AccueilDénonciations et dénonciateurs de la corruption

Dénonciations et dénonciateurs de la corruption

Whistle-blowing and corruption

Chevaliers blancs, pamphlétaires et promoteurs de la transparence à l’époque contemporaine

White knights, pamphleteers and promoters of transparency in the contemporary age

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Publié le mercredi 09 décembre 2015 par Céline Guilleux

Résumé

Ces journées d’études sont proposées par un groupe de chercheurs de différentes disciplines qui, depuis plusieurs années, travaillent à une socio-histoire de la corruption politique à l’époque contemporaine et à l’échelle internationale, en particulier entre l’Allemagne et la France. Ce programme de recherches est soutenu par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) en Allemagne et par l’Agence nationale de la recherche (ANR) en France.

Annonce

Présentation générale

Notre hypothèse consiste à dire que la notion de corruption renvoie non pas à des formes de vénalité définies a priori mais à des jugements portant sur des questions plus larges, dont l’enjeu est la morale civique ou la probité publique (Lascoumes, 2010). Ces dénonciations sont, à partir de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, le fait d’une pluralité d’acteurs, qui partagent une position critique à l’égard de gouvernants et des « puissants ». Ils dénoncent des pratiques de pouvoir supposées immorales et attribuées à des hommes politiques ou des membres de la société civile, ou encore au monde de l’entreprise.

Cette proposition d’analyse a été discutée lors de plusieurs manifestations et colloques, en Allemagne comme en France. Cela a donné lieu à cinq publications collectives, dont les trois dernières ont notamment été consacrées aux liens entre patronages et pratiques de pouvoir jugées corrompues, aux phénomènes de scandales et aux mécanismes de médiatisation (Dard, Engels, Farmheir, Monier, 2014), et enfin aux proscriptions des comportements réputés immoraux dans le monde de l’économie (Engels, Farmheir, Monier, Dard, 2014).

La journée d’études proposée le 17 novembre concernera les modes de dénonciation et les dénonciateurs de la corruption et des pratiques politiques et économiques. Cette manifestation repose sur l’hypothèse générale suivante : un essai d’histoire de ces acteurs, envisagée de façon large et dans une perspective comparée, donnera des éclairages sur la genèse historique de la notion de « transparence » et sur les processus multiples que cette notion englobe aujourd’hui.

Cette journée d’études sera suivie d’une deuxième journée (le 18 novembre) de débats et tables rondes (avec des invités et hors appel à communication) réunissant des acteurs impliqués, aujourd’hui et par le passé, dans la lutte contre la corruption et les mœurs des élites politiques et économiques, en particulier dans leur dénonciation auprès de l’opinion publique : journalistes, hommes politiques, essayistes, militants associatifs, etc. Ces tables rondes, à partir des témoignages de ces acteurs, donneront lieu à des dialogues avec des chercheurs en sciences sociales.

Objectifs et hypothèses

Dans l’état actuel des recherches, les travaux consacrés à la dénonciation et aux dénonciateurs de la corruption sont relativement peu nombreux. Certes, des études historiques existent sur les processus de médiatisation des scandales et des affaires politico-financières, en particulier sur leur genèse, comme sur leur devenir à l’échelle internationale (Boltanski, Claverie, Offenstadt, Van Damme, 2007 ; Garrard, Newell, 2006 ; Gelz, Hüser, Russ-Sattar, 2014 ; Markovits Silverstein, 1988 ; Thompson, 2000). Dans le même ordre d’idées, on doit compter avec une sociologie, récente, des entrepreneurs critiques de la politique (Briquet, Garraud, 2001). Celle-ci a permis d’élaborer des outils d’analyse, tout en proposant une lecture, contrastée des phénomènes actuels, depuis la fin des années 1980. Enfin, des travaux relevant d’une histoire culturelle du politique ont ouvert des voies pour une nouvelle compréhension de la morale publique, de la vertu politique et des modèles idéaux du bon gouvernement à l’époque contemporaine (Matthews, 1994 ; Biard, Bourdin, Leuwers, Touret, 2015). Pourtant, cette histoire culturelle du politique souffre, elle, d’un relatif manque d’intérêt. Cela est vrai en France, mais aussi – plus encore – en Allemagne et, nous semble-t-il, dans la plupart des pays européens.

Cette journée d’études vise à pallier ce déficit relatif : on souhaite susciter une réflexion collective sur la dénonciation de la corruption, considérée comme un fait social complexe et tenter, en particulier, une sociologie historique, comparatiste et compréhensive, des acteurs individuels et collectifs qui se sont faits les promoteurs d’une éthique contre la corruption et des pratiques considérées comme illégales et/ou immorales. Cela recoupe des questions liées à l’apparition d’acteurs spécialisés, comme les publicistes : des libellistes de la fin de l’Ancien Régime et pamphlétaires du XIXe siècle aux lanceurs d’alerte du début du XXIe siècle, si l’on veut. Cela engage également des débats sur des hommes et des groupes politiques qui, à un titre ou à un autre, se sont érigés en défenseurs d’une bonne cause, voire d’une morale civique, en dénonçant la corruption d’hommes au pouvoir. Cela fait surgir, enfin, des interrogations sur les formes de la publicisation et du jugement de la corruption, avec, notamment, une réflexion nécessaire sur les fréquents décalages entre les jugements pénaux formulés par l’institution judiciaire et les jugements moraux, sinon idéologiques, portés par d’autres acteurs. La diversité des situations, au plan géographique comme au plan chronologique, peut seule permettre de distinguer ce qui relève d’une histoire commune ou des processus généralisables d’un côté, et ce qui s’apparente à des caractères singuliers ou des particularismes de l’autre.

Selon l’hypothèse soumise ici à discussion, cette sociologie historique des acteurs de la dénonciation et de leurs réseaux n’est pas une fin en soi. Elle est pensée comme un moyen d’éclairer la genèse de la notion de transparence, centrale aujourd’hui au plan national comme à l’échelle internationale. Les débats les plus récents sur cette notion – ou sur les phénomènes qu’elle recouvre comme le droit à la vie privée ou la transparence financière – montrent qu’il existe des divergences dans l’interprétation. D’un côté, certains imputent le « rêve de transparence » à une forme de constante anthropologique (Schneider, 2013) ; d’un autre côté, certaines analyses insistent sur la nouveauté relative du phénomène (Monier, 2013). Née sous cette forme dans les années 1970-1990 selon les pays, la transparence serait peut-être un effet différé des grandes mutations sociales associées aux révoltes de 1968 : elle ouvrirait la voie à de nouveaux codes culturels et politiques. Enfin, l’idée est souvent admise que la transparence ne diffère pas sensiblement de la publicité, définie comme une dimension constitutive de nos sociétés contemporaines. À ce titre, elle s’inscrirait donc dans une histoire pluriséculaire, ouverte par les Lumières et par tous les processus de transition et de rupture entre les époques moderne et contemporaine (Requate, Wessel, 2002).

Cette perspective historique peut sans doute fournir des éléments de réponse à une autre/d’autres interrogations : la notion de corruption renvoie aujourd’hui, dans son acception courante, à l’abus d’une charge publique à des fins privées et intéressées. En d’autres termes, la frontière, toujours mouvante, entre les sphères publique et privée a été en partie produite grâce aux dénonciations de la corruption (Engels, 2014). Cette sociologie historique a donc un autre enjeu que la compréhension de nos systèmes contemporains de valeurs publiques. Elle vise aussi à comprendre le processus, long et complexe, de séparation tendancielle entre l’État et la société civile qui marque de nombreux pays à l’époque contemporaine.

Les axes de l’appel à communication

Les questionnements portent donc autant sur les transformations socio-historiques au sens large que des études de cas plus circonscrits. Seront également bienvenues toutes les contributions portant sur un ou plusieurs pays, y compris dans une perspective comparative. Ces contributions peuvent à la fois présenter un seul ou plusieurs des aspects suivants :

1) Comment dénonce-t-on ?

Ce qui nous intéresse ici, ce sont les formes rhétoriques de la dénonciation de la corruption et des mœurs politiques mettant en avant différents registres linguistiques et sémantiques. La dénonciation n’est pas uniquement présente dans des supports éditoriaux ou de communication en eux-mêmes plus enclins à cet exercice comme des pamphlets, des essais à charge, des tracts, des pages blogs, etc. mais elle se décèle aussi dans les articles journalistiques d’information, dans des dossiers judiciaires et administratifs a priori construits pour être « neutres » et lisses. Avec quel vocabulaire stigmatise-t-on la corruption, le favoritisme, les clientèles politiques ? L’inventivité linguistique est-elle de règle dans ces rhétoriques mises au point dans différentes sociétés ?

2) Que dénonce-t-on ?

Quelles sont les pratiques micro politiques soumises à la dénonciation, et avec quel degré de précision désigne-t-on certains actes ? À quels phénomènes concrets associe-t-on ce qui est réprouvé ? Comment repérer les confusions, superpositions, contradictions entre termes utilisés et phénomènes montrés du doigt ? La dénonciation de formes politiques personnalisées et intéressées est-elle toujours une dénonciation de personnes et de réseaux ? Comment passe-t-on de la dénonciation tactique de certains acteurs à la critique d’un système tenu pour immoral et corrompu ?

3) Qui dénonce ?

Au-delà des rhétoriques utilisées et des pratiques désignées, qui sont ces acteurs de la dénonciation ? Au-delà du montage ou pas d’une véritable entreprise de la dénonciation et de la critique de la politique, quel croisement peut-on établir entre pratiques de la dénonciation et trajectoires biographiques ? Itinéraires de vie et trajectoires professionnelles, position sociale et situation politique entrent-ils en compte ? Des phénomènes de bifurcations peuvent-ils expliquer le fait que certains se saisissent de la dénonciation et d’autres moins ou très peu ? Des contributions sont attendues sur les différentes figures de dénonciateurs de la corruption et des mœurs politiques : journalistes et hommes de médias, chevaliers blancs, pamphlétaires et essayistes, hommes politiques, fonctionnaires, magistrats et policiers, militants associatifs, etc.

4) Quand dénonce-t-on ?

On peut supposer qu’on ne dénonce pas n’importe quand. Raison pour laquelle nous voudrions aussi interroger les environnements d’opportunités et de contrainte qui font que les acteurs dénoncent à tel moment et non pas à tel autre. Dans quels types de stratégies ou de calcul ? Dans quelle sorte d’anticipation des actions des « dénoncés » ? Ces questionnements seront particulièrement intéressants pour des hommes aux prises avec des stratégies politiques de carrières, pour des journalistes pris entre contraintes juridiques et quêtes de visibilité, etc.

5) Quelles interactions dans le processus de dénonciation ?

L’interaction entre dénonciateurs et dénoncés est un paramètre important du processus de dénonciation et de critique de la corruption et des élites. Les « dénoncés » mettent souvent en œuvre des pratiques et des rhétoriques de riposte à la dénonciation très intéressantes à étudier et qui demeurent peu investiguées par les sciences sociales. Il faut en effet constater que les dénoncés disposent de plus en plus de services de communication ou font appel à des conseillers pour élaborer des stratégies de défense et de riposte.

Bibliographie

Biard Michel, Bourdin Philippe, Leuwers Hervé et Touret Alain (dir.), Vertu et politique. Les pratiques des législateurs (1789-2014), Rennes, PUR, 2015.

Boltanski Luc, Claverie Élisabeth, Offenstadt Nicolas, Van Damme Stéphane (dir.), Affaires, scandales et grandes causes. De Socrate à Pinochet, Paris, Stock, 2007.

Briquet Jean-Louis et Garraud Philippe (dir.), Juger la politique. Entreprises et entrepreneurs de la politique, Rennes, PUR, 2001.

Dard Olivier, Engels Jens Ivo, Fahrmeir Andreas et Monier Frédéric (dir.), Scandales et corruption à l’époque contemporaine, Paris, A. Colin, 2014.

Engels Jens Ivo, Die Geschichte der Korruption, von der frühen Neuzeit bis ins 20. Jahrhundert, Francfort, S. Fischer, 2014.

Engels Jens Ivo, Fahrmeir Andreas, Monier Frédéric, Dard Olivier (dir.), Krumme Touren in der Wirtschaft. Zur geschichte ethischen Fehlverhaltens und seiner Bekämpfung, Köln, Böhlau, 2014.

Garrard John et Newell James (dir.), Scandals in past and contemporary politics, Manchester, Manchester University press, 2006.

Gelz Andreas, Hüser Dietmar et Russ-Sattar Sabine (dir.), Skandale zwischen Moderne und Postmoderne, Berlin/New York, De Gruyter, 2014.

Lascoumes Pierre (dir.), Favoritisme et corruption à la française. Petits arrangements avec la probité, Paris, Presses de sciences po, 2010.

Markovits Andrei S. et Silverstein Merril (dir.), The politics of scandal : power and process in liberal democracies, New York, Holmes and Meier, 1988.

Matthews Richard K. (dir.), Virtue, corruption and self-interest: political values in the eighteenth century, Bethlehem, Lehigh University press, 1994.

Monier Frédéric, Corruption et politique : rien de nouveau ?, Paris, A. Colin, 2013.

Monier Frédéric, Olivier Dard et Jean Ivo Engels (dir.), Patronage et corruption politiques dans l’Europe contemporaine, Paris, A. Colin, 2014.

Requate Jorg et Wessel M. Schulze (dir.), Europäische Öffentlichkeit : Transnationale Kommunikation seit dem 18. Jahrhundert, Francfort/New York, Campus, 2002.

Schneider Manfred, Transparenztraum. Literatur, Politik, Medien und das Unmögliche, Berlin, Mathes § Seitz, 2013.

Thompson John, Political scandal: power and visibility in the Media age, Cambridge, Polity press, 2000.

Modalités de soumission

Cet appel à communication est ouvert à l’ensemble des sciences sociales et principalement à l’histoire, à la science politique, à la sociologie, à l’anthropologie, aux sciences de l’information et de la communication et aux sciences du langage. Les propositions de contributions pourront être adressées en quatre langues : allemand, anglais, français et italien. Les communications orales (de 15-20 minutes de durée) pourront être présentées en français, en anglais ou en allemand avec à chaque fois un support écrit soit en anglais, soit en français (diaporama, document reprographié...).

Les propositions pourront être adressées jusqu’au 14 mars 2016,

à Olivier Dard (UMR IRICE, Université Paris-Sorbonne ; mail : olivierdard@orange.fr), Cesare Mattina (UMR LAMES, Aix-Marseille Université ; mail : cesare.mattina@univ-amu.fr) et Frédéric Monier (UMR centre N. Elias, Université d’Avignon ; mail : Frederic.monier@univ-avignon.fr).

Elles prendront la forme d’une courte présentation (entre 2.500 et 3.500 caractères environ) incluant les coordonnées personnelles et mail des proposants, leurs statuts et rattachements institutionnels. Aux proposants dont la communication sera acceptée, il sera demandé de rédiger, pour le 21 octobre 2016, une synthèse de 10.000 caractères pouvant faire la trame d’un article scientifique écrit par la suite.

Publication

Les contributions de la journée d’études donneront lieu à un ouvrage collectif publié avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche.

Les propositions retenues seront publiées sur la page de présentation du projet « Politique et corruption » (POC/K). Cette page sera disponible sur le site du projet, les carnets de POC/K [http://hypotheses.org], ainsi que sur le site internet du centre Norbert Elias [http://Centre-norbert-elias.ehess.fr], à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et sur le site du LAMES [www.lames.cnrs.fr].

Comité scientifique

  • Jean-Louis Briquet (politiste, CES-Paris 1)
  • Annie Collovald (sociologue, CENS, Université de Nantes)
  • Olivier Dard, (historien, IRICE, Université Paris-Sorbonne)
  • Gilles Favarel-Garrigues (politiste, CERI)
  • Jean Ivo Engels (historien, Université technique de Darmstadt)
  • Andreas Fahrmeir (historien, Université Goethe de Francfort)
  • Cesare Mattina (sociologue, LAMES, AMU-CNRS)
  • Frédéric Monier (historien, Centre Norbert Elias, Université d’Avignon)
  • Laurence Montel (historienne, CRHQ, Université de Caen)
  • Laurent Mucchielli (sociologue, LAMES, AMU-CNRS)
  • Jacques Walter (science de l’information et de la communication, CREM, Université de Lorraine)

Comité d’organisation

  • Brigitte Coche, LAMES, AMU-CNRS
  • Sylvie Chiousse, LAMES, AMU-CNRS
  • Tommaso Giuriati, LAMES, AMU-Université de Corte
  • Nicolas Maïsetti, LATTS Saint-Quentin-en-Yvelines
  • Cesare Mattina, LAMES, AMU-CNRS
  • Frédéric Monier, Centre Norbert Elias, Université d’Avignon
  • Laurent Mucchielli, LAMES, AMU-CNRS
  • Jean-Baptiste Papa, Centre Norbert Elias, Université d’Avignon
  • Pierre-Olivier Weiss, LAMES, AMU-CNRS

Le comité scientifique s’engage à suivre les règles académiques de respect de la déontologie et de lutte contre la fraude, définies par l’équipe dirigée par Michelle Bergadaà de l’université de Genève [http://responsable.unige.ch].

Lieux

  • Maison méditerranéenne des sciences de l'Homme, 5 rue du Château de l'Horloge
    Aix-en-Provence, France (13100)

Dates

  • lundi 14 mars 2016

Mots-clés

  • dénonciation, dénonciateur, clientélisme, pamphletaire

Contacts

  • Frederic Monier
    courriel : Frederic [dot] monier [at] univ-avignon [dot] fr
  • Cesare Mattina
    courriel : cesare [dot] mattina [at] univ-amu [dot] fr
  • Olivier Dard
    courriel : olivierdard [at] orange [dot] fr

Source de l'information

  • Sylvie Chiousse
    courriel : chiousse [at] mmsh [dot] univ-aix [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Dénonciations et dénonciateurs de la corruption », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 09 décembre 2015, http://calenda.org/350250