’un résumé de 300 mots en anglais et en français dans un seul fichier anonymisé (pas de mention du nom ou de l’établissement de rattachement). Préciser clairement l’axe dans lequel s’inscrit la proposition et si l’exposé serait prononcé en anglais ou en français.

A noter : si la proposition est acceptée, le texte complet de l’exposé ou un resumé étendu (trois pages) devra être transmis au Comité d’organisation au plus tard le 1er juin 2016, afin de faciliter la compréhension de chacun dans ce contexte bilingue. A défaut la participation pourrait être déprogrammée.

Comité scientifique

  • Flora Bastiani, Université de Toulouse 2
  • Erik Garrett, Duquesne University
  • Dara Hill, Indiana University
  • Nelson Lerias, Ecole pratique des hautes études (EPHE)
  • Diogo Villas Bôas Aguiar, Universidade federal de Santa Maria (UFSM)

Lieux

  • Toulouse, France (31)

Dates

  • lundi 01 février 2016

Mots-clés

  • Levinas, prochain, proche, migrant, étranger

Contacts

  • Flora Bastiani
    courriel : colloque [dot] philo [dot] toulouse [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Flora Bastiani
    courriel : colloque [dot] philo [dot] toulouse [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Le proche et l'étranger », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 09 décembre 2015, http://calenda.org/350215