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Troubles de la personne et clinique du social

Personality troubles and the clinic the social

Revue « Tétralogiques » n°22

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Publié le mardi 12 janvier 2016 par João Fernandes

Résumé

Qu’il soit nécessaire de dépasser l’opposition de l’individuel et du collectif est une idée aujourd’hui courante en sociologie comme en psychologie. Mais cela n’entraîne pas toujours que soit questionnée la capacité d’action sociale humaine en elle-même. On peut pourtant avancer que si l’homme est producteur de socialité, c’est qu’il est doté d’une capacité psychique qui le lui permet : ce que nous appelons ici la personne. C’est, cliniquement, au travers de ses « troubles » qu’il a été possible de formuler de telles hypothèses. Si ceux qui relèvent du champ de la psychiatrie sont concernés au premier chef, il s’agit de n’en pas exclure les troubles neurologiques ; et les questions posées par la détermination de leur spécificité, au-delà de leur étiologie, demeurent nombreuses. On peut également se demander si une meilleure compréhension des situations de « vulnérabilité » de cette capacité ne constituerait pas un apport à son explication, de même que celle des différentes prises en charge de ces souffrances.

Annonce

Argumentaire

De nombreux courants de la sociologie et de la psychologie notamment, et ce depuis plusieurs décennies déjà, ont mis l'accent sur la nécessité de dépasser l'opposition de l'individuel et du collectif. Mais ce souci reste souvent et encore inscrit dans une conception bijective ou univoque du « social » : les comportements individuels sont expliqués par des contraintes collectives (holisme) ; les phénomènes collectifs résultent de l'agrégation de choix individuels (individualisme). Les notions d'acteur ou de sujet, par exemple sont encore imprécises sur ce point. Elles le sont aussi parce qu'elles restent sur des évidences et des apparences : la capacité d'action sociale des êtres humains semble aller de soi et n'est que rarement questionnée. Elle est le plus souvent rabattue sur son résultat observable, autrement dit la présence, la contingence, le concret, forcément hétérogène et changeant, au détriment de la capacité mentale et générale qui permet justement d'agir, d'influencer, de partager, de mettre en commun. Et ce quel que soit donc le nombre d'individus : le social ne renvoie-t-il pas à tout rapport, qu'il soit avec soi-même, avec quelqu'un d'autre (individuel) ou des milliers d'autres (collectif) ?

La conception dans laquelle s'inscrit la revue Tétralogiques, à la suite du linguiste et épistémologue Jean Gagnepain met au fondement du social un fonctionnement psychique dialectique (non dichotomique). L'idée centrale est que si l'homme est un acteur social, producteur d'histoire et de socialité, c'est-à-dire une personne, c'est parce qu'il est doté d'une capacité mentale spécifique à instituer des « liens sociaux » et des services pour autrui, tout en se différenciant et se séparant de l’autre et d’autrui. C'est une dialectique proprement sociologique entre différenciation et séparation de statuts et de rôles d'une part (capacité « ethnique »[1]) et leur dépassement constitutif d'identités et de communautés de l'autre (capacité « politique »). La personne est donc définie précisément comme la capacité, proprement humaine (i.e. anthropologique) et sociologique, à analyser implicitement sa condition.

Cette anthropologie est aussi clinique car c'est au travers de « troubles » qu'il est justement possible de dépasser l'opposition de l'individuel et du collectif pour comprendre et expliquer ce qui fait de l'homme, entre autres capacités, un acteur social. La clinique est le lieu de mise à l’épreuve, d’expérimentation, de vérification des hypothèses sur les principes et processus constitutifs de ce fonctionnement ; son objectif est donc, à partir des dysfonctionnements pathologiques observables, d'expliquer le fonctionnement « normal » (et non l'inverse comme dans l'approche clinique traditionnelle).

Les troubles qui font traditionnellement partie du champ de la psychiatrie peuvent venir spontanément à l'esprit quand on s'interroge sur les pathologies sociales (i.e. déficit à faire société et histoire). L'anthropologie clinique cherche aussi à montrer que l'explication du mode de fonctionnement d'une pathologie dépasse la question de son étiologie (explication de l'origine du trouble) qui justifient souvent le découpage, voire le clivage, des disciplines et des métiers.   

L'opposition apparente et binaire entre psychiatrie = psychique et neurologie = organique est aussi de celles que ce numéro entend voir renouveler / infirmer sur le plan sociologique.

Mais l'explication (diagnostique) vise aussi et toujours la prise en charge des personnes qui souffrent. Cette dernière présuppose logiquement la première mais pose des questions sociologiques tout aussi pertinentes et délicates puisqu'il s'agit de venir en aide aux patients, une aide différenciée et découpée selon les métiers (éducation, médecine, para-médecine…), avec leurs institutions, professions, déontologies propres, dont on peut justement questionner la complémentarité.

Une autre question qui découle des précédentes consiste à concevoir des « troubles », non pathologiques au sens traditionnel du terme, mais qui semblent correspondre aussi à des empêchements de cette dialectique sociologique, à des focalisations sur l'un ou l'autre de ses deux extrêmes (la convergence et la divergence).

On peut penser ici notamment à la « marginalité », « précarité », « vulnérabilité » ; aux « traumatismes psycho-sociaux » (guerre, génocide, régime de terreur) ; à « l'accueil » des migrants et réfugiés ; à la « souffrance au travail »… 

Que vaut l'analogie ici entre ces situations somme toute différentes ? Faut-il revoir la distinction entre la norme sociologique (le majoritaire), la norme axiologique (l'idéal) et le normal (le non déficitaire) ? Ou la distinction entre le déficit (d'une capacité que toute le monde possède) et l'empêchement (forcé par des conditions sociologiques extérieures) ?

Enfin, la question clinique engage celle du diagnostic différentiel, autrement dit de la spécificité / indépendance, ou non, des « troubles » de la personne. L'anthropologie clinique plaide (comme une certaine tradition clinique française) pour la recherche de la spécificité en distinguant les troubles propres à la relation sociale de troubles spécifiques du langage (champ des agnosies ; aphasies), du faire (champ des apraxies ; atechnies) et du vouloir / désir (champ des aboulies ; névroses et psychopathies).

L'étiologie tout autant que les lieux d'observation des troubles de la personne n'en déterminent pas la spécificité. C'est pourquoi ils peuvent s'observer (symptomatiquement) autant dans le langage que dans la technique, le désir ou la relation elle-même, sans que ces lieux ne les spécifient. C'est pourquoi le modèle inclut  des « perversions », tout comme des syndromes dits « frontaux », parmi les troubles spécifiquement sociologiques de la personne, au même titre que la schizophrénie et la paranoïa par exemple.

Les nouvelles connaissances bio-technologiques peuvent-elle affiner ces distinctions cliniques ? Quels symptômes langagiers, techniques ou émotionnels peut-on mieux décrire dans les troubles de la personne ?

La revue a déjà fait place à plusieurs reprises à des travaux qui travaillent ces questions, et un certain nombre d’ouvrages ont également été publiés depuis une vingtaine d’années qui s'inscrivent dans ce programme de recherche basé sur l'hypothèse de troubles de la personne. Mais ces questions sont loin d'être épuisées et il nous a semblé utile d'y consacrer un numéro entier de Tétralogiques.

Ce numéro accueillera donc de nouvelles études cliniques s'inscrivant dans la perspective de la sociologie de la personne ou de l'anthropologie clinique, tant dans le champ psychiatrique que dans celui de la neurologie. Nous souhaitons que ces travaux, continuant le débat avec la psychanalyse, la phénoménologie clinique, la psychothérapie institutionnelle, la psychologie, etc., viennent compléter, préciser ou réinterroger les études précédemment publiées.

Il accueillera aussi des contributions provenant de chercheurs s'inscrivant dans d'autres perspectives, et ceci quelle que soit leur discipline de rattachement – psychanalyse, psychologie, histoire, anthropologie, sociologie, criminologie, psychiatrie, neurologie, philosophie, etc. – pour peu qu'ils acceptent d'engager un minimum de dialogue avec la perspective esquissée et les problématiques exposées précédemment.

Numéro publié sous la direction scientifique de Jean-Luc Brackelaire (Université catholique de Louvain ; Université de Namur ; Centre de Santé mentale de Louvain-la-Neuve)

 

Bibliographie

Brackelaire, J.-L., 1995, La Personne et la société. Principes et changements de l'identité et de la responsabilité, De Boeck

Brackelaire, J.-L., Cornejo, M., Kinable, J. (dir.), 2013, Violence politique et traumatisme, Academia-L’Harmattan

Gauchet M. et Quentel J.-C. (dir.), 2009, Histoire du sujet et théorie de la personne, Presses Universitaires de Rennes

Le Bot, J.-M., 2010, Le lien social et la personne. Pour une sociologie clinique, Presses Universitaires de Rennes

Quentel, J.-C., 1993, L’Enfant, De Boeck

Quentel, J.-C., 2001, Le Parent. Responsabilité et culpabilité en question, De Boeck

Tétralogiques n°4 « Enfant, langage et société » (1988) ; n° 12 « Paternité et langage » (1999) ; n° 14 « Médiations culturelles » (2002) ; n° 15 « L’Hypothèse de la bi-axialité » (2003), Presses Universitaires de Rennes.

Présentation de la revue

Tétralogiques est une revue à comité de lecture publiée en ligne par le Centre Interdisciplinaire d'Analyse des Processus Humains et Sociaux (CIAPHS, - EA 2241) qui s’adresse à tous ceux qu’intéresse une réflexion théorique sur les sciences humaines. Elle se propose de passer outre les frontières des champs disciplinaires, produits de circonstances socio-historiques, au profit des objets scientifiques, issus de la modélisation hypothétique. Au rebours de la pluridisciplinarité, elle entend cultiver, selon le mot de son fondateur, Jean Gagnepain, l’in-discipline.

La revue, fondée en 1984, est porteuse d’un héritage : un modèle général du fonctionnement humain (dans ce qui le spécifie comme ce qui le rattache au reste du vivant), lui-même redevable d’une méthode clinique d’investigation scientifique. Inaugurée autour des troubles du langage, elle conduit à dépasser l’approche positive des phénomènes pour remonter aux principes explicatifs, et réfute la médiatique tendance au naturalisme généralisé, auquel la quantification tient toute entière lieu d’épistémologie.

Tétralogiques entend prendre position dans les débats scientifiques contemporains armée de ces arguments, et contribuer ainsi à l’avancée d’une anthropologie conçue comme explication générale de l’humain. Elle se propose également de susciter et d’accueillir les débats en son sein, en ouvrant ses pages à tous ceux qui seront intéressés par les problématiques suggérées par ses numéros thématiques. La revue s’adresse aux chercheurs, mais souhaite qu’y contribuent d’autres milieux professionnels chaque fois que l’occasion pourra en être créée. 

Modalités de proposition

Les propositions d'articles suivront les normes de la revue, présentées dans le document ci-dessous "Tétralogiques_Recommandations auteurs.pdf", et parviendront par voie électronique à la rédaction à l'adresse suivante : pur-tetralogiques@univ-rennes2.fr pour, au plus tard,

au 30 juin 2016.

Les articles reçus sont évalués de façon anonyme par des membres du comité de rédaction, du comité scientifique ou, en fonction de la thématique, par des spécialistes extérieurs et en accord avec le responsable du numéro. Ces lecteurs rendent un avis motivé sur sa publication, ou son refus, et décident des modifications éventuelles à demander à l'auteur.

Comité scientifique

  • Pierre-Yves BALUT (Maître de conférences HDR en art et archéologie, Université Paris-Sorbonne)
  • Jean-Luc BRACKELAIRE (Professeur de psychologie, Université de Namur, Université catholique de Louvain)
  • Denis BRIAND
 (Maître de conférences HDR en arts plastiques, Université Rennes 2)
  • Michel CHAUVIÈRE (Sociologue, Directeur de recherches au CNRS)
  • Bernard COUTY 
(Maître de conférences en sciences du langage retraité, Université de Besançon)
  • Jean-Yves DARTIGUENAVE (Professeur de sociologie, Université Rennes 2)
  • Philippe DE LARA (Maître de conférences HDR en science politique, Université Paris 2 Panthéon-Assas)
  • Benoît DIDIER (Professeur aux Hautes Ecoles Léonard de Vinci et Paul Henri Spaak, Bruxelles ; psychologue, service de psychiatrie aux cliniques de l'Europe - St Michel, Bruxelles)
  • Olivier DOUVILLE (Maître de conférences en psychologie, Laboratoire CRPMS, Université Paris 7 Paris-Diderot)
  • Dany-Robert DUFOUR
 (Philosophie, professeur des universités, Université Paris 8, ancien directeur de programme au Collège International de Philosophie)
  • Attie DUVAL
 (Professeur de sciences du langage, Université Rennes 2)
  • Gilles FERRÉOL
 (Professeur de sociologie, Université de Franche-Comté)
  • Marcel GAUCHET (Directeur d'études à l'EHESS)
  • Jean GIOT (Professeur émérite en sciences du langage, Université de Namur)
  • Roland GORI
 (Psychanalyste ; Professeur de psychologie et de psychopathologie cliniques à l'Université d'Aix-Marseille)
  • Michael HERMANN
 (Professeur de linguistique romane retraité, Université de Trèves)
  • Didier LE GALL (Professeur de psychologie, Université d’Angers ; praticien attaché au département de neurologie, CHU d’Angers)
  • Jean-Pierre LEBRUN (Psychiatre et psychanalyste, Namur, Bruxelles)
  • Gilles LIPOVETSKY
 (Philosophe et sociologue, Professeur à l’Université Stendhal Grenoble 3)
  • Antoine MASSON (Psychiatre, Professeur à l’Université de Namur)
  • Dominique OTTAVI (Professeur en sciences de l’éducation, Université Paris-Ouest Nanterre La Défense Paris 10)
  • Régnier PIRARD (Professeur de psychologie, Université de Nantes ; psychanalyste)
  • Jean-Claude QUENTEL (Professeur en sciences du langage, Université Rennes 2)
  • Jean-Claude SCHOTTE (Philosophe et psychanalyste, Luxembourg)
  • Pierre-Henri TAVOILLOT (Maître de conférences à l'Université Paris 4 Paris-Sorbonne ; Président du Collège de Philosophie)
  • Bernard VALADE (Professeur émérite en sociologie, Université Paris-Descartes Paris 5)

Comité de rédaction

  • Fondateur de la revue : Jean Gagnepain
  • Responsable de la publication : Jean-Yves Dartiguenave
  • Anciens directeurs de la revue :
    • Jean Gagnepain (1984-1994) ;
    • Jean-Yves Urien (1995-2002) ;
    • Jean-Claude Quentel (2003-2013)

Comité de rédaction

  • Laurence Beaud
  • Jean-Yves Dartiguenave
  • Clément de Guibert
  • Patrice Gaborieau
  • Jean-François Garnier
  • Jean-Michel Le Bot
  • Sophie Le Coq (Université Rennes 2)
  • Jean-Louis Perraud (Université Rennes 1)
Coordinateur du comité de rédaction : Patrice Gaborieau
Contact : pur-tetralogiques@univ-rennes2.fr
Site de la revue : tetralogiques.fr
Adresse de contact du responsable scientifique du numéro : jean-luc.brackelaire@uclouvain.be


[1] Au sens étymologique de ce terme comme de celui de « politique ».

Dates

  • jeudi 30 juin 2016

Mots-clés

  • anthropologie clinique, clinique social, psychiatrie, neurologie

Contacts

  • Patrice Gaborieau
    courriel : pur-tetralogiques [at] univ-rennes2 [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Patrice Gaborieau
    courriel : pur-tetralogiques [at] univ-rennes2 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Troubles de la personne et clinique du social », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 12 janvier 2016, http://calenda.org/352236