AccueilLa fabrique des normes corporelles : production et mises à l’épreuve

La fabrique des normes corporelles : production et mises à l’épreuve

The manufacture of bodily norms: production and challenges

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Publié le jeudi 10 décembre 2015 par João Fernandes

Résumé

Cette journée d’études a pour objectif de réunir des chercheurs de différentes disciplines pour éclairer les enjeux heuristiques liés à la construction sociale, culturelle et spatiale des normes et déviances corporelles. Elle tentera de répondre aux questions suivantes : Quels sont les processus complexes (supposés non linéaires) d’intériorisation/incorporation de la déviance corporelle, qui autorisent un individu ou un groupe social à dépasser, détourner une convention ? Les normes s'apprendraient-elles à travers des lieux en marge ? Si la déviance objective la norme (cette dernière resterait autrement tacite), quels sont les éléments qui en permettent l'objectivation? Quelles sont les formes de limites qui autorisent à dire qu’un individu ou un groupe social est déviant ? En quoi le corps, entendu comme force expressive, peut-il, dans certaines conditions, devenir subversif ? Dans quelle mesure une déviance pour un groupe social se constitue-t-elle en norme pour un autre collectif ? Quelles sont les ressources produites, accumulées, par les individus et groupes sociaux qui investissent la déviance et quels sont les profits (symboliques par exemple) qu'ils espèrent en tirer ? Peut-on aller jusqu'à parler de « capital corporel » , comme pour le boxeur chez qui « il faut user de son corps sans l'user » ? 

Annonce

Argumentaire

Selon Howard Becker, une norme permet d’articuler une situation et les comportements qui sont appropriés à celle-ci. Ainsi, selon les contextes, « certaines situations sont prescrites (ce qui est "bien"), d’autres sont interdites (ce qui est "mal ") » (Becker, 1985, p. 25). Les normes sont produites selon des formes variées : certaines peuvent être « édictées formellement par la loi » quand d’autres traduisent des « accords informels, établis de fraîche date ou revêtus de l’autorité de l’âge et de la tradition » (ibid., p. 26). Les normes sont avant tout conditionnelles et elles s’inscrivent en parallèle du système de normes légales (Gaymard, 2009, 2013).  Cette variation peut être analysée à travers la question du corps, comme l’ont montré les travaux pionniers de Marcel Mauss avec Les techniques du corps (1950) ou de Edward T. Hall avec La dimension cachée (1959), puis Luc Boltanski avec Les usages sociaux du corps (1971) et Georges Vigarello avec Le corps redressé (1978). Plus récemment, Pierre Bourdieu a montré la prégnance des normes corporelles avec l’habitus en tant que « dispositions sociales acquises, (…) manières durables d’être et de faire qui s’incarnent dans des corps » (1984, p. 29), notamment à travers l’hexis. Autrement dit, les normes corporelles impliquent des apprentissages plus ou moins intériorisés, variables dans le temps en fonction de seuils de sensibilité socialement construits (Vigarello, 1978). Certains travaux sur la représentation sociale du corps par exemple chez des femmes d’un certain âge montrent que cette représentation est liée au modèle esthétique (Costalat-Founeau et al, 2002).  Il existe en fait une fabrique de normes multidimensionnelles (sociales, culturelles, spatiales, etc.) engageant le corps et qui sont à la fois produites et mises à l’épreuve dans des configurations singulières. En effet, « le corps est l'interface entre le social et l'individuel, la nature et la culture, le physiologique et le symbolique » (Le Breton, 1997, p. 118).

Nos récents travaux menés en Chine du Sud (île de Hainan) nous ont permis de questionner des mises à l’épreuve de normes corporelles en lien avec des codes de beauté culturellement situés (Coëffé, Guibert, Taunay, 2012; 2014). En effet, alors que la peau blanche en Chine est a priori un référent esthétique socialement partagé (Li, Min, Belk, Kimura, Bahl, 2008), bronzer peut être analysé comme une pratique détournant cette convention. Cela dit, une déviance ne déclasse pas forcément son « entrepreneur » qui peut, dans certaines configurations, l’investir pour en tirer certains profits (économiques, symboliques), comme le montre l’exemple des surfeurs chinois à Hainan (Coëffé, Guibert et Taunay, op. cit.). Une norme n’existerait ainsi qu’en relation avec une déviance, d’une manière dialogique. Dès lors, nous pouvons nous poser un certain nombre de questions :

- Quels sont les processus complexes (supposés non linéaires) d’intériorisation/incorporation de la déviance corporelle, qui autorisent un individu ou un groupe social à dépasser, détourner une convention ? A l'heure d'un éventuel « tournant spatial » (Limido-Heulot, 2015) dans les sciences sociales, quel rôle joue l'espace dans cette dynamique ? Ainsi, la plage, espace censé incarner la « libération » des corps en Occident, l'euphémisation des normes, n'aurait-elle pas constitué (ou ne constituerait-elle pas encore) un laboratoire d'expérimentation permettant, dans certaines configurations (sociales, politiques, culturelles, spatiales), l'engagement dans la déviance mais aussi la production de nouvelles normes (Elias, 1973; Barthe-Deloizy, 2003; Granger, 2009) ? Les normes s'apprendraient-elles à travers des lieux en marge ?

- Si la déviance objective la norme (cette dernière resterait autrement tacite), quels sont les éléments qui en permettent l'objectivation? Quelles sont les formes de limites qui autorisent à dire qu’un individu ou un groupe social est déviant ? En quoi le corps, entendu comme force expressive, peut-il, dans certaines conditions, devenir subversif ?

- Dans quelle mesure une déviance pour un groupe social se constitue-t-elle en norme pour un autre collectif ? Quelles sont les ressources produites, accumulées, par les individus et groupes sociaux qui investissent la déviance et quels sont les profits (symboliques par exemple) qu'ils espèrent en tirer ? Peut-on aller jusqu'à parler de « capital corporel » (Duret, Roussel, 2005, p. 18), comme pour le boxeur chez qui « il faut user de son corps sans l'user » (Wacquant, 2002, p. 128) ?

Organisée par l’équipe du programme « Bronzer en Chine : une norme corporelle émergente ? »[1], cette journée d’études a ainsi pour objectif de réunir des chercheurs de différentes disciplines pour éclairer les enjeux heuristiques liés à la construction sociale, culturelle et spatiale des normes et déviances corporelles.

Cette journée d’études tentera de répondre aux questions posées ci-dessus en invitant dans un premier temps des chercheurs spécialistes de la fabrique des normes corporelles, en particulier celles qui produisent une mise à l’épreuve des conventions dominantes. Faisant suite à une matinée d’intervention, l’après-midi sera consacrée à une table ronde permettant aux organisateurs, aux intervenants et aux participants de réfléchir collectivement aux questions précitées. 

Programme

09h - Accueil

09h30-10h - Introduction (Équipe du programme « Bronzer en Chine : une norme corporelle émergente ? »)

L’engagement dans la déviance et la production des normes corporelles

  • 10h-10h45 - Sylvain Villaret (Maître de conférences en histoire - Université du Maine) : « La lutte pour l’instauration de nouvelles normes corporelles : le cas du naturisme en France (19e siècle - milieu du 20e siècle) ».
  • 10h45-11h30 - Gilles Raveneau (Maître de conférences en ethnologie - Université de Nanterre) : « Peut-on refuser aux normes le soin de définir ce qu’est un corps attrayant ? »
  • 11h30-12h15 - Gildas Loirand (Maître de conférences en sociologie - Université de Nantes) : « Domestiquer le casse-cou. Effets et contre-effets de la politique fédérale de sécurisation du parachutisme (1972-2005) ».

Pause déjeuner

Mise à l’épreuve des normes et production des déviances corporelles

  • 14h15-15h - Gaëlle Quéreux (Professeur des Universités - Université de Nantes) : « Le soleil, quelles sont ses conséquences sur notre peau et comment s'en protéger efficacement ? »
  • 15h-16h30 – table ronde (modération Dominique Memmi - Directrice de recherches au CNRS en sociologie - MSH Paris-Nord ; Vincent Coëffé - Maître de Conférences en géographie à l’Université d’Angers) : « La production des déviances corporelles »
  • 16h30-17h - Dominique Memmi (Directrice de recherches en sociologie au CNRS - MSH Paris-Nord) : Pistes de recherches et conclusion de la journée.

Informations pratiques

La journée est ouverte à tous.

Elle se déroulera dans l’amphithéâtre Simone Weil
(rez-de-chaussée) de la Maison des sciences de l’Homme Ange-Guépin, à Nantes : 5, allée Jacques Berque - Nantes (Stade « Marcel Saupin »). 

Toutes les informations d’accès sont disponibles à cette adresse sur le site de la MSH : http://www.msh.univ-nantes.fr/PLAN/0/fiche___pagelibre/&RH=ACCUEIL


[1] Les membres de l’équipe sont : Chadia Arab (géographe, UMR 6590 ESO), Vincent Coëffé (géographe, UMR 6590 ESO), Yves Dolais (juriste, UPRES EA 4337 Centre Jean Bodin), Sandrine Gaymard (psychologue, EA 4638 LPPL), Christophe Guibert (sociologue, UMR 6590 ESO), Benjamin Taunay (géographe, UMR 6590 ESO, porteur du programme). (http://www.msh.univ-nantes.fr/30936198/0/fiche___article/&RH=ACCUEIL

Lieux

  • Amphithéâtre Simone Weil
 (rez-de-chaussée) de la Maison des sciences de l’Homme Ange-Guépin - 5, allée Jacques Berque
    Nantes, France (44)

Dates

  • lundi 01 février 2016

Mots-clés

  • normes corporelles, déviances, corps, intériorisation, esthétique, bronzer

Contacts

  • Benjamin Taunay
    courriel : benjamin [dot] taunay [at] univ-angers [dot] fr

Source de l'information

  • Benjamin Taunay
    courriel : benjamin [dot] taunay [at] univ-angers [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La fabrique des normes corporelles : production et mises à l’épreuve », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 10 décembre 2015, http://calenda.org/350297