AccueilExcès et sobriété. Construire, pratiquer et représenter la mesure et la démesure

Excès et sobriété. Construire, pratiquer et représenter la mesure et la démesure

Exzess und Entsagung. Konstruktion, Praxis und Repräsentation von Maß und Maßlosigkeit

Excess and sobriety. Building, practicing and representing measure and excess

Revue trajectoires n° 10

Revue trajectoires, issue 10

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Publié le mercredi 03 février 2016 par Annette Schläfer

Résumé

La revue Trajectoires, dont la création en 2007 a été confiée par le CIERA à une équipe de jeunes chercheurs (doctorants et post-doctorants), vise à renforcer les connaissances que la France et l’Allemagne ont de la société, de l’économie, de l’histoire, de la géographie, de la culture ou encore des institutions du pays voisin. Elle se donne ainsi pour mission de participer à l’émergence d’une génération d’auteurs ouverts à l’interdisciplinarité, propre à nourrir le dialogue franco-allemand dans sa diversité.

Annonce

Argumentaire

L’excès est à portée de main. Comment ne pas voir en effet que le monde occidental regorge de tout ? La société de consommation invente chaque jour de nouveaux produits et autant de nouveaux besoins, les big data déferlent, les déchets abondent et les effets de la pollution se multiplient. La croissance économique semble autant un dogme qu’une promesse, allant de pair avec des logiques de performance – professionnelles, personnelles, financières… – dans lesquelles la réussite se mesure à l’aune du dépassement de soi. Le gestionnaire d’entreprise fixe des objectifs toujours plus rentables, le chercheur publie sans cesse pour élever ses indicateurs de citation, le sportif pousse la performance de son corps toujours plus loin. Dans le même temps, des voix s’élèvent pour critiquer les excès de certaines politiques économiques, les excès de la consommation de masse, les excès d’alcool et de drogue, tout comme, plus prosaïquement, les excès de vitesse ou les excès alimentaires des citoyens, jugés néfastes pour leur sécurité ou leur santé. De nouvelles tendances, souvent caractérisées par des adjectifs comme « slow » ou « durable », prennent également leur essor. Celles-ci valorisent la modération en toute chose, voire la décroissance et la recherche de la frugalité plutôt que de l’abondance. Or, ces tendances s’opposent-elles aux excès de notre temps ou constituent-elles d’autres formes d’excès – dans la contrainte et l’autocontrôle ?

Il n’en demeure pas moins que, si l’excès semble dominer le mode de vie occidental, il ne semble pas être lié à notre époque pour autant. Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, les contemporains se sont vus confrontés à des tendances excessives, au cours de l’Antiquité comme au seuil de l’époque moderne. Partant du constat que les mesures et démesures permettent de sonder les valeurs, les sensibilités et les normes d’une époque, ce dixième numéro de Trajectoires se propose d’interroger la notion de l’excès dans les sciences humaines et sociales. L’excès sera analysé sur un plan théorique, épistémologique, esthétique et empirique, afin de saisir ses éléments constitutifs au même titre que ses mobilisations variables dans des contextes spécifiques. Enfin, on s’intéressera aux stratégies et aux dispositifs mis en place pour contrôler ou contenir les comportements ou les faits jugés excessifs. Le dossier abordera donc, d’une manière interdisciplinaire, les différentes définitions, comme les usages et les statuts de l’excès dans le passé et le présent, ainsi que la manière dont ces excès sont encadrés et contrôlés par l’autorité publique, par le droit ou par les individus au cours des interactions sociales.

Étant perçu comme le dépassement d’une limite « normale » ou, dans certains cas, « normative », l’excès est investi d’une connotation péjorative. Il revêt cependant une fonction sociale dans la mesure où il participe à la construction et à la réactualisation des normes collectives et individuelles, sans être pour autant réductible à un simple acte de transgression. L’excès se présente avant tout sous la forme d’une attribution : il est peu courant que les concernés qualifient eux-mêmes leur comportement d’excessif. Invoquer l’étiquette de l’excès revient donc à dénoncer une action ou un fait attentatoire à une norme. Or, l’excès peut également être revendiqué comme un acte provocateur, voire de révolte, quand les acteurs y recourent pour défier, implicitement et explicitement, les normes établies.

Si l’excès parcourt les différentes époques, on peut cependant identifier des « temps forts » et des moments d’« accélération », à travers notamment les phases révolutionnaires, ou des courants esthétiques enclins à mettre en scène l’abondance du détail, comme l’art du baroque, l’éclectisme architectural, ou encore la littérature fin-de-siècle. Ces exemples indiquent déjà l’éventail des champs mobilisés par la notion : l’excès interpelle toutes les disciplines des sciences humaines et sociales (histoire, droit, sciences politiques, sociologie, arts…) par son impact sur la construction et sur l’évolution des normes.

La dichotomie entre ordre et excès se révèle alors utile pour aborder tant des thèmes comme la violence, la guerre, les génocides que pour décrire l’histoire de la consommation et de la culture matérielle, qui oscille entre ostentation et simplicité, ou encore pour analyser le domaine de la sexualité, dans lequel l’ordre et l’excès se sont toujours construits en lien avec une histoire sociale et économique particulière. Toutes ces problématiques intègrent en outre une dimension sociologique majeure dans la mesure où les couches privilégiées de la société semblent parfois jouir du droit à l’excès alors que ces comportements et ces discours sont reprochés aux membres des couches inférieures. Le rapport à la mesure et à la démesure touchant à la représentation de l’homme dans la sphère sociale, la question de l’excès investit tant le discours religieux que politique, allant de l’appel à la modération jusqu’à l’extrémisme et au fanatisme. En témoignent les autoritarismes et totalitarismes des XIXe et XXe siècles caractérisés par leur abus de domination ainsi que par leur impératif de sujétion à la norme.

Si les sciences sociales apportent des éclaircissements sur la construction des normes et, pour les  disciplines juridiques, sur l’encadrement légal de certaines pratiques, les sciences humaines ne sont pas en reste : les sciences du langage et de l’audiovisuel permettent de comprendre les structures du discours ainsi que les différentes expressions de l’excès, tandis que les études littéraires, théâtrales et cinématographiques apportent des analyses théoriques et empiriques sur les modalités de sa mise en scène ou de sa mise en œuvre (accumulation, exagération, hyperbole, amplification… pour ne mentionner ici que quelques-uns des procédés qu’il recouvre). En philosophie enfin, la réflexion sur l’excès est notamment mobilisée pour interroger la nature de l’homme et son rapport au monde : de la théorie du juste milieu chez Aristote, en passant par Friedrich Nietzsche jusqu’à Georges Bataille et Michel Foucault, nombreux sont les philosophes qui ont exploré les notions de mesure et de démesure.

Pour le dossier thématique, trois angles d’analyse – non exclusifs – nous paraissent particulièrement révélateurs :

1) la construction de l’excès : il s’agit dans ce cadre tout à la fois de définir les significations multiples, et changeantes, de l’excès, tout en tenant compte de sa spécificité qui semble résider dans la réconciliation entre une quantification mesurable (un « trop », en l’occurrence) et un jugement moral. Contrairement à la transgression, le dépassement semble donc être lié à la mesure et, plus encore, à la mesurabilité. Il s’agit également, dans cet axe, d’interroger la manière dont cet étiquetage peut être revendiqué par certains acteurs sociaux. Les procédures juridiques, politiques et sociales qui définissent les normes permettent également, en creux, de dessiner les figures des transgressions et tabous. De même, les autorités investies d’un pouvoir moral – comme les Églises, mais aussi les intellectuels ou les partis politiques – définissent en permanence des valeurs qui s’opposent aux excès jugés immoraux et révèlent ainsi l’horizon d’attente de leur époque.

2) les pratiques de l’excès : il s’agit dans cet axe d’analyser les pratiques concrètes jugées comme « excessives » à une période particulière, ou a posteriori, et de montrer comment ces pratiques peuvent également reconfigurer les normes existantes. Si, par exemple, la profusion alimentaire a pu être valorisée à une époque, comme signe d’opulence et de générosité, elle est désormais jugée excessive, la critique du gâchis alimentaire tout comme celle de l’obésité et de la « malbouffe » ayant progressivement transformé la définition sociale de cette pratique. D’autres phénomènes tels que le hooliganisme se prêtent à une analyse de l’excès en termes de transgression de normes et d’identité contestataire.

3) les représentations de l’excès : il s’agit ici d’analyser les mises en scène de l’excès, qu’elles soient littéraires, picturales, musicales, cinématographiques ou théâtrales. De Gargantua aux performances corporelles de certains artistes contemporains, l’excès a souvent été mis en valeur dans les arts, qu’il soit utilisé pour affirmer, ou au contraire pour transgresser les normes établies. Cet axe invite par ailleurs à s’interroger sur l’horizon fixé aux individus par la société contemporaine occidentale, dont l’une des valeurs centrales est la performance. Or, la course à la performance déplace constamment les normes fixant l’excès, sans les abolir en aucune manière. Cet axe de recherche interroge ainsi les formes de représentation de l’excès, leur évolution historique révélant les normes de leur temps, ainsi que les rapports conflictuels et paradoxaux existant entre l’impératif de performance et la censure d’une société qui honnit souvent le dépassement des normes établies. 

Cet appel pour le dossier thématique de la revue Trajectoires s’adresse à des jeunes chercheurs (doctorants ou post-doctorants et éventuellement mastérants) en sciences humaines et sociales en les invitant à penser l’excès dans une perspective interdisciplinaire. Les études cherchant à proposer une définition ou conceptualisation de l’excès fondées sur des matériaux empiriques, théoriques ou littéraires sont particulièrement bienvenues. Trajectoires s’attachant avant tout à l’étude des mondes francophone et germanique, nous encourageons également les auteurs à proposer des études comparatives.

Modalités et candidature

Les propositions d’article en langue française ou allemande de 5.000 signes maximum (espaces compris) devront faire apparaître clairement la problématique, la méthode, le corpus ou le terrain, les éléments centraux de l’argumentation et la dimension franco-allemande. Elles sont à envoyer, accompagnées d’un CV scientifique, au plus tard le 13 mars 2016 au comité de rédaction : trajectoires@ciera.fr.

Les auteurs sélectionnés seront prévenus fin mars et devront envoyer leur texte avant le 1er juin 2016. Les articles seront ensuite soumis à une double peer review. Plus d’informations à destination des futurs auteurs sont disponibles sur le portail revues.org : http://trajectoires.revues.org

Une journée d’étude consacrée à l’excès se tiendra le 29 avril 2016 à Paris. Tous les auteurs retenus (qui le souhaitent) auront la possibilité d’y présenter leur recherche en lien avec le dossier thématique. Les frais de voyage seront remboursés de manière forfaitaire. La participation à la journée d'étude n’est ni nécessaire ni suffisante pour proposer un article dans le dossier thématique. Nous remercions cependant tous les contributeurs potentiels de réserver cette date dans la mesure du possible.

Comité de rédaction

Dossier thématique :

Julien Beaufils, Université de la Sorbonne-Nouvelle-Paris III

Solenn Carof, École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Daniel Rakovsky, Université Paris-Sorbonne

Luca Scholz, European University Institut / Florence

Philipp Siegert, MPI Rechtsgeschichte, IFHA

Rédactrice en chef :

Anne SEITZ, lectrice DAAD au CIERA, École des hautes études en sciences sociales (EHESS)


Comité scientifique

Christine Aquatias (Université de Strasbourg)

Marc Berdet

Marcel Boldorf (Université Lumière Lyon 2)

Falk Bretschneider (Fondation Maison des Sciences de l’Homme)

Cécile Chamayou-Kuhn (Université de Lorraine – site de Metz, CEGIL)

Beate Collet (Université Paris-Sorbonne)

Mathieu Dubois (Université Paris-Sorbonne)

Mandana Covindassamy (ENS)

Ségolène Débarre (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Christophe Duhamelle (EHESS/CIERA)

Patrick Farges (Université Sorbonne Nouvelle Paris 3)

Guillaume Garner (ENS de Lyon)

Nicolas Hubé (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Hervé Joly (CNRS/triangle, Lyon)

Anne Lagny (ENS de Lyon)

Evelyne Lagrange (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Ruth Lambertz (Université de Nantes)

Christophe Quéva (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Alexandra Richter (Université de Rouen)

Jay Rowell (CNRS/SAGE, Strasbourg)

Marie-Bénédicte Vincent (ENS)

Michael Werner (CNRS/EHESS)

Perin Emel Yavuz (EHESS)

Dates

  • dimanche 13 mars 2016

Mots-clés

  • excès, débordement, dépassement, culture matérielle, interdisciplinarité

Contacts

  • Anne Seitz
    courriel : anne [dot] seitz [at] paris-sorbonne [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Anne Seitz
    courriel : anne [dot] seitz [at] paris-sorbonne [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Excès et sobriété. Construire, pratiquer et représenter la mesure et la démesure », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 03 février 2016, http://calenda.org/356024