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Le récit généalogique

Genealogical narratives

Appel à contribution pour les Cahiers de littérature orale, n°83 (2018/1)

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Publié le vendredi 01 juillet 2016 par Céline Guilleux

Résumé

En Occident, la généalogie, de longue date étroitement associée à l’écriture et à la science historique, est en marge de la littérature orale. En outre, les moyens modernes d’établissement de la généalogie (état-civil, registres ecclésiastiques, archives familiales, désormais analyses génétiques et documents numériques) et ses modes de transcription (listes, « arbres ») reposent  essentiellement sur l’écrit. Toutefois demeurent des pratiques spécifiques et des aires culturelles dans lesquelles la généalogie est affaire d’oralité. Les contributions à ce numéro des Cahiers de littérature orale exploreront, avec les aspects sociaux et politiques fondamentaux du récit généalogique, ses différentes dimensions langagières, littéraires et même « poétiques » (Campion 2015).

Annonce

Direction

Sous la direction de Sophie Chave-Dartoen et Bruno Saura

Argument

L’association étroite, en Occident, de la généalogie à l’écriture et à la science historique parait en faire un objet en marge de la littérature orale. S’il est vrai que les moyens modernes d’établissement de la généalogie (état-civil, registres ecclésiastiques, archives familiales, désormais analyses génétiques et documents numériques) ainsi que ses modes de transcription (listes, « arbres ») relèvent de l’écrit, il n’en a pas toujours été ainsi ; il demeure également bien des aires culturelles dans lesquelles la généalogie est essentiellement affaire d’oralité. Au-delà de ses aspects sociaux et politiques fondamentaux en contexte traditionnel, la généalogie présente une dimension langagière et même littéraire intéressante, au point que Pierre Campion évoque (2015) le récit généalogique en termes de « poétique » Dans les sociétés occidentales contemporaines, les récits généalogiques entretiennent aussi de nouveaux liens avec la parole, une parole parfois à vertu thérapeutique, pour connaître un héritage autant que pour s’en libérer.

Les contributions attendues pour ce numéro des Cahiers de littérature orale exploreront les différentes facettes du récit généalogique en se rattachant à l’un et/ou l’autre des trois axes de réflexion suivants :

1. La généalogie dans le contexte des cultures orales

Dans les sociétés de l’oralité, les généalogies présentent une dimension politique avérée. Les plus susceptibles de traverser le temps sont celles de chefs, de rois, de descendants d’un ancêtre à l’origine de l’installation sur un territoire ou d’une lignée de grands hommes. Certaines généalogies sont directement enchâssées dans des cosmologies mettant en scène des forces cosmiques ou des phénomènes naturels dits être des ancêtres, comme dans le kumulipo, chant hawaïen de la création (Beckwith, 1981 ; Thompson 1996 : A645. Creation of universe: genealogical type). Une telle inscription des récits généalogiques dans un ordre « naturel’ » harmonieux passe évidemment sous silence les logiques sociales qui tendent et sous-tendent ces discours, les conflits entre aînés et cadets, les ruptures et bifurcations, les adultères, les adoptions. Le récit généalogique est donc au plus haut point une construction sociale et historique. C’est pourquoi, de longue date, historiens et ethnologues ont étudié la validité du recours à la généalogie pour retracer l’histoire ancienne des peuples ‘’sans écriture’’, dans une perspective chronologique (Diabate, 1986 ; Perrot, 1989).

En dehors de ce type de problématique, pourraient être étudiés le degré de sacralité des généalogies traditionnelles, ainsi que leur caractère plus ou moins secret (Thompson 1996 : C564.6. Tabu: teaching genealogy of chiefs to commoners);  la personne (genre, origine, statut) de ceux qui les conservaient (ou conservent), parmi lesquels les célèbres griots africains (Bornand, 2005, 2012) ; les conditions de leur transmission - souvent à l’occasion de rites liés à une naissance, une alliance familiale, une consécration, un deuil.

Il serait également fécond d’aborder les aspects langagiers et même littéraires des généalogies. De l’Europe du Moyen Âge aux terres d’Afrique et aux rivages d’Océanie, elles ne constituent pas nécessairement des récits séparés d’autres types de paroles (chants, odes, légendes épiques) ; elles peuvent même entretenir des liens avec une culture du divertissement (Duby, 1967).

2. La généalogie entre oralité et culture de l’écrit

Que son apparition soit le fruit d’une dynamique interne ou le produit d’un contact, l’émergence d’une culture de l’écrit, puis sa généralisation ont eu des conséquences sur des récits généalogiques jusque-là oraux. Les contradictions et la dimension idéologique des généalogies apparaissent alors évidentes à travers l’étude comparative des généalogies, ou de plusieurs versions d’une même généalogie. Peuvent être mis en lumière des ajouts, des suppressions de personnages ou de lignées ; également, des phénomènes de collusion avec des généalogies relevant d’une autre aire culturelle. L’introduction d’une culture de l’écriture, en situation d’acculturation religieuse, produit ainsi le gauchissement de certaines généalogies traditionnelles (en Afrique subsaharienne musulmane, il est prestigieux de se trouver des ancêtres arabes ; ailleurs, de descendre d’Adam, de Noé, d’Abraham), autant que le moyen de mettre en évidence leur altération. Dans la lignée des travaux de Jack Goody (1978) relatifs à d’autres types de récits, on peut observer que la pratique de l’écriture entraine aussi une restructuration formelle des généalogies (Calame, 2006). Elles s’organisent en colonnes, faisant apparaître des conjoints aux identités autrefois non transmises; prennent l’allure d’un arbre ; se déclinent à partir des ancêtres, en direction d’un personnage contemporain ou bien en sens contraire, etc. Dans les cultures de l’écrit comme dans celles  de l’oralité, d’autres formes d’expression (peinture, sculpture…) complètent aussi le récit généalogique, tentant à leur façon de rendre compte d’une continuité familiale ou dynastique tout en distinguant des individus par des traits personnels.

3. Le récit généalogique contemporain

Une véritable « passion généalogique » (Bromberger, 1998) s’est emparée des sociétés occidentales à la fin du 20e siècle, conduisant à la multiplication de la production d’arbres généalogiques ; également de récits généalogiques rédigés à partir de multiples matériaux (actes officiels écrits, photos, journaux,  histoires familiales). Certes, des récits de ce type existaient déjà, comme ceux des milieux bourgeois lyonnais des 19e et 20e siècles étudiés par Chantal Rodet et Yves Grafmeyer (2010). Émanant très souvent de personnes issues de branches cadettes de milieux supérieurs (voire de l’aristocratie), ces derniers répondaient à un souci d’éviter le déclassement, d’accepter socialement différents héritages familiaux. En notre début de 21e siècle, les situations se diversifient. Nombre des récits généalogiques contemporains possèdent une dimension psychologique, suivant par exemple la démarche psychogénéalogique (Van Ersee et Maillard, 2002). L’élaboration de ces récits peut avoir pour finalité de rompre avec certains ancêtres ayant commis une faute grave, représentant un héritage destructeur, une situation d’ « impasse généalogique» ; de transmettre ou de ne pas transmettre un nom, un prénom, une histoire. Ils ne sont plus produits par des puissants ou à destination de ceux-ci. Ils se veulent des constructions orientées vers la réalisation de soi, d’un individu évoluant du statut de produit à celui de sujet d’une histoire familiale ; tel est le sens du travail, en France, des groupes Roman familial et trajectoire sociale (Gaulejac, 1999 ; Lainé 1998). Si la culture de l’écriture est essentielle dans la démarche des individus qui constituent leur propre récit généalogique, la parole, qui est au fondement de la démarche clinique ne cesse de l’accompagner (Mercier et Rheaume, 2007).

Bibliographie indicative

BROMBERGER, Christian, 1998, Passions ordinaires, Paris, Hachette Littérature Pluriel, 544 p. 

BECKWITH, Martha, 1981, The Kumulipo. A Hawaiian Creation Chant, Honolulu, The University Press of Hawai’i, 257 p.

BORNAND, Sandra, 2005, Le discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger, Paris, Karthala, 464 p + CDROM.

BORNAND, Sandra, La construction d'une mémoire partagée : les griots généalogistes et historiens songhay-zarma du Niger, Cahiers de Littérature Orale n°69, p.107-139.

CALAME, Claude, 2006, Logiques catalogales et formes généalogiques, Kernos [En ligne], 19/2006, mis en ligne le 24 mai 2011, consulté le 2 juillet 2015. URL : http://kernos.revues.org/424

CAMPION, Pierre, 2015, ‘’Le récit de généalogie, une poétique ?’’, Mis en ligne 1er mars 2015, consulté le 30 juin 2015. URL : http://pierre.campion2.free.fr/cgenealogie.htm

DIABATE, Henriette, 1986, Les Sanvinn. Sources orales et histoire, essai de méthodologie, Dakar & Abidjan, Nouvelles éditions Africaines, 189 p.

DUBY, Georges, 1967, Remarques sur la littérature généalogique en France aux XIème et XIIème siècles, Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2-1967, p. 335-345.

GAULEJAC, Vincent de, 1999, L’histoire en héritage, Paris, Desclée de Brouwer, 304 p.

GOODY, Jack, 1978, La raison graphique. Domestication de la pensée sauvage, Paris, Les éditions de minuit, 272 p.

GOODY, Jack, 1994, Entre l’oralité et l’écriture, Paris, PUF coll. Ethnologies, 323 p.

LAINE, Alex, 1998, Faire de sa vie une histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 276 p.

LAPIERRE, Nicole, 1995, Changer de nom, Paris, Stock, 396 p.

LUFFIN, Xavier, 2005, « Nos ancêtres les Arabes », Civilisations. Revue internationale d’anthropologie et de Sciences humaines 53, p. 177-209.

MERCIER, Lucie ; RHEAUME Jacques, 2007, Récits de vie et sociologie clinique, Québec, Editions de l’IQRC/Université Laval, 348 p.

ONG, Walter, 1986, Writing is a technology that restructures thought in Gerd BAUMANN, The written word Literacy in transition. Wolfson College Lecture 1985, Oxford, Clarendon Press, p. 23-50.

PERROT, Claude-Hélène, 1989, Sources orales de l’histoire de l’Afrique, Paris, éditions du CNRS, 228 p.

RODET, Chantal ; GRAFMEYER, Yves, 2010, Généalogies. Le récit bourgeois XIXe et XXe siècles, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 503 p.

SAURA, Bruno 2008, Quand la voix devient la lettre : les manuscrits autochtones de Polynésie française,  Journal de la Société des Océanistes, 126-127, p. 293-309.

THOMPSON Stith (éd.), Motif-index of Folk-Literature : a Classification of Narrative Elements in Folktales, Ballads, Myths, Tables, mediaeval Romances, Exempla, Fabliaux, Jest-books and local Legends, Indiana University press, Bloomington, Indianapolis, 1996, 6 vol.

VAN ERSEEL Patrice; MAILLARD Catherine, 2002, J'ai mal à mes ancêtres: la psychogénéalogie aujourd'hui, Paris, Albin Michel, 208 p. 

Procédure et calendrier

Les propositions (intentions de contributions ; avec titre et résumé ne dépassant pas 1000 signes) sont à adresser à Sophie Chave-Dartoen (sophie.chave-dartoen@u-bordeaux.fr) et Bruno Saura (bruno.saura@upf.pf)

le 1er octobre 2016  au plus tard.

Les articles sélectionnés devront être remis avant le 1er septembre 2017

Les articles doivent être écrits en français ou en anglais ; le titre, le résumé et les mots clés sont à donner dans les deux langues.

La note aux auteurs est disponible sur le site de la revue : http://clo.revues.org/

Comité de rédaction

  • Ioana Andreesco, Paris
  • Mihaela Bacou, Columbia University, Paris
  • Nicole Belmont, EHESS – Laboratoire d'Anthropologie Sociale
  • Brunhilde Biebuyck, Columbia University, Paris
  • Sandra Bornand, CNRS – LLACAN
  • Manon Brouillet, EHESS, Paris
  • Josiane Bru, LISST, Centre d’anthropologie sociale, Toulouse
  • Micheline Lebarbier, CNRS – LACITO
  • Cécile Leguy, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3 – LACITO
  • Bertrand Masquelier, LACITO
  • Katell Morand, Université Paris Ouest Nanterre La défense, Centre de Recherche en Ethnomusicologie, LESC
  • Jean-Marie Privat, Université de Lorraine – CREM

Comité scientifique

  • Dan Ben Amos, University of Pennsylvania
  • Jean Derive, Université de Savoie  LLACAN
  • Jack Goody, St John’s College, Cambridge Veronika Görög-Karady, CNRS
  • Lee Haring, Brooklyn College of the City University of New York
  • Juha Pentikaïnen, University of Lappland
  • Carme Oriol, Université Rovira i Virgile,Tarragona

Catégories

Dates

  • samedi 01 octobre 2016

Mots-clés

  • généalogie, récit, oralité, littérature orale

Contacts

  • Sophie Chave-Dartoen
    courriel : sophie [dot] chave-dartoen [at] u-bordeaux [dot] fr
  • Bruno Saura
    courriel : bruno [dot] saura [at] upf [dot] pf

Source de l'information

  • Sophie Chave-Dartoen
    courriel : sophie [dot] chave-dartoen [at] u-bordeaux [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le récit généalogique », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 01 juillet 2016, http://calenda.org/372450