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Éthique publique et patrimoine : des enjeux politiques aux enjeux professionnels

Public ethics and heritage - from political issues to professional issues

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Publié le lundi 29 août 2016 par Céline Guilleux

Résumé

L’objectif de ce numéro spécial consiste à faire le point sur les liens entre éthique et patrimoine culturel, tout en cherchant à mettre en relief les grandes orientations de la recherche francophone qui traite de ces questions. De plus, ce numéro spécial a pour objectif de dépasser un traitement de la question qui se limiterait aux défis des processus de patrimonialisation et aux résistances à la patrimonialisation, sans pour autant ignorer ces aspects soulevés par les auteurs.

Annonce

Argumentaire

Lorsque l’on parle de patrimoine, il est un lieu commun aujourd’hui de faire appel à la notion de « devoir de mémoire » pour désigner un certain nombre d’obligations que nous aurions à l’égard du passé. Ce devoir de mémoire se traduit parfois par un sentiment, par une sensibilité à l’égard des témoignages du passé. Le patrimoine laisse aussi entendre une certaine fragilité, et ce, tant au niveau matériel qu’au niveau social, nous convoquant du coup à adopter le rôle de gardien et à développer des mesures permettant d’en faire la préservation. Mû par cette sensibilité et cette conscience d’une grande fragilité, le célèbre romancier français Victor Hugo en appelait à une « Guerre aux démolisseurs » dans un pamphlet produit en 1825 à l’intention des politiciens pour préserver le patrimoine bâti des entrepreneurs et spéculateurs du Paris du 19e siècle (Hugo, 1829). Le patrimoine est souvent considéré comme un bien commun qui nous rattache à la ligne du temps et qui tisse les liens d’une histoire collective partagée. En somme, qu’il soit question de patrimoine bâti, ou qu’il soit question encore de patrimoine intangible (lié à nos identités, manières de faires, à pratiques et manières d’être), les processus patrimoniaux renferment une pluralité d’enjeux et recoupent plusieurs débats d’éthique publique. La notion de devoir de mémoire, au cœur de plusieurs discours patrimoniaux, nous incite à prendre en considération les thèmes découlant des éthiques de l’obligation et de la responsabilité. Inversement, cette obligation – dont les fondements sont à définir – se heurte aujourd’hui aux discours de l’action publique des différents gouvernements qui annoncent les limites des capacités des pouvoirs publics en matière patrimoniale. D’abord, au devoir de mémoire se confronte une injonction à produire un avenir et le patrimoine se voit souvent relégué au second plan de projets de développement urbain et de développement industriel (Poulot, 2003). Ensuite, les limites financières sont souvent invoquées pour annoncer un retrait de l’État ou une intervention minimale dans le domaine. Cette logique utilitariste est particulièrement saillante dans le champ patrimonial (Gray, 2007; 2008). L’extension de cette logique se retrouve tout naturellement dans le champ du développement international (Kila, 2013; Logan, 2014). Alors que des vies humaines sont en proie à d’extrêmes souffrances dans plusieurs régions du globe, et que les interventions humanitaires se réalisent dans des contextes de ressources raréfiées, faut-il se préoccuper du patrimoine en péril? Le patrimoine est-il source d’un discours social profondément conservateur et aveugle aux productions contemporaines de la culture (Fibigier, 2015) ou est-il source d’une éthique progressiste (Bennett, 1998), qui nous invite à nous interroger sur nos identités et manières d’être dans le monde?

L’objectif de ce numéro spécial consiste à faire le point sur les liens entre éthique et patrimoine culturel, tout en cherchant à mettre en relief les grandes orientations de la recherche francophone qui traite de ces questions. De plus, ce numéro spécial a pour objectif de dépasser un traitement de la question qui se limiterait aux défis des processus de patrimonialisation et aux résistances à la patrimonialisation, sans pour autant ignorer ces aspects soulevés par les auteurs. Il s’agit de proposer une réflexion qui dépasse l’étalage des luttes patrimoniales pour faire place à une réflexion qui s’articule précisément dans le champ des débats d’éthique publique pour mettre en évidence le caractère fécond de chacune des réflexions et études de cas présentés. Autrement dit, que retrouve-t-on au-delà des résistances et critiques du patrimoine? Quel espace de débats éthique s’ouvre à nous? Afin d’éviter cet écueil, ce numéro propose trois grands sous-thèmes, soit trois grands débats : le patrimoine et le devoir de mémoire, le patrimoine et l’altérité, le patrimoine en contexte professionnel.

Le devoir de mémoire : obligations, utilité, responsabilité et pouvoirs publics

Les pouvoirs publics occupent une place de première importance dans l’articulation des politiques et stratégies patrimoniales. Il s’agit ici de relever les enjeux d’éthique publique qui découlent des questions patrimoniales en mettant l’accent sur les débats et approches théoriques et philosophiques. Les textes attendus relèveront des courants des éthiques de l’obligation, en cherchant à en trouver les sources. Ils relèveront aussi des éthiques de la responsabilité et de l’utilité et puiseront leur inspiration d’enjeux théoriques aussi bien que d’études de cas. Parmi les questions soulevées, ce numéro spécial invite les textes qui s’interrogent sur les processus de patrimonialisation, sur le développement du patrimoine et sur les limites que rencontrent ces processus. Les textes peuvent aussi chercher à mettre en évidence les aspects créatifs des dynamiques patrimoniales en cherchant à mettre en évidence le fonctionnement des « lieux de mémoire ». Il s’agit aussi de faire écho aux discours des limites du patrimoine. Au-delà des calculs d’utilité, que faire des dérives instrumentales du patrimoine? Aussi quelles sont les limites de l’État et qu’elle est la place des groupes communautaires dans les dynamiques patrimoniales? Cette question invite aussi un recadrage de la question du patrimoine afin de rendre compte des philosophies de la citoyenneté qui sont sous-jacentes à certaines de ces stratégies. Patrimoine républicain, communautaire, pluriel ou multiculturel? Quels sont les enjeux d’éthique politique qui découlent de ces considérations?

Patrimoine et altérité : le patrimoine et le patrimoine de « l’autre »

Le patrimoine est un rattachement à l’identité, au passé, mais il peut aussi être une parole et une relation à l’autre. Certaines expériences récentes ont mis en évidence des tentatives de suppression du patrimoine, comme autant de tentatives de suppression de la présence d’une autre culture. La destruction des Buddhas de Bamiyan par les talibans en 2001 ou encore l’appel à la destruction des artefacts d’art préislamique par des islamistes au Musée national des Maldives en 2008 sont autant d’exemples qui illustrent la politisation du patrimoine et les stratégies d’éradication du témoignage de la présence d’autrui – de la présence d’une autre culture – sur un territoire. Au-delà de ces exemples extrêmes, on peut aussi rappeler certains enjeux de rapports interculturels qui ne manquent pas de soulever plusieurs enjeux d’importance pour le patrimoine. On peut penser notamment à la responsabilité des institutions patrimoniales ayant fait l’acquisition – souvent par des méthodes hautement questionnables – d’un patrimoine étranger. Les institutions comme le British Museum, pour ne nommer que celle-ci, recèlent des trésors culturels qui font aujourd’hui l’objet de demandes de restitution par les pouvoirs publics grecs ou néo-zélandais. C’est au prix de grands efforts de communication que de prestigieuses institutions culturelles européennes et américaines justifient la présence d’artefacts appartenant à un patrimoine culturel étranger dans leur collection. Des moyens supérieurs en termes de préservation, la protection contre les conflits, et l’accès à un public international sont autant d’arguments mobilisés par ces institutions qui cherchent à tout prix à défendre l’intégrité de leurs collections. Cet enjeu fait débat. En prenant la question sous un angle différent, que faire du patrimoine du conquérant? L’émergence d’une perspective postcoloniale dans les sociétés d’Asie, d’Afrique, et d’Amérique pourrait-elle inspirer de nouvelles pratiques patrimoniales? Que faire de ce patrimoine renfermant des traces ambivalentes, d’un patrimoine étranger, mais si familier? Ce numéro spécial invite cette réflexion à un rapport patrimonial postcolonial.

Patrimoine et ethos professionnel 

Depuis la fin des années 1970, le monde professionnel du patrimoine est traversé par de nombreuses remises en question. Les professionnels sont souvent les plus critiques à l’égard des dynamiques patrimoniales. Quelles sont les sources de cette approche réflexive et critique du travail professionnel? Ce discours autocritique est-il en phase de s’épuiser? Ou est-ce qu’on retrouve un renouvellement du discours critique chez les professionnels du patrimoine? Est-ce qu’un ethos professionnel s’affirme chez les professionnels du champ patrimonial? Les professionnels doivent-ils participer à l’élaboration des politiques? Plusieurs transformations sociales et technologiques ont contribué aux mutations de certains métiers, que l’on pense seulement aux conservateurs de musée, aux libraires, aux archivistes, et aux interprètes du patrimoine en tout genre. Un patrimoine de plus en plus « digital et numérique » et des pressions pour le développement de stratégies patrimoniales inclusives des diversités de publics, de cultures, représentatifs des diasporas, de la diversité culturelle et des « besoins spéciaux » sont aujourd’hui les nouvelles donnes de l’action patrimoniale. De ces mutations professionnelles et sociales se dégage-t-il fondamentalement de nouvelles formes d’obligation et de nouvelles formes de responsabilité à l’égard du patrimoine? Ces appels à la représentativité et à l’accessibilité du patrimoine constituent-ils le ferment de nouveaux rapports entre professionnels, usagers et pouvoirs publics?

Références

Bennett, T. (1998). Culture : A Reformer’s Science, Sydney, Allen & Unwin.

Fibigier, T. (2015). « Heritage Erasure and Heritage Transformation: How Heritage is Created by Destruction in Bahrain », International Journal of Heritage Studies, vol. 21, no 4, p. 390-404.

Gray, C. (2007). « Commodification and instrumentality in cultural policy », The International Journal of Cultural Policy, vol. 13, no 2, p. 203-215.

Gray, C. (2008). « Instrumental policies: causes, consequences, museums and galleries », Cultural Trends, vol. 17, no 4, p. 209-222.

Hugo, V. ([1829] 2009), « Guerre aux démolisseurs »,Revue des deux mondes, avril.

Kila, J. (2013). « Inactive, Reactive, or Pro-Active?: Cultural Property Crimes in the Context of Contemporary Armed Conflicts », Journal of Eastern Mediterranean Archeology and Heritage Studies, vol. 1, no 4, p. 319-324.

Logan, W. (2014) « Heritage Rights – Avoidance and Reinforcement », Heritage and Society, vol. 7, no 2, p. 156-169.

Poulot, D. (2003). Patrimoine et musées. Paris, Hachette supérieur.

Coordonnateurs

  • Jonathan Paquette, professeur agrégé, Université d’Ottawa jonathan.paquette@uottawa.ca
  • Marc Terrisse, chercheur, Centre de recherche historique – Université du Maine, Anger, France

Démarche qualité de la Revue

Avant publication, tout article fait obligatoirement l’objet d’une double évaluation par les pairs, lesquels évaluent son acceptabilité. En cas de controverse sur un article ou sur une partie d’un article, l’auteur est avisé et est invité à modifier son texte à la lumière des commentaires des évaluateurs. Le Comité de direction de la Revue peut refuser un article s’il ne répond pas aux normes minimales d’article scientifique ou s’il n’est pas lié à la thématique choisie.

Modalités de soumission

Les chercheurs désireux de publier un article doivent faire parvenir une proposition d’article aux responsables scientifiques du numéro (adresses ci-dessus). Les propositions d’article doivent compter de 150 à 200 mots.

Le Comité de direction de la Revue fera part de sa décision dans les quinze jours suivant la date limite de remise des propositions. Les auteurs dont la proposition aura été retenue pourront envoyer leur article complet. Les articles doivent compter un maximum de 40 000 caractères et inclure un résumé (en français et en anglais) d’environ 120 mots, de même qu’une bibliographie complète (n’excédant pas trois pages).

Les articles complets remis seront ensuite soumis à une double évaluation par les pairs (le processus est anonyme). Après l’évaluation, des modifications peuvent être demandées aux auteurs si l’article est accepté.

Conditions de soumission 

Les propositions de soumission, sous forme de résumés de 150 à 200 mots, doivent être envoyées à : Jonathan Paquette jonathan.paquette@uottawa.ca et la revue Éthique publique ethiquepublique@enap.ca

avant le 16 novembre 2016.

Date limite pour remettre les textes : 31 mars 2017

Parution prévue (en ligne seulement, en libre accès immédiat) : novembre 2017

Comité de rédaction

  • Christian Arnsperger (Université catholique de Louvain)
  • Luc Bégin (Université Laval)
  • Ryoa Chung (Université de Montréal)
  • Didier Froidevaux (directeur des études de la police cantonale de Genève)
  • Diane Girard (consultante)
  • Steve Jacob (Université Laval)
  • André Lacroix (Université de Sherbrooke)
  • Jean-Marc Larouche (Université du Québec à Montréal)
  • Georges A. Legault (Université de Sherbrooke)
  • Denis Mûller (Université de Lausanne)
  • Florence Piron (Université Laval)
  • Fernand Harvey (chaire Fernand-Dumont - INRS)
  • Franz Schultheis (Université de Neuchâtel)
  • Martine Xiberras (Université Paul-Valéry, Montpellier)

Comité scientifique

  • Claude Corbo (Université du Québec à Montréal)
  • Robert E. Goodin (Australian National University)
  • Guy Laforest (Université Laval)
  • Frédéric Lesemann (INRS)
  • Louise Melançon (Université de Sherbrooke)
  • Patrice Ouellet (Bureau de dévelop¬pement économique du Canada)
  • Jacques Racine (Université Laval)
  • Guy Rocher (Université de Montréal)
  • Pierre Rosanvallon (École des hautes études en sciences sociales)
  • Charles Taylor (Université McGill)
  • Louise Vandelac (Université du Québec à Montréal)
  • Philippe Van Parijs (chaire Hoover de l'Université de Louvain-la-Neuve)
  • Johan Verstraeten (Université de Leuven)

Dates

  • mercredi 16 novembre 2016

Mots-clés

  • patrimoine, bien commun, éthique publique, devoir de mémoire

Contacts

  • Corinne Sarian
    courriel : ethiquepublique [at] enap [dot] ca

Source de l'information

  • Corinne Sarian
    courriel : ethiquepublique [at] enap [dot] ca

Pour citer cette annonce

« Éthique publique et patrimoine : des enjeux politiques aux enjeux professionnels », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 29 août 2016, http://calenda.org/376088