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Appropriations d’espaces en contexte colonial et impérial

Appropriating Space in Colonial and Imperial Contexts

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Publié le mardi 28 juin 2016 par João Fernandes

Résumé

Les représentations culturelles et les pratiques sociales sont au cœur du renouvellement des études coloniales et impériales depuis les années 1980. Plus récemment, les recherches se sont intéressées à la dimension spatiale des phénomènes coloniaux via la fabrique d’atlas thématiques ou l’analyse de productions cartographiques. Le présent appel à communications invite à explorer plus avant les articulations concrètes entre jeux d’acteurs et transformations spatiales en ayant recours à la notion d’appropriation. Axé sur des terrains (post)coloniaux et impériaux de l’ère contemporaine (XIXe -XXIe siècles), englobant mondes urbains et mondes ruraux, ce colloque pluridisciplinaire et international ambitionne de saisir, dans un contexte général de domination, la complexité des dynamiques d’appropriation spatiale et l’impact de celles-ci sur la redéfinition des rapports sociaux. Comment évoluent en particulier les conditions d’accès, les vécus et les identités associés à un lieu qui lui-même peut changer radicalement ?

Annonce

Argumentaire

Les représentations culturelles et les pratiques sociales sont au cœur du renouvellement des études coloniales et impériales depuis les années 1980. Plus récemment, les recherches se sont intéressées à la dimension spatiale des phénomènes coloniaux via la fabrique d’atlas thématiques ou l’analyse de productions cartographiques[1]. Le présent appel à communications invite à explorer plus avant les articulations concrètes entre jeux d’acteurs et transformations spatiales en ayant recours à la notion d’appropriation.

Empruntant largement à la géographie et à l’anthropologie, ce concept permet en effet d’échapper à l’ethnocentrisme et aux restrictions de sens que véhiculent d’autres termes – comme celui très juridique et européen de « propriété »[2] – pour englober toutes les manières qu’ont les acteurs de considérer un espace comme le leur. Les lectures qu’ils en font ou les actions qu’ils entreprennent pour s’en assurer le contrôle – réel, fictif ou symbolique – relèvent tantôt de la projection, tantôt d’un processus en cours, voire d’un acquis même incomplet ou provisoire. Au pluriel, appropriations permet de mieux saisir des situations marquées par des divergences d’appréciation, des états concomitants ou successifs qui, au surplus, s’accommodent, interfèrent ou entrent en conflit les uns avec les autres.

Les expériences coloniales/impériales des XIXe-XXe siècles à travers le monde, jusque dans leurs démantèlements postérieurs ou leurs prolongements actuels, sont un observatoire privilégié des phénomènes d’appropriation. Viennent immédiatement à l’esprit la mainmise sur les ressources naturelles, les changements apportés aux paysages urbains et ruraux, les nouvelles manières de vivre ou de concevoir l’espace. Ces bouleversements ont parfois été pensés en amont de façon rationnelle, quand bien même leur exécution consacre l’improvisation et le bricolage. Ils sont facilités, à partir de la première moitié du XIXe siècle, par des vagues migratoires sans précédent depuis l’Europe, la Russie ou le Japon, et par des outils à l’efficacité grandissante, nés des révolutions idéologiques, industrielles et scientifiques[3]. Il s’agit à l’époque d’explorer et de conquérir des territoires proches ou lointains, de les mettre en cartes ou en statistiques, de les transformer et de les exploiter concrètement. L’impact sur les populations colonisées se lit dans leur rapport à l’espace quand celui-ci est chamboulé par de nouveaux interdits, aménagements, usages ou besoins.

Or la nature de ces interventions et l’impulsion qui leur est donnée ne sont ni homogènes, ni systématiques. Elles peuvent dépendre des contraintes locales, des moyens consacrés à leur application, de débats, d’intérêts et de vécus contrastés dans les rangs des colonisateurs : publicistes, ingénieurs et savants, hommes politiques ou d’affaires, militaires, fonctionnaires, missionnaires, voyageurs, migrants définitivement installés mais plus ou moins nombreux. Ces facteurs conditionnent les rythmes, l’intensité et la géographie de formes d’appropriation qui évoluent dans le temps. Par exemple, l’emprise foncière du Canadian Pacific Railway au début des années 1880 précipite la sédentarisation et le resserrement des Siksikas, des Pikunis et des Gens-du-Sang. En ouvrant les plaines de l’Alberta et de la Saskatchewan aux flux de migrants anglophones, elle remet aussi en cause les concessions accordées jusque-là à une poignée de colons métis. Quand ceux-ci se révoltent (1885), c’est encore par le rail qu’arrivent les renforts militaires[4]. Mais l’approche privilégiée ici n’entend pas se limiter aux interventions allogènes. En effet, s’intéresser à l’ensemble des appropriations, c’est prendre en considération les modes et formes précoloniaux, leurs pesanteurs ou survivances en contexte de domination, ainsi que les interventions renouvelées des colonisés[5]. Même là où la révolution spatiale semble totale, l’agentivité (agency) des acteurs autochtones[6] peut être saisie dans leurs manières de combattre, d’ignorer, de contourner, voire de profiter des nouvelles contraintes territoriales. Ailleurs, leurs capacités d’adaptation ou d’invention sont perceptibles dans leurs propres lectures et usages de l’espace produit par les colonisateurs[7]. Transcendant le « fossé colonial »[8], des formes de coproduction de l’espace caractérisent aussi des situations où les autochtones interviennent en tant que guides, interprètes, acteurs économiques ou représentants de l’autorité. C’est le cas à Alexandrie, dans la seconde moitié du XIXe siècle, où la pratique de l’assurance des biens mobiliers et immobiliers offre un exemple de collaboration professionnelle ayant un impact sur la construction sociale du spatial. Elle se déploie dans un cadre syndical et international, autour d’intérêts partagés entre négociants égyptiens et étrangers qui produisent ensemble une cartographie privée, régulièrement mise à jour. Celle-ci révèle, dans une ville en pleine croissance, des choix de cadrage et de toponymes, l’identité des propriétaires et de leur clientèle, une nouvelle perception des risques et une certa