AccueilLe « couple franco-allemand » et la dissuasion nucléaire : entre méfiance historique, malentendus réciproques et convergences implicites (de 1954 à nos jours)

Le « couple franco-allemand » et la dissuasion nucléaire : entre méfiance historique, malentendus réciproques et convergences implicites (de 1954 à nos jours)

The Franco-German duo and nuclear deterrence: Between misgivings, misunderstandings, and implicit convergences (from 1954 until today)

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Publié le mardi 21 juin 2016 par Céline Guilleux

Résumé

Exista-t-il entre la France et l’Allemagne une incompatibilité nucléaire fondamentale et indépassable, qui hypothéqua tout projet d’Europe stratégique ? N’y a-t-il pas eu de tentatives de fonder un dialogue stratégique franco-allemand substantiel en matière nucléaire ? Quels buts les acteurs impliqués ont-ils poursuivi, et quelles leçons ont-ils pu tirer de ces éventuelles tentatives et de leurs échecs ?

Annonce

Argumentaire

En 1960, le chancelier Adenauer, confronté à l’émergence de la « force de frappe », interrogea ainsi l’ambassadeur de France, François Seydoux : « cette bombe, je voudrais bien savoir contre qui elle est conçue ? ». Le ton inquisiteur de la question, souvent citée, a le mérite de mettre en évidence l’une des principales sources d’incompréhension entre Français et Allemands de l’Ouest, face à la découverte et l’expérience de l’ère nucléaire durant la guerre froide.

En effet, l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et la division bipolaire de l’Europe placèrent l’Allemagne et la France dans des situations radicalement différentes au plan nucléaire. Tandis que la France se frayait difficilement un chemin vers le club des puissances atomiques, l’hypothèse d’un armement nucléaire allemand représentait « le dernier ‘casus belli’ existant dans le monde » selon la célèbre formule gaullienne, soulignant ainsi à quel point les Soviétiques – et par voie de conséquence, leurs adversaires occidentaux – redoutaient une telle éventualité. Derrière la formulation universelle de ses clauses, le Traité de Non-Prolifération signé en 1968, clé de voûte de l’ordre nucléaire bipolaire, avait bien pour principal objectif de graver dans le marbre le renoncement définitif de la RFA à la possession de l’arme nucléaire. En retour, celle-ci accueillait sur son sol des armes nucléaires américaines toujours plus puissantes et nombreuses, sur lesquelles elle n’eut qu’un contrôle marginal, voire nul, à l’instar des autres Alliés européens ayant hébergé de telles armes, soit pour des raisons stratégiques particulières (Royaume-Uni, Turquie), soit, pour une grande part, afin de ne pas singulariser le cas allemand (Italie notamment).

Au contraire, la Cinquième République parvenait durant les années 1960 et 1970 à construire un arsenal nucléaire qui fit bientôt de la France la troisième puissance nucléaire mondiale, et lui permit d’assumer plus résolument les divergences apparues depuis les années 1950 avec les alliés américains et européens sur la stratégie à déployer face à l’URSS et au Pacte de Varsovie. L’amplification des singularités françaises et leur dramatisation, qui aboutit au retrait français des structures militaires intégrées de l’OTAN en 1966 – au moment même où la RFA renforçait sa coopération stratégique et nucléaire avec les Américains et les Britanniques au sein de l’OTAN – aboutit, entre la France et la RFA, à la formation d’une forme de tabou nucléaire. La « bombe » semblait renvoyer les Français à une illusion d’indépendance totalement recouvrée, et les Allemands à la douloureuse réalité d’une profonde dépendance stratégique, doublée d’une division apparemment indépassable en deux Etats. Une dissymétrie fondamentale caractérise donc l’expérience nucléaire des Français et des Allemands durant la guerre froide.

Pourtant, certains dirigeants allemands, parmi lesquels Adenauer, avaient parfaitement conscience des avantages que le programme nucléaire français pouvait leur procurer : une marge de manœuvre diplomatique accrue vis-à-vis de l’encombrant allié américain, et de manière plus fondamentale, un contrepoids à l’affaiblissement de la garantie stratégique américaine dans le contexte de la parité nucléaire entre les deux Grands. Plus important encore peut-être, lorsque la France chercha durant la seconde moitié des années 1960 à faire de sa force de dissuasion l’instrument d’une politique de dépassement des blocs, cet effort préparait et rejoignait en maint aspect la logique profonde de l’Ostpolitik, avec en arrière-plan l’objectif de la réunification allemande. De sorte que, par-delà les malentendus réciproques et les méfiances héritées de l’Histoire, il y eut à certains moments privilégiés (tels que la crise de Berlin/Cuba en 1958-1962 ou encore celle des Euromissiles, au début des années 1980), un dialogue stratégique fécond entre Français et Allemands, impliquant directement ou non les sujets nucléaires.

La question centrale que notre colloque cherchera à éclairer est donc la suivante : exista-t-il entre la France et l’Allemagne une incompatibilité nucléaire fondamentale et indépassable, qui hypothéqua tout projet d’Europe stratégique ? N’y a-t-il pas eu de tentatives de fonder un dialogue stratégique franco-allemand substantiel en matière nucléaire ? Quels buts les acteurs impliqués ont-ils poursuivi, et quelles leçons ont-ils pu tirer de ces éventuelles tentatives et de leurs échecs ? Au-delà du seul examen de ces différents moments diplomatiques, ce colloque visera à identifier et analyser d’éventuelles phases de coopération franco-allemande durant lesquelles les enjeux nucléaires jouèrent un rôle, même de manière sous-jacente.

En contrepoint, le colloque s’attachera aussi à l’étude des perceptions réciproques et des malentendus nucléaires franco-allemands et, à ce titre, portera en particulier sur :

  • les perceptions allemandes de la politique française vis-à-vis de la « question allemande » dans son ensemble (réunification, mais aussi les enjeux intermédiaires : reconnaissances, frontière Oder-Neisse, désarmement etc.) ;
  • les perceptions allemandes de la politique nucléaire de la France, tant dans sa période strictement gaullienne (indépendance revendiquée) que dans ses évolutions ultérieures (coopération franco-américaine accrue, rapprochement France-OTAN, notamment sur la stratégie en Centre-Europe, et rapprochement franco-allemand) ;
  •  le rôle des enjeux nucléaires dans les perceptions mutuelles des conceptions révisionnistes de l’Allemagne (Ostpolitik) et de la France (détente), vis-à-vis de l’architecture de sécurité européenne ;
  • symétriquement, le rôle des enjeux nucléaires dans les perceptions mutuelles par les deux pays de leurs relations respectives avec Washington, avec une tradition atlantiste certes plus marquées en Allemagne, mais bien présente en France également.

Programme

Jeudi 30 juin 2016

  • 16:30 Meeting in front of the Hotel (before the departure to Kéroman)
  • 17:00 – 19:00 Guided Tour of the Former Submarine Base of Kéroman by Christophe Cérino, University of South Brittany 19:00 – 19:30 Travel by car to the Breton village of Larmor Plage
  • 19:30 Promenade along the Atlantic Wall

Vendredi 1 juillet 2016

  • 8:30 – 9:00 Arrival at the University of South Brittany – Welcome Coffee
  • 9:00 – 9:30 Opening Session
  • Welcome address by Eric Limousin (Director of the Faculté de Lettres, Langues, Sciences Humaines et Sociales, University of South Brittany)

Introduction by the organisers:

  • Nicolas Badalassi (University of South Brittany, CERHIO),
  • Frédéric Gloriant (University of Paris III, ICEE),
  • Guillaume de Rougé (University of Paris III, ICEE)

9:30 – 11:00 Panel 1: From the Beginning of the Franco-German Strategic Dialogue to the Nuclear Ambiguities of the “Adenauer / de Gaulle” Era

Chair & Discussant: Benedikt Schoenborn (University of Tampere)

  • Elmar Hellendoorn (University of Utrecht), Nuclear Beginnings between Paris and Bonn. French Politico-Strategic Motives for Franco-German Uranium Enrichment and the ‘Syndicat d’études pour une usine de séparation isotopique européenne’, 1954-1957.
  • Andreas Lutsch (University of Würzburg; CISAC, Stanford University), From Bonn to Valhalla? Nuclear Assistance and West German Nuclear Ambitions, 1960-1963.
  • Frédéric Gloriant (University of Paris III, ICEE), De Gaulle’s Nuclear Policy towards West Germany: A Historiographical Reappraisal, 1958-1969.

11:00 – 11:15  Coffee Break

11:15 – 12:30  Panel 2: Ostpolitik and the Franco-German Nuclear Relations

Chair: Elmar Hellendoorn (University of Utrecht)

  • Benedikt Schoenborn (University of Tampere), Early Concepts of Ostpolitik and French Nuclear Deterrence.
  • Nicolas Badalassi (University of South Brittany, CERHIO), Franco-German Relations, European Security and Disarmament Issues in the Era of Ostpolitik, 1969-1974.

Discussant: Andreas Lutsch (University of Würzburg; CISAC, Stanford University)

12:30 – 14:00  Lunch

14:00 – 16:00  Panel 3: From the Euromissiles Crisis until the End of the Cold War

Chair & Discussant: Frédéric Bozo (University of Paris III, ICEE)

  • Ilaria Parisi (University of Paris III, ICEE), Moving to the “Second Circle” : French Deterrence, the Defence of Europe and the German Question, 1975-1983.
  • Yannick Pincé (University of Paris III, ICEE), France-Federal Germany: A strategic Debate that became Political during the Eighties.
  • Dominique Mongin (INALCO), Evolution of French Nuclear Strategy towards Germany during the Mitterrand’s Presidency.

16:00 – 16:30 Coffee Break

16:30 – 18:00  Panel 4: Controversies and Concepts: How Relevant is the Concept of “Extended Nuclear Deterrence” in the Franco-German Context?

Chair & Discussant: Oliver Meier (SWP, Berlin)

  • Joël Mouric (University of Western Brittany), Raymond Aron, Germany and the Atomic Bomb.
  • Christine Leah (Yale University), Extended Deterrence by Non-Superpower Nuclear Weapon States.

Samedi 2 juillet 2016

9:00 – 11:00 Panel 5: Nuclear Uncertainties in the Post-Cold War Era

Chair : Dominique Mongin (INALCO)

  • Guillaume de Rougé (University of Paris III, ICEE), The French Commitment in the Alliance’s Nuclear Deterrence Debate since 2014: Rationale, Challenges, and Potential Implications for the Franco-German Relationship.
  • Oliver Meier (SWP, Berlin), Walking Together in Different Directions? Prospects for French-German Cooperation on Nuclear Deterrence and Arms Control.

Discussant: Christine Leah (Yale University)

  • 11:00 – 11:15  Coffee Break
  • 11:15 – 12:00 Conclusion and Debate

Lieux

  • Université Bretagne Sud, 4 Rue Jean Zay
    Lorient, France (56100)

Dates

  • jeudi 30 juin 2016
  • vendredi 01 juillet 2016
  • samedi 02 juillet 2016

Fichiers attachés

Mots-clés

  • France, Allemagne, guerre froide, dissuasion, nucléaire, europe, stratégie, construction européenne

Contacts

  • Nicolas Badalassi
    courriel : nicolas [dot] badalassi [at] univ-ubs [dot] fr

Source de l'information

  • Guillaume de Rougé
    courriel : guillaume [dot] derouge [at] univ-paris3 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le « couple franco-allemand » et la dissuasion nucléaire : entre méfiance historique, malentendus réciproques et convergences implicites (de 1954 à nos jours) », Colloque, Calenda, Publié le mardi 21 juin 2016, http://calenda.org/370830