AccueilChercher au présent. Méthodologies de la recherche en littératures contemporaines

Chercher au présent. Méthodologies de la recherche en littératures contemporaines

Researching in the present: methodologies of research in contemporary literature

*  *  *

Publié le lundi 13 juin 2016 par Céline Guilleux

Résumé

La littérature contemporaine est, depuis plusieurs dizaines d’années, un véritable champ d’étude instauré en tant que tel à l’université, avec ses grands noms, ses espaces d’enseignement et de recherche dédiés, ses effets de mode, aussi. Néanmoins ce que l’on nomme aujourd’hui le champ contemporain occupe bien une place particulière au sein des études littéraires, traditionnellement vouées à l’interprétation ou la réinterprétation d’œuvres que le temps a éloignées de nous, et animées, à cet égard, par une dynamique plus souvent archéologique que prospective.

Annonce

Argumentaire

La littérature contemporaine est, depuis plusieurs dizaines d’années, un véritable champ d’étude instauré en tant que tel à l’université, avec ses grands noms, ses espaces d’enseignement et de recherche dédiés, ses effets de mode, aussi. Néanmoins ce que l’on nomme aujourd’hui le champ contemporain occupe bien une place particulière au sein des études littéraires, traditionnellement vouées à l’interprétation ou la réinterprétation d’œuvres que le temps a éloignées de nous, et animées, à cet égard, par une dynamique plus souvent archéologique que prospective. Or, l’étude des littératures contemporaines paraît contester l’idée selon laquelle l’appréhension pleine des enjeux qui entourent une œuvre littéraire reposerait sur une distance dont le temps est le premier garant. C’est parce qu’il est privé de cette distance, présentée souvent comme la condition de possibilité de l’étude des textes littéraires, que le chercheur en littérature contemporaine doit s’attacher à penser des méthodes de lecture et d’analyses nouvelles, adaptées à un matériau littéraire vivant dont les formes sont parfois inédites. Comment se construisent et se légitiment ces méthodes ?

Peut-être est-il temps pour de jeunes chercheurs en littératures contemporaines – francophones ou étrangères – de s’interroger sur le champ des études contemporaines, en se confrontant aux questions spécifiques qui le traversent. Celle-ci sont liées, notamment, à la contemporanéité du chercheur et de son objet, qui ne se laisse pas décrire du seul point de vue de leur coexistence à un moment de l’histoire. En effet, le chercheur et l’auteur partagent un temps mais aussi un espace, et chacun à sa manière tente de démêler par sa pratique le « brouhaha »[3] qui caractérise peut-être le monde contemporain. Cette proximité singulière favorise les échanges d’une pensée à l’autre, d’une pratique à l’autre, voire d’un rôle à l’autre. Que se passe-t-il dès lors que le chercheur s’immisce dans la création, dès lors que « le corpus » s’émancipe en fournissant son propre discours critique ? Que se passe-t-il lorsque chercheur et écrivain dialoguent en frères au point de sembler tout prêts, parfois, à échanger leur place ? Ces questions incitent les chercheurs à retravailler leurs outils méthodologiques, de manière à réfléchir à leur distance vis-à-vis de leur corpus de travail. Elles incitent également à penser les conséquences de la réversibilité entre geste d’écriture et geste critique, entre métier d’écrivain et métier d’enseignant ou de chercheur, entre ce qui est document et ce qui est objet littéraire. Souvent présentée comme une chance supplémentaire offerte au chercheur en littérature contemporaine, qu’en est-il vraiment du dialogue possible avec un auteur et son œuvre en cours ? De quel ordre est cette chance, qu’offre-t-elle, concrètement, au critique, au lecteur, à l’écrivain lui-même ? N’existe-t-il pas, au contraire, un risque de promiscuité, de répétition complaisante ? Comment les écrivains-chercheurs, les chercheurs-écrivains, se disputent-ils cet espace qui, parfois, rend difficile de les distinguer ?

Toutes ces questions se posent aux chercheurs, et notamment aux jeunes chercheurs qui, au sortir de parcours d’études souvent classiques, sont confrontés d’emblée à la nécessité de réinventer leurs outils ; cette journée d’étude entend donc leur donner la parole. Parmi les pistes qui pourront être abordées, nous privilégierons, sans exclusive :

Les méthodes d’aujourd’hui

Il semble que la présence de l’écrivain, dont on dit souvent la centralité perdue dans la société actuelle, se soit au contraire démultipliée : le monde contemporain offre au chercheur une diversité de sources et de ressources sans précédent pour traiter de son objet d’étude (conférences, rencontres, festivals, interviews à la radio, à la télévision ou sur internet…). À cette profusion nouvelle s’ajoute la spécificité de la recherche en littérature contemporaine qui confronte le chercheur à des auteurs vivants. Le critique est ainsi amené à élaborer de nouveaux protocoles d’étude auquel l’écrivain peut participer activement, que l’on songe aux entretiens ou aux enquêtes sociologiques, à l’image des travaux de Bernard Lahire ayant permis de cartographier « la double vie des écrivains » contemporains grâce à un questionnaire auquel plus de 500 auteurs ont répondu.

C’est toute la boîte à outils critique que nous sommes invités à repenser et à renouveler : l’étude du contemporain offre en effet de nouvelles opportunités méthodologiques, mais présente aussi des impossibilités ou des obstacles (la question des archives et des correspondances privées) et des risques (comment traiter la présence des écrivains sur les réseaux sociaux ? Facebook peut-il être une source ?).

Des politiques d’édition renouvelées aux œuvres purement numériques en passant par l’écriture collaborative, la littérature contemporaine propose également des formes nouvelles et des pratiques inédites : comment la recherche appréhende-t-elle les mutations de son objet ? Les outils critiques et méthodologiques de la recherche en littérature sont-ils transposables d’un siècle à un autre ? D’un pays à un autre ? Comment l’héritage critique et littéraire passé éclaire-t-il l’œuvre contemporaine, et, à l’inverse, quelle modernité ces nouveaux outils de lecture permettent-ils de trouver dans les textes de la littérature plus ancienne ?

Interpréter l’inachevé

Le chercheur en littérature contemporaine semble confronté à trois sortes d’inachèvement.

L’inachèvement de l’œuvre d’abord, la spécificité de son travail étant l’étude d’auteurs vivants dont l’œuvre est encore « en construction », quand elle n’est pas embryonnaire. Ce statut mouvant est-il à l’origine d’apories, d’entraves au travail de recherche, ou au contraire source d’innovations scientifiques ou de réserves bienvenues dans le processus d’interprétation ?

À cet inachèvement de l’œuvre s’ajoute celui de la littérature contemporaine dont il faut réinterroger constamment les bornes, les rythmes, mettre à jour les enjeux, les tendances et leur renouvèlement. Peut-on synthétiser le contemporain ? Comment périodiser la littérature contemporaine ?

C’est encore l’inachèvement de l’époque à laquelle est confronté le chercheur qui œuvre avec l’écrivain à dissiper le brouillard du contemporain, l’un par ses œuvres et l’autre par leur lecture critique. Quel rôle et quelle responsabilité portent-ils tous deux dans la lisibilité du présent ?

Le dialogue des vivants

Depuis le Nouveau Roman au moins, les écrivains occupent une place croissante à l’université, à travers des rencontres, des débats, des résidences ou encore des activités d’enseignement, à l’image du master de création littéraire mis en place récemment à Paris 8. Près de cinquante ans après la mort de l’auteur, ce dernier semble aujourd’hui plus vivant que jamais, relançant de façon originale et concrète, par sa présence lors des colloques qui lui sont consacrés notamment, la question de l’interprétation des œuvres et de ses garants. À l’inverse, le chercheur en littérature contemporaine sort de plus en plus des murs de la faculté pour intervenir dans les médias ou dialoguer avec l’auteur lors de festivals ou de rencontres plus facilement accessibles au grand public. Quels sont ces nouveaux modes de présence et d’intervention du critique dans la sphère publique ? La porosité entre chercheur et journaliste est-elle amenée à s’étendre ?  

Outre les formes que prend ce dialogue des vivants, nous souhaitons aussi nous interroger sur ses conséquences : que permet le dialogue direct entre un écrivain contemporain et un chercheur qui se pencherait sur son œuvre ? Quelle influence la recherche peut avoir sur la légitimité, la forme ou même les orientations de l’œuvre d’un écrivain toujours vivant ? À l’inverse, comment un écrivain peut-il intervenir, de son vivant, dans la réception critique de son œuvre ?

Légitimations

Pour exister, la recherche en littérature contemporaine a dû contrer l’attaque qu’on lui faisait d’un manque de recul temporel et même la renverser : en opportunité épistémologique et en « nécessité pratique »[4]. Opportunité épistémologique d’abord car, comme l’explique Laurent Demanze, « [é]tudier la littérature contemporaine à l’Université amènerait en quelque sorte à inverser la réflexion esthétique en suspendant la “présomption de valeur” pour au contraire mettre à l’épreuve la valeur d’un texte par les possibles herméneutiques qu’il libère : non plus la valeur consacrée d’un texte comme caution légitimante des lectures, mais la force des lectures pour faire émerger la valeur. »[5] Le chercheur en littérature contemporaine est ainsi confronté à la question délicate de la constitution déjà en marche d’une histoire littéraire de son temps. Comment évalue-t-il, en effet, la valeur ou la légitimité des œuvres ou auteurs qu’il choisit d’étudier ? Y-a-t-il d’ores et déjà des « classiques » contemporains, et si oui quel rôle joue la recherche actuelle dans la perpétuation ou au contraire la contestation de cette logique patrimoniale ?

« Nécessité pratique », ensuite, pour reprendre une expression de Dominique Viart qui défendait dans un texte de 2000 la nécessité de la recherche en littérature contemporaine en pointant du doigt la défaillance des autres instances de légitimation et notamment de la presse. Il en va ainsi d’une responsabilité du chercheur en littérature contemporaine : évaluer les œuvres quand les autres organes d’évaluation font défaut, les diffuser et les faire connaître auprès des étudiants et du grand public, et par là même contribuer à leur légitimation. Comment cet engagement, voire ce militantisme du chercheur en littérature contemporaine peut-il se combiner avec la nécessaire distance critique vis-à-vis des œuvres qu’il commente ? D’autre part, existe-t-il des risques de connivence entre le chercheur et l’écrivain, pouvant être amenés à fréquenter les mêmes cercles ou à entretenir des relations d’amitié – voire d’inimitié –, qui altèreraient la neutralité critique et l’équité des processus de légitimation ? Peut-on aller jusqu’à parler de conflits d’intérêt littéraires ?

Suggestions bibliographiques

ANDRÉ, Marie-Odile. Barraband, Mathilde. Du « contemporain » à l’université. Usages, configurations, enjeux. Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2015.

CITTON, Yves. Lire interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?. Paris, Amsterdam, 2007.

DEMANZE, Laurent. « Le contemporain à l’université », article mis en ligne sur le site Écritures contemporaines. Atelier de recherche sur la littérature actuelle. url : http://ecrit-cont.ens-lyon.fr/spip.php?rubrique27#nb1.

MEIZOZ, Jérôme. La littérature « en personne ». Scène médiatique et formes d’incarnation. Genève, Slatkine, « Érudition », 2016.

ROUSSO, Henry. La dernière catastrophe. L’histoire, le présent, le contemporain. Paris, Gallimard, « NRF Essais », 2012.

RUFFEL, Lionel. Brouhaha. Les mondes du contemporains, Lagrasse, Verdier, 2016.

VIART, Dominique, « Histoire littéraire et littérature contemporaine », in Tangence, numéro 102, 2013, pp. 113-130.

Revue d’Histoire Littéraire de la France, L’histoire littéraire face à la création contemporaine, 2013/3, volume 113, Paris, Presses Universitaires de France, 2013.

Références

[1] Auteur notamment de Les Fictions encyclopédiques, de Gustave Flaubert à Pierre Senges, Paris, Corti, 2015 ; co-directeur, avec Dominique Viart, de Fins de la littérature, tomes I et II, Paris, Armand Colin, 2011-2012.

[2] On citera sans prétendre à l’exhaustivité : Le dehors ou la migration des truites, Arles, Actes Sud, 2003 ; Appoggio, Arles, Actes Sud, 2003 ; Anima motrix, Paris, Verticales, 2006 ; Je suis une aventure, Paris, Verticales, 2011.

[3] Lionel Ruffel, BrouhahaLes mondes du contemporains, Lagrasse, Verdier, 2016.

[4] Viart, Dominique, « L’œuvre en dialogue » in Souchon, Patrick, La Langue à l’œuvre : les temps des écrivains à l’université, Paris, Maison des écrivains, 2000.

[5] Demanze, Laurent. « Le contemporain à l’université », article mis en ligne sur le site Écritures contemporaines. Atelier de recherche sur la littérature actuelle. url : http://ecrit-cont.ens-lyon.fr/spip.php?rubrique27#nb1.

Modalités de soumission

Les propositions de communication, d’un maximum de 500 mots, devront être envoyées à l’adresse je.chercheraupresent@gmail.com,

avant le 2 octobre 2016.

Merci d’y indiquer les informations suivantes :

  • Nom et prénom de l’auteur·e ou des auteur·e·s
  • Université et laboratoire de rattachement
  • Année d’inscription en doctorat ou date de la soutenance de thèse
  • Références bibliographiques (5 maximum, dont notes de bas de pages)

Organisation

  • Jean-Marc BAUD (ENS Lyon),
  • Pierre-Victor HAURENS (ENS Lyon),
  • Emily LOMBARDERO (Université de Lorraine)
  • Pierre MATHIEU (Lyon 2).

Date et lieu

Le 1er décembre 2016, l’Université Lumière Lyon II accueillera une journée d’études à destination des jeunes chercheurs et chercheuses en littératures contemporaines.

Cette journée sera ouverte par un dialogue entre Laurent Demanze, maître de conférences en littératures contemporaines à l’ENS de Lyon[1], et Arno Bertina, auteur[2].

Critères de participation

Les communicants devront être inscrits en thèse ou avoir soutenu après le 1er décembre 2015.

Comité scientifique

  • Jean-Marc BAUD (doctorant, CERCC, ENS de Lyon),
  • Martine BOYER-WEINMANN (Professeur d’université, Passages XX-XXI, Lyon 2),
  • Dominique CARLAT (professeur d’université, Passages XX-XXI, Lyon 2),
  • Laurent DEMANZE (maître de conférences HDR, CERCC, ENS de Lyon),
  • Pierre-Victor HAURENS (doctorant, CERCC, ENS de Lyon),
  • Emily LOMBARDERO (doctorante, LIS, Université de Lorraine),
  • Pierre MATHIEU (doctorant, Passages XX-XXI, Lyon 2),
  • Marie-Jeanne ZENETTI (maître de conférences, Passages XX-XXI, Lyon 2).

Lieux

  • Lyon, France (69)

Dates

  • dimanche 02 octobre 2016

Mots-clés

  • contemporain

Contacts

  • Comité d'organisation de la journée d'études Chercher au présent
    courriel : je [dot] chercheraupresent [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Comité d'organisation de la journée d'étude Chercher au présent
    courriel : je [dot] chercheraupresent [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Chercher au présent. Méthodologies de la recherche en littératures contemporaines », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 13 juin 2016, http://calenda.org/367195