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La sociologie de la littérature de Lucien Goldmann

The sociology of Lucien Goldmann's literature - reception, heritage and contemporary uses

Réception, héritages et usages contemporains

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Publié le mercredi 19 octobre 2016 par Elsa Zotian

Résumé

Cette journée d'études souhaite d'une part insister sur l'actualité possible de la pensée de Lucien Goldmann, l'intérêt que nous pourrions avoir à lire ou à relire cet auteur pour nourrir nos propres recherches ; et d'autre part mesurer l'influence de la sociologie de la littérature goldmanienne sur les outils conceptuels de la sociologie de la littérature et des études littéraires contemporaines.

Annonce

Argumentaire

Philosophe et sociologue français né en Roumanie, Lucien Goldmann (1913-1970) a été fortement influencé par le marxisme, et tout particulièrement par les travaux de Georg Lukács. Son œuvre se caractérise par une méthodologie matérialiste singulière. Partisan d’un marxisme hétérodoxe et humaniste opposé à tout dogmatisme, Goldmann a cherché à unifier les approches sociologiques et littéraires en proposant une nouvelle méthode, le structuralisme génétique, construit dans le prolongement du structuralisme de Jean Piaget (e.g. Le Dieu caché, 1959.) Par cette méthode, Goldmann entendait allier l’étude des contenus à celle des formes, combinaison qu’il considérait comme le préalable nécessaire à la compréhension des phénomènes culturels, ceux-ci ne pouvant se réduire selon lui ni à de simples reflets mécaniques de l’idéologie ni à des créations spontanées détachées du monde social. Profondément engagé au sein de l’espace intellectuel des années 60, c’est dans une dynamique complexe que Goldmann a pris position à la fois contre le structuralisme antihumaniste de Louis Althusser (structure sans sujet) et contre l’existentialisme sartrien (sujet sans structure), l’un comme l’autre étant, selon lui, opposés à la pensée dialectique (e.g. Goldmann 1966, Macherey 1966). Ce faisant, il s’est orienté vers l’élaboration d’une nouvelle dialectique, héritière de la pensée tragique et conçue comme une synthèse de paradoxes ayant marqué à la fois l’histoire littéraire et l’histoire du marxisme (structure/sujet, déterminisme/histoire, etc.).

La mort prématurée de Goldmann, ainsi que le reflux de la pensée marxiste et les réprobations dont elle a fait l’objet à partir de la fin des années 1970, ont rendu difficile la poursuite et la circulation d’une pensée critique à la fois interdisciplinaire, programmatique et évolutive. Goldmann demeure cependant une personnalité centrale dans l’histoire de la sociologie de la littérature et des débuts de son institutionnalisation. En France, son séminaire à l’EPHE puis à l’EHESS, de la fin des années 1950 à 1970, a ainsi constitué un des lieux de renouvellement du croisement des études littéraires et des sciences sociales. Les séjours de Goldmann à l’étranger, de même que sa participation à des colloques et des réseaux internationaux ont dans le même temps facilité la circulation internationale de ses travaux tout au long de sa carrière et dans les années qui ont suivi (Cusset 2003, Sanguineti et al 1967). Les développements de la sociologie de la littérature dans les espaces francophones attestent ainsi de de l’importance des travaux de Goldmann dans ce domaine. En effet, la sociologie de la littérature de Robert Escarpit, qui aborde la littérature dans une perspective communicationnelle (Van Nuijs 2007), de même que les travaux développés par Marc Angenot sur le discours social et ses liens avec la production littéraire (Angenot 1985), comme la sociocritique de Claude Duchet (Duchet 1979, Leenhardt 1975), ou encore la sociologie des arts et de la littérature de Pierre Bourdieu, qui envisage l’espace social à travers les dynamiques insufflées par la notion de champ et réinterroge les processus de production de la littérature à travers l’étude des trajectoires ou la notion de point de vue (Bourdieu 1966, 1992 ; Jurt 2004) ; toutes se sont nourries de nombreuses réflexions critiques sur les travaux de Goldmann (Leenhardt 1967, Sapiro 2014). Plus récemment, les travaux contemporains en sociologie de la littérature et plus généralement dans les études littéraires s’inscrivent dans le prolongement de ces courants (voir Glinoer 2016, Meizoz 2004, Sapiro 2007).   

Enfin, les contributions de Goldmann à l’Institut de Sociologie de l’Université Libre de Bruxelles, où il créa le Centre de Sociologie de la littérature en 1961 avant d’en devenir le directeur en 1964, ont marqué une génération d’étudiants et de chercheurs dans ce domaine (Heyndels 1988). Ceux-ci ont pu poursuivre cette orientation dans leurs propres travaux, et proposer des hommages et/ou des introductions à son œuvre (e.g. Lallemand et.al, 1973 ; Leenhardt 1971, Naïr, Löwy, 1973 ; Goldmann, Löwy Naïr, 1977.) Goldmann n’est ainsi pas tombé dans l’oubli, comme le prouve la récente journée d’études « Lucien Goldmann » qui a eu lieu à l’Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine en 2009 et dont les actes ont été publiés en 2010 (Ferrette 2010). Pourtant, au sein de la recherche littéraire comme en sociologie de la littérature, l’intérêt porté à Lucien Goldmann reste marginal. Si l’on se réfère régulièrement à ses lectures de Racine et de Pascal, les pistes proposées dans d’autres œuvres sont plus rarement explorées – on peut penser notamment aux analyses contenues dans Pour une sociologie du roman, publié en 1964 ou à celles incluses dans Structures mentales et création culturelle, publié en 1970. Nous voudrions souligner ici l’importance générale de la méthodologie proposée par Goldmann. 

Au-delà d'un simple hommage à Lucien Goldmann, cette journée d’études souhaite dès lors d’une part insister sur l'actualité possible de sa pensée, l’intérêt que nous pourrions avoir à lire ou à relire cet auteur pour nourrir nos propres recherches et d’autre part mesurer l’influence de la sociologie de la littérature goldmanienne sur les outils conceptuels de la sociologie de la littérature et des études littéraires contemporaines. Cette journée se composera ainsi de deux axes, non exclusifs.

Premièrement, par l’étude de la réception de l’œuvre de Lucien Goldmann en France et à l’étranger, nous tenterons de mettre en avant l’héritage d’un marxisme vivant, loin de correspondre aux critiques les plus fréquentes (mécanisme ou reflet, sociologisme non attentif aux formes, etc.). Sur la base de témoignages de proches du philosophe, il s’agira, en même temps que de rendre compte de la postérité de son travail, de réfléchir sur l’époque pendant laquelle se constitue cette œuvre, qui en cristallise de nombreux aspects. En effet, les années de production intellectuelle de Goldmann, entre les années 1950 et la fin des années 1960, se caractérisent notamment, dans les champs académiques et intellectuels, par d’importants et récurrents débats sur le statut de la littérature, en même temps que par l’apparition puis l’institutionnalisation de la sociologie et, partant, de la sociologie de la littérature, le tout dans le contexte d’une refonte générale des sciences humaines et sociales marquée par des périodes de forte polarisation des espaces intellectuels français et étrangers (Matonti 2005, Heilbron 2015). Comment s’est caractérisée la réception des travaux de Goldmann dans les études littéraires ? Quel rôle ont-ils joué dans les développements de la sociologie de la littérature ? Comment saisir les enjeux de la position intellectuelle et institutionnelle de Goldmann dans un moment de reconfiguration disciplinaire affectant particulièrement la sociologie et les études littéraires ? C’est ce type de questionnements que nous entendons mener.

Dans un deuxième temps, en partant de l’œuvre de Lucien Goldmann et de la méthodologie qu’il a pu proposer, il s’agira de rendre compte de nouvelles perspectives de recherche dans le domaine littéraire, peut-être insuffisamment exploitées. Voici, listés de manière non exhaustive, quelques sujets qui pourraient être abordés :

  • La notion de « vision du monde » dans les études littéraires, que l’on peut envisager comme l'expression d'une conscience collective ou comme le rapport entre l'individualité du sujet écrivain et la collectivité ;
  • Vision du monde, conscience collective et genre littéraire : existe-t-il des genres plus aptes que d'autres à exprimer cette vision du monde ? (On pourra par exemple réfléchir aux difficultés qu’a rencontré Goldmann en tentant de transposer une méthodologie de lecture des œuvres théâtrales à des œuvres romanesques dans Pour une sociologie du roman) ;
  • L'actualisation historique des types de médiations littéraires entre l'œuvre et la conscience collective (évolution possible du rôle de l'artiste-médian, particulièrement manifeste dans l’analyse que Goldmann fait du Nouveau Roman) ;
  • Peut-on penser une stylistique goldmanienne ? (On pourra notamment se rapporter à l’opposition entre Barthes et Goldmann, le premier optant pour une sémiotique toujours plus autonome, quand le second considère que l’étude des micro-structures doit toujours être rattachée à une « vision du monde ») ;
  • Dans cette même perspective, on pourra également réfléchir au lien entre forme et idéologie, c’est-à-dire à l'inscription d'une « effet-idéologie » par la « mise en scène stylistique d’appareils normatifs textuels incorporés à l’énoncé » (Hamon 1984).

Conditions de soumission

Les propositions de communications devront être envoyées

le 15 novembre 2016 au plus tard

à l’adresse jegoldmann2017@gmail.com, et comprendront entre 3000 et 6000 signes au total, biobibliographie comprise. Merci de préciser vos noms, prénoms, courriel et institutions de rattachement. Les participants seront notifiés le 22 novembre 2016 au plus tard.

La journée aurai lieu le 17 janvier 2017, à l'EHESS, 190-198 av de France, 75013 Paris (8è étage, Salle Vernant).

Responsables scientifiques

  • Lucile Dumont (EHESS - Cessp),
  • Quentin Fondu (EHESS-Cessp),
  • Laélia Véron (ENS Lyon/Paris 3 - IHRIM).

Avec le soutien du CESSP (Centre européen de sociologie et de science politique)

Bibliographie indicative

Textes de Lucien Goldmann

  • Sciences humaines et philosophie. Paris, PUF,1952.
  • Le Dieu caché : Etude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine. Paris, Gallimard, 1955.
  • Jean Racine, dramaturge. Paris, L’Arche, 1956.
  • Recherches dialectiques. Paris, Gallimard, 1959.
  • Pour une sociologie du roman. Paris, Gallimard, 1964.
  • « Structuralisme, marxisme, existentialisme : un entretien avec Lucien Goldmann », L’Homme et la société, n°2, 1966, pp. 105-124.
  • « La sociologie de la littérature : situation actuelle et problèmes de méthode », Revue internationale des sciences sociales, XIX/ 4, 1967, pp. 531-554.
  • « Le structuralisme génétique en sociologie de la littérature » [1964] in Sanguineti et al 1967.
  • Structures mentales et création culturelle. Paris, Anthropos, 1970.
  • Marxisme et sciences humaines, Paris, Gallimard, 1970.
  • Situation de la critique racinienne. Paris, L’Arche, 1971.
  • La Création culturelle dans la société moderne. Paris, Denoël, Gonthier, 1971.

Bibliographie générale

  • Angenot, M. Robin, R. « L’inscription du discours social dans le texte littéraire », Sociocriticism, I/1, 1985, pp. 53-82.
  • Bourdieu, P. « Champ intellectuel et projet créateur », Les Temps modernes, nov. 1966, pp. 865-906.
  • Bourdieu, P. Les Règles l'art. Genèse et structure du champ littéraire. Paris, Seuil, 1992. 
  • Cohen, M. The Wager of Lucien Goldmann: Tragedy, Dialectics and a hidden God, Princeton University Press, 1994.
  • Cusset, F. French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze et les mutations de la vie intellectuelle aux Etats-Unis. Paris, La Découverte, 2003.
  • Duchet, C. (dir.). Sociocritique, Paris,Nathan, 1979.
  • Lallemand, R et al. « Hommage à Lucien Goldmann », Revue de l’Institut de sociologie, n°3, 1973 [rééd. Éditions de l’ULB, 1975.]
  • Ferrette, J. (dir.), Lucien Goldmann, Anamnèse,n°6, 2010.
  • de Gandillac, M. Goldmann, L. Piaget, J. (dir.) Entretiens sur la notion de genèse et de structure. Paris, La Haye, Mouton et Cie, 1965.
  • Glinoer, A. Le Littéraire et le social. Bibliographie générale (1904-2014). Paris, L'Harmattan, 2016.
  • Goldmann, A. Löwy, M. Naïr (dir), Le Structuralisme génétique : l’œuvre et l’influence de Goldmann. Paris, Denoël-Gonthier, 1977.
  • Hamon, P. Texte et idéologie. Valeurs, hiérarchies et évaluations dans l’œuvre littéraire. Paris, PUF, 1984.
  • Heilbron, J. French Sociology, Ithaca, ornell University Press, 2015.
  • Heyndels, R. « Etude du concept de « vision du monde » : sa portée en théorie de la littérature », L’Homme et la société, n°43-44,1977, pp. 133-140.
  • Heyndels, R. « Le centre de sociologie de la littérature de l’Université de Bruxelles », Etudes littéraires, 21/2, 1988, pp. 121-129.
  • Jurt, J. « L'apport de la théorie du champ aux études littéraire », in Pinto, Sapiro, Champagne (dir.) Pierre Bourdieu, sociologue. Paris, Fayard, 2004.
  • Leenhardt, J. « La sociologie de la littérature : quelques étapes de son histoire », Revue internationale des sciences sociales, XIX/ 4, 1967, pp. 555-572.
  • Leenhardt, J. « Racine : Psychanalyse et sociologie de la littérature », Études françaises, III/1, 1967, pp. 21-34
  • Leenhardt, J. « Pour une esthétique sociologique : Essai de construction de l’esthétique de Lucien Goldmann », Revue d’esthétique, n° II, 1971, pp. 113-128.
  • Leenhardt, J. « Lucien Goldmann et les fondements de la sociocritique », Dossiers français, n° 1, 1975-1976, pp. 44-49.
  • Leenhardt, J. Lecture politique du roman : La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet, Paris, Éditions de Minuit, 1973.
  • Macherey, P. Pour une théorie de la production littéraire, [1966], Paris, ENS Éditions, 2014.
  • Matonti, F. Intellectuels communistes. Essai sur l'obéissance politique. Paris, La Découverte, 2005.
  • Meizoz, J. L’œil  sociologue et la littérature, Genève/Paris, Slatkine Érudition, 2004.
  • Naïr, S. Löwy, M. Lucien Goldmann ou la dialectique de la totalité, Paris, Seghers, 1973.
  • Sanguineti et al., Littérature et société :  Problèmes de méthodologie en sociologie de la littérature. Bruxelles, Editions de l’Institut de Sociologie, 1967.
  • Sapiro, G. « Pour une approche sociologique des relations entre littérature et engagement », COnTEXTES, 2007/2.
  • Sapiro, G. La Sociologie de la littérature. Paris, La Découverte, 2014.
  • Tarrab, G. « La sociologie du théâtre et de la littérature d’après Lucien Goldmann », Sociologie et sociétés, 3/1, 1971, pp. 15-24.
  • Van Nuijs, L. « La sociologie de la littérature selon Escarpit. Structure, évolution et ambiguïtés d’un programme de recherche » Poétique, 2007/1, n°49, pp. 107-127.
  • Zima, P. Goldmann, Paris, Éditions Universitaires, 1973.

Lieux

  • Salle JP Vernant, 8ème étage - EHESS 190-198 Avenue de France
    Paris, France (75013)

Dates

  • mardi 15 novembre 2016

Fichiers attachés

Mots-clés

  • études littéraires, marxisme, réception, critique littéraire

Contacts

  • Lucile Dumont
    courriel : lucile [dot] dum [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Lucile Dumont
    courriel : lucile [dot] dum [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« La sociologie de la littérature de Lucien Goldmann », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 19 octobre 2016, http://calenda.org/380127