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Sciences sociales et littérature : actualité, enjeux et avenir d’une commune passion pour le réel

Social sciences and literature: actuality, stakes and future of a common passion for reality

Journal des anthropologues

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Publié le mercredi 11 mai 2016 par João Fernandes

Résumé

Bien après le « linguistic turn », une fraction des chercheurs en sciences sociales semble avoir entamé, ces dernières années, un « tournant narratif » visant à reconfigurer, notamment grâce à l’usage d’internet, aussi bien la distance et l’écart entre producteurs et récepteurs des dites sciences, que la stricte séparation initialement établie (et sans cesse remise en question depuis) entre enquêteurs et enquêtés, sujets et objets de l’enquête. Par leur entremise, de nouveaux scripteurs émergent en tant qu’auteurs de leur propre histoire ou du moins du récit que la perception de celle-ci leur inspire. Et les sites participatifs qui leur proposent de les publier se donnent pour objectifs non seulement de renouveler nos disciplines en s’ouvrant davantage à l’ordinaire voire à l’« invisible » et à  l’« invisibilisation » qui caractérisent nos sociétés marquées par un déficit démocratique croissant, mais d’agir politiquement, au sein des dites disciplines et au-delà, en promouvant une « politique des auteurs » susceptible de redonner voix et dignité à ceux qui en sont privés.

Annonce

Argumentaire

Bien après le « linguistic turn », une fraction des chercheurs en sciences sociales semble avoir entamé, ces dernières années, un « tournant narratif » visant à reconfigurer, notamment grâce à l’usage d’internet, aussi bien la distance et l’écart entre producteurs et récepteurs des dites sciences, que la stricte séparation initialement établie (et sans cesse remise en question depuis) entre enquêteurs et enquêtés, sujets et objets de l’enquête. Par leur entremise, de nouveaux scripteurs émergent en tant qu’auteurs de leur propre histoire ou du moins du récit que la perception de celle-ci leur inspire. Et les sites participatifs qui leur proposent de les publier se donnent pour objectifs non seulement de renouveler nos disciplines en s’ouvrant davantage à l’ordinaire voire à l’« invisible » et à  l’« invisibilisation » qui caractérisent nos sociétés marquées par un déficit démocratique croissant, mais d’agir politiquement, au sein des dites disciplines et au-delà, en promouvant une « politique des auteurs » susceptible de redonner voix et dignité à ceux qui en sont privés.

Mais en pensant et en agissant ainsi, les tenants de cette politique de la narration et des narrateurs n’assignent-ils pas aux sciences sociales une fonction qui est en réalité celle de la littérature ? Et ne s’en remettent-ils pas, sans le dire, aux pouvoirs de celle-ci, en déplaçant et en exportant implicitement certaines des questions actuelles des sciences sociales - celles de leur audience, de leurs usages publics et de leur efficace sociale et politique - vers le champ de la littérature et de l’évolution contemporaine de ses pratiques publiques ou privées ? Mais quelle « valeur » reconnaître à ces témoignages que leurs promoteurs refusent de considérer comme de simples matériaux sociographiques sans être pour autant en mesure de les faire accéder au statut de textes littéraires ?

Simultanément, d’après certains spécialistes avérés (ou autoproclamés), le « réel » ferait son grand retour dans la littérature, ainsi qu’en témoigne de manière spectaculaire le prix Nobel récemment décerné à l’écrivaine - et journaliste de formation - Svetlana Alexievitch, récompensant une œuvre « polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque », ainsi qu’un courant proche du documentaire, primé pour la première fois de son histoire par cette académie.

Un tel contexte nous paraît offrir l’occasion de réinterroger en profondeur le rapport qu’entretiennent aujourd’hui nos disciplines non seulement aux textes mais à la pratique littéraires non pas passés et consacrés, mais contemporains et actuels. Si le chercheur en sciences sociales aborde l’objet qu’il s’efforce de construire en fonction de ses problématiques et de ses hypothèses, il fait néanmoins lui aussi l’expérience de l’inconnu, de l’indéterminé, et se confronte à sa propre impossibilité à élaborer une vérité qui se cristalliserait d’emblée en quasi certitude. C’est dans la coupure entre visée initiale et résultat final qu’il se constitue lui-même en tant qu’auteur. Or, c’est sans doute là aussi, mais en quelque sorte à l’inverse, en se servant de sa subjectivité pour aller vers la liberté et la subversion, que le « littéraire » se réalise lui aussi et tend vers ce que l’on peut nommer, à la suite de Jacques Bouveresse, « la connaissance de l’écrivain ».

L’auteur en sciences sociales peut-il parvenir à aborder le subjectif, sans puiser dans le répertoire de contenus, de styles, de formes et de questionnements que la littérature, à travers tous ses genres, met à sa disposition ? Et, à l’inverse, la pratique de l’écrivain ne peut-elle se nourrir des apports de la sociologie, de l’anthropologie, de la géographie, de la philosophie ou de l’histoire pour se réinventer ? Les visées, les objectifs, les démarches et les résultats n’apparaissent-ils pas alors compatibles voire complémentaires ?

Si certaines formes contemporaines de littérature et de productions en sciences sociales semblent donc partager une même passion pour le réel, de quel « réel » s’agit-il et dans quelle mesure les territoires propres à l’une et l’autre de ces deux démarches, qu’une tradition bien française s’est longtemps plu à tenir soigneusement séparées, s’en trouvent-ils dès lors redessinés ?

Axes thématiques

Dans une perspective dialogique et internationale, ces questions sont donc adressées non seulement aux chercheur-e-s et enseignant-e-s en sciences sociales mais également aux écrivain-e-s, francophones ou non francophones, y compris d’œuvres graphiques, voire aux cinéastes et auteur-e-s de spectacles vivants. Elles sont globalement de deux ordres :

1) On peut se demander comment l’écrivain exploite ou mobilise un matériau scientifique concret ou abstrait pour le mettre au service de sa langue, de son style ou de la construction de ses œuvres. Sa démarche est-elle complémentaire de celle du chercheur en sciences sociales qui, quant à lui,  problématise son objet de recherche et le construit dans l’espoir de « piéger » le réel et de le dévoiler ? Si l’écrivain prête sa bouche à d’autres que lui-même, un sociologue, par exemple, s’il ne refuse pas la coupure qui apparaît dans sa démarche entre ce qu’il objectivise et ce qu’il subjectivise, ne peut-il lui-même mettre un temps ses pas dans ceux de l’écrivain, se faire plus ou moins « écrivant », aussi proche que possible de l’écrivain ? Mais jusqu’où ? Et qu’est-ce qui justifie, in fine, de poursuivre jusqu’à son terme l’une plutôt que l’autre de ces deux démarches ? Y a-t-il des exemples de reconversions réussies, dans quel sens, selon quelles motivations spécifiques, au prix de quelles ruptures, de quels choix, et pour quels bénéfices ?

2) La distance est-elle si grande aujourd’hui entre un anthropologue, un journaliste d’investigation et un écrivain qui décident, par exemple, d’enquêter sur le quotidien de fractions invisibilisées ou méconnues d’une société donnée ? N’est-il pas nécessaire d’admettre que, parcourant l’un et l’autre - quoiqu’avec des objectifs différents - tout ou partie du spectre allant du subjectif à l’objectif, et mobilisant chacun des ressources spécifiques pour en tirer profit, la pratique de l’écrivain est susceptible d’informer voire de transformer celle du chercheur et inversement ?  Et ne faut-il pas, dès à présent, favoriser l’apprentissage des croisements et des métissages, des alliances et des allers-retours que l’on constate, depuis de longues années, dans le champ de la publication, y compris savante ? Dès lors, n’y aurait-il pas intérêt à croiser les approches en littérature et en sciences sociales, dans l’enseignement et la formation pratique des étudiants, sachant qu’ils auront, quelle que soit leur orientation professionnelle ultérieure, à produire des textes ? Mais alors, quelles rencontres, quelles médiations, quels échanges, quels métissages et hybridations susciter et quelle « pédagogie » mettre en œuvre pour y parvenir ?

Coordination

 Yves Lacascade, Louis Moreau de Bellaing, Julie Peghini, Marie Rebeyrolle.

Calendrier et consignes aux auteur(e)s 

Les résumés d’articles (moins de 5 000 signes) sont à adresser par mail en format word 

avant le 1er juin 2016 

aux coordinateurs, et les articles complets, d’une longueur maximum de 40 000 signes (espaces compris) avant le 1er septembre 2016, avec copie à la rédaction du Journal des anthropologues (afa@msh-paris.fr).

Publication : 1er semestre 2017.

Contacts

yves.lacascade@aliceadsl.fr

l.moreaudebellaing@gmail.com

julie.peghini@gmail.com

marie.rebeyrolle@gmail.com

Dates

  • mercredi 01 juin 2016

Mots-clés

  • anthropologie, écriture, littérature, sciences sociales

Contacts

  • Yves LACASCADE
    courriel : yves [dot] lacascade [at] aliceadsl [dot] fr

Source de l'information

  • Yves LACASCADE
    courriel : yves [dot] lacascade [at] aliceadsl [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Sciences sociales et littérature : actualité, enjeux et avenir d’une commune passion pour le réel », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 11 mai 2016, http://calenda.org/366698