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Équipements numériques et communs urbains

Digital equipment and urban commons

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Publié le mercredi 27 avril 2016 par Céline Guilleux

Résumé

L’objectif de ce numéro de NETCOM est de saisir les phénomènes d’actions collectives soutenus ou permis par le numérique. Quels nouveaux partages émergent au sein des territoires urbains ? Quels anciens communs urbains sont ravivés avec cet apport numérique ? Dans quelle mesure le numérique peut-il participer d’une certaine forme de détournement des communs urbains traditionnels ?

Annonce

Argumentaire

Après une longue éclipse pratique et théorique, la question des communs revient depuis quelques années travailler les activistes comme les chercheurs. L’attribution du « Nobel d’Économie » à la politiste Elinor Ostrom en 2009 a suivi et amplifié la Renaissance des communs (Bollier, 2014 ; Coriat, 2015) qui s’est enclenchée au début des années quatre-vingt-dix, autour de la publication de l’ouvrage majeur d’Ostrom Governing the commons (Ostrom, 1990) consacré aux communs naturels. Parallèlement, la question du statut de l’internet comme nouveau commun, au double sens d’infrastructure commune (Benkler, 2012) et de mode de gouvernance pour l’adoption des protocoles ouverts se sont répandues sur les réseaux numériques. Les pratiques et prises de position des acteurs de l’internet des années utopiques ont abouti au tournant des années 2000 à la création d’un ensemble de propositions visant à renforcer les activités collaboratives et le partage des ressources numériques : licences juridiques d’ouverture (General Public Licence pour les logiciel en 1989 ; licences Creative commons en 2002) ; ouverture de Wikipédia (2001) et d’OpenStreetMap (2007) ; mobilisations politiques et sociales sur la propriété intellectuelle (projets SOPA et ACTA) ou sur la neutralité de l’internet, développement de l’accès libre à la science... mettant en place un ensemble de communs de la connaissance (Le Crosnier, 2015).

Dans ce contexte général, la notion de communs éclaire l’analyse que l’on peut faire des nouvelles pratiques territoriales d’une part et de la réorganisation sociale et démocratique de l’autre (Dardot, Laval, 2014). Elle est cependant obscurcie par la généralisation de l’usage de termes émanant des pratiques collaboratives pour le seul bénéfice des plateformes de la shared economy: « partager », « amis », « cercles », « économie collaborative » sont devenus des expressions à double-sens, s’éloignant de leurs acceptions sociales et relationnelles antérieures (Kennedy, 2013) pour couvrir des activités au sein d’écosystèmes propriétaires et interconnectés par des relations commerciales, transformant les activités collectives en ce que certains désignent comme du « digital labor » (Casilli, 2015).

Dans ce numéro thématique de la Revue Netcom, nous nous intéresserons principalement à la notion de communs urbains, et dans ce cadre, à la place spécifique des équipements numériques qui les supportent, les accompagnent et les rendent possibles. Ces équipements numériques ne se résument pas aux seuls investissements matériels propres à la société de l’information. Les infrastructures réseaux et leurs équipements dédiés, ainsi que les objets connectés (smartphone, ordinateurs, GPS, caméra, capteurs divers, etc.) prennent appui sur tout un ensemble de « dispositifs cognitifs collectifs » (Orléan, 2004) participant à l’éclosion d’applications servicielles dématérialisés et donnant naissance à des usages de plus en plus sophistiqués. Les plateformes et les services distants doivent également être considérés comme des infrastructures et des équipements en ce qu’ils permettent les interactions entre les différents terminaux et leurs usagers (réseaux sociaux) ou l’accès en mobilité aux informations et services (cloud computing).

L’objectif de ce numéro est de saisir les phénomènes d’actions collectives soutenus ou permis par le numérique. Quels nouveaux partages émergent au sein des territoires urbains ? Quels anciens communs urbains sont ravivés avec cet apport numérique ? Dans quelle mesure le numérique peut-il participer d’une certaine forme de détournement des communs urbains traditionnels?

Nous attendons des études de cas, des comparaisons entre activités de construction des communs, soit dans plusieurs lieux, soit selon des méthodes distinctes. Nous attendons également des articles plus théoriques qui aident à définir ce vaste ensemble des communs urbains à l’heure du numérique.

Quatre grandes dimensions peuvent être interrogées : (I) Les nouvelles gouvernances urbaines à l’heure des données ouvertes ; (II) Sociabilités électro-urbaines et économie du partage ; (III) Communs cartographiques et réappropriations de l’espace public ; (IV) le rôle du numérique dans le détournement/retournement des communs urbains.

I - Les nouvelles gouvernances urbaines à l’heure des données ouvertes?

Comment les citoyens participent-ils à la définition de l’urbanisme de leur quartier, des zones à rénover ou des friches à construire ? En la matière, quel rôle joue le numérique dans cette nouvelle forme de gouvernance participative et de gestion collective des espaces urbains ? Les « chartes urbaines » dont le mouvement est lancé suite à l’expérience de Bologne, définissent des partenariats entre les citoyens actifs dans la maintenance de leur ville et les pouvoirs publics. Ceci est particulièrement sensible dans le domaine de la gestion de l’eau (Luccarelli, 2013). Constituent-elles des expériences fécondes et reproductibles ? L’ouverture des données publiques provenant des collectivités territoriales (open data), données dont le principe de gratuité a été réaffirmé par le gouvernement Ayrault lors du premier Comité Interministériel pour la Modernisation de l'Action Publique (CIMAP), trace-t-elle de nouvelles perspectives pour les politiques de développement urbain ? En quoi est-ce significatif d’une volonté de changement ? Cette logique de co-construction des services de proximité, pour l’instant balbutiante, qui semble susciter l’adhésion à certains endroits (Rennes, Montpellier, Bordeaux, Nantes, Lyon…) mais qui reste le plus souvent faiblement perçue dans d’autres, annonce-t-elle une tendance de fond dans la façon d’instruire désormais les politiques publiques locales ? Le mouvement de l’Open data renferme-t-il en lui-même des promesses de politiques alternatives de développement urbain au sein desquelles apparaitraient effectivement de « nouveaux acteurs territorialisés » sur la scène publique locale ?  D’autres données traversent les villes truffées de capteurs, récupérant les big Data en provenance des dispositifs domestiques (smartphones, montres connectés, compteurs « intelligents », etc.) (Peugeot, 2012). Ces données permettent-elles de construire du commun ou sont-elles principalement exploitées par des plateformes propriétaires ?

II - Sociabilités électro-urbaines et économie du partage

Les sociabilités urbaines sont profondément transformées par l’utilisation des médias sociaux. L’usage des biens reprend le pas sur la propriété avec le développement d’une économie du partage ou en pair-à-pair (Bauwens, 2015). Les outils numériques jouent un rôle important dans la capacité des populations à construire ces communs, à réinventer les manières de protester, de financer des projets, d’échanger des savoir-faire, de se déplacer, de se loger, de se divertir et, finalement, de « refaire société » (Rosanvallon, 2011). Le retour des cultures maraîchères dans les villes (permaculture, jardins partagés...), des circuits courts (Amap, drive fermier...), des mobilités douces et d’un urbanisme participatif, sont des signes d’une nouvelle approche de la ville qui peut se penser sous l’angle des communs et dans laquelle le numérique joue un rôle organisateur. Les questions qui se posent ici portent sur les nouvelles sociabilités urbaines générées par l’économie du partage. En quoi renouvellent-elles le rapport à l’espace urbain ? Dans quelle mesure le numérique permet-il de créer des sociabilités d’interstices ou révèle-t-il des formes nouvelles d’hyperspatialité (Lussault, 2014) et de co-spatialité ? Les communs urbains renouvelés par le numérique permettent-ils de penser la coexistence des espaces à l’intérieur d’un même continuum territorial ? Les pratiques numériques de la sociabilité, notamment en mobilité, définissent un nouvel espace urbain, qui réalise une symbiose entre l’écosystème numérique et la présence physique (applications de rencontre, géolocalisation dans les médias sociaux,...). La géographie culturelle, la définition du lieu de l’interaction s’en trouvent modifiés (Schneider, 2013). Peut-on laisser les bénéfices de ces nouveaux comportements sociaux aux seules plateformes de médias sociaux, ou bien la participation des usagers nécessite-t-elle de penser les relations socio-numériques et les données qu’elles génèrent comme un nouveau commun ? Comment les monnaies locales ou alternatives peuvent modifier les relations économiques dans les territoires ? Quel est l’apport des plateformes de financement participatif ? Comment la conception de la monnaie virtuelle comme commun participe de ces transformations urbaines, et quel est le rôle joué par les infrastructures numériques (modèle « blockchain ») ?

III - Communs cartographiques et réappropriations de l’espace public

Le 1 mai 2000, date de l’ouverture au grand public du GPS américain, a rendu possible la création d’un grand nombre d’applications embarquées sur les smartphones et autres dispositifs mobiles et connectés. La cartographie numérique, notamment au travers de la « géographie volontaire » (Bakis, Valentin, 2010), a pris un nouveau tournant, à un point tel qu’il devient désormais possible de parler d’un commun cartographique. À l’image de Geonames, d’OpenStreetMap, ou des éléments géolocalisés de Wikipédia, la question de l’enrichissement collectif des données cartographiques se pose (extension du commun cartographique,) de même que les conditions d’utilisation de ce commun cartographique dans une logique non marchande et open source pour un meilleur accès au domaine public. Qu’est-ce qui se tisse dans les villes autour d’une appropriation de l’espace public désormais médiée par le numérique géolocalisé ? Dans quelle mesure ces communs cartographiques représentent-ils réellement des alternatives aux services privés de cartographie ? Comment cette cartographie participative se nourrit-elle des données géographiques publiques délivrées gratuitement ? Comment concevoir le continuum qui existe entre les notions de domaine public et celle des communs urbains ? Comment permettre au plus grand nombre des habitants de s’appuyer sur ces communs cartographiques pour se réapproprier leur espace public et éviter les risques d’enclosure (les formes d’exclusion de l’usage du commun) ?

IV - Le rôle du numérique dans le détournement des communs urbains

Toutes ces questions montrent l’importance d’une analyse du renouvellement urbain sous l’angle des communs. La participation citoyenne, l’action de nouveaux mouvements sociaux, notamment dans le domaine culturel (Rodotá, 2012 ; Festa, 2012) participent d’une réappropriation des lieux qui projette une nouvelle conception de l’espace commun. Dans le même mouvement, existent également les possibilités de détournement de l’usage des communs au profit de structures verticales, voire pyramidales, la mise en place d’une captation privée de la valeur ainsi socialement et collectivement produite. Le numérique collaboratif en tant que commons pool resource, peut se retrouver à servir malgré lui de ressource au secteur marchand, et, se faisant, aller à l’encontre de la philosophie de départ. Comment mettre en œuvre des partenariats public communs parfois en bonne intelligence avec des acteurs privés commerciaux ? Quels types de négociations multiacteurs semblent en mesure de préserver l’esprit des communs urbains et l’activité collaborative (Bollier et Helfrich, 2015) médiés par le numérique ?

Repères bibliographiques

Bakis, Henry et Valentin, Jérémie, « Amateurisme cartographique et géographique à l’heure du web 2.0 », Netcom, 24-1/2 | 2010, 109-132.

Bauwens, Michel (2015) Sauver le monde : vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer, Les Liens qui Libèrent.

Benkler, Yochai (2012), « Commons and Growth: The Essential Role of Open Commons in Market Economies », In : Frischmann,  Brett M. (ed), Infrastructure: The Social Value of Shared ressources, Oxford, 2012.

Bollier, David (2014) La renaissance des communs, ECLM.

Bollier, David et Helfrich, Silke (2015), Patterns of commoning, Commons strategy group.

Casilli, Antonio et Cardon, Dominique (2015) Qu’est-ce que le digital labor ?, Paris : Institut national de l’audiovisuel

Coriat, Benjamin (coord.) (2015 ), Le retour des communs, la crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui Libèrent.

Dardot, Pierre  et Laval, Christian  (2014), Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte.

Festa, Daniela (2012), « Dalla rete di cittadini attivi all occupazione dell Ex-Cinema Palazzo: verso uno spazio pubblico » In Urbanistica Informazioni, Allegato al N° 239-240 Evoluzione dello spazio pubblico, materiali, forme, processi, Istituto Nazionale Urbanistica, INU Edizioni, 2012.

Kennedy, Jenny (2013), « Rhetorics of sharing: data, imagination and desire », In : Lovink, Geert et Rasch, Myriam, Unlike us reader : social media monopolies and their altenatives, Amsterdam, Institute of Network cultures.

Le Crosnier, Hervé  (2015), En-communs : une introduction aux communs de la connaissance, C&F éditions.

Lucarelli, Alberto (2013), « La remunicipalisation de l’eau à Naples : droit à l’eau et théorie juridique des biens communs », Rampedre,  http://www.rampedre.net/implementation/themes/eau_bien_commun_et_droit_%C3%A0_l_eau

Lussault, Michel (2014), "Hyperspatialité.", EspacesTemps.net, 15.07.2014
http://www.espacestemps.net/articles/hyperspatialite/

Orléan (A.), (dir.), 2004. – Analyse économique des conventions, Paris, Quadrige /PUF, première édition en 1994, 448 p.

Orsi, Fabienne (2013), «  Elinor Ostrom et les faisceaux de droits : l’ouverture d’un nouvel espace pour penser la propriété commune », Revue de la Régulation, 14, automne 2013. http://regulation.revues.org/10471

Ostrom, Elinor (1990), Governing the commons : the evolution of institutions for collective action, Cambridge UP, 1990 (en français : La gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, De Boeck, 2010)

Peugeot, Valérie (2013), « Collaborative ou intelligente ? La ville entre deux imaginaires », In Carmes, Maryse et Noyer, Jean-Max, Devenirs urbains, Ed. Mines Paristech.

Rodotà, Stefano (2012) « Il valore dei beni communi », intervention Teatro Valle, 6 janvier 2012 http://www.teatrovalleoccupato.it/il-valore-dei-beni-comuni-di-stefano-rodota

Rosanvallon, Pierre (2011), Refaire société, Collectif La république des idées, éditions du Seuil, 90 pages; Date de parution : 03/11/2011;

Schneider, Elisabeth (2013)  Économie scripturale des adolescents : enquête sur les usages de l'écrit de lycéens, Thèse de doctorat en géographie, Université de Caen, https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00911228/

Soumission d’articles scientifiques

Les articles, d’une longueur de 15 à 20 pages, doivent comporter, en première page, les coordonnées complètes de l’auteur (ou des auteurs), un titre, un résumé et des mots-clés en français et en anglais.

Les articles seront évalués en double aveugle.

Soumission de notes scientifiques

En complément des articles scientifiques, cette rubrique contient des notes de recherches qui n’ont pas le statut d’article évalué en double aveugle mais qui présentent tout de même un intérêt pour leur caractère novateur ou pour la qualité de la problématique posée et des pistes envisagées. Ce sont des textes plus courts que les articles (5 à 10 pages) soit entre 10000 et 15000 caractères qui doivent apporter un complément utile à la thématique de ce numéro spécial. Ce type de contribution est également souhaité pour permettre au lecteur de comprendre les enjeux ou l’intérêt de prolonger la réflexion dans le cadre d’une future recherche.

Instructions aux auteurs

Articles scientifiques et notes scientifiques peuvent être publiés en français et/ou anglais.

Les contributions sont à envoyer à Hervé Le Crosnier (herve.lecrosnier@unicaen.fr) et Philippe Vidal (philippe.vidal@univ-lehavre.fr)

  • Hervé Le Crosnier est enseignant-chercheur en informatique et culture numérique à l’Université de Caen, et associé à l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS.
  • Philippe Vidal est enseignant-chercheur en géographie à l’Université du Havre, UMR IDEES 6266

Les modalités de mises en forme sont disponibles sur : http://netcom.revues.org/956

Plus d’informations sur la revue : http://netcom.revues.org/

Calendrier indicatif

  • 1 avril 2016 : Appel à contribution
  • 01 décembre 2016 : Soumission des propositions

  • 1er février 2017 : Retour d’évaluation des propositions
  • 1er avril 2017 : Renvoi des articles modifiés par les auteurs
  • Juin 2017 : Publication du numéro

Catégories

Dates

  • jeudi 01 décembre 2016

Mots-clés

  • équipement, numérique, commun, urbain, TIC, gouvernance

Contacts

  • Hervé Le Crosnier
    courriel : herve [dot] lecrosnier [at] unicaen [dot] fr
  • Philippe Vidal
    courriel : philippe [dot] vidal [at] univ-lehavre [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Sabrina Mommolin
    courriel : sabrina [dot] mommolin [at] univ-lehavre [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Équipements numériques et communs urbains », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 27 avril 2016, http://calenda.org/365239