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Le malheur militant

Militant misfortune

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Publié le mercredi 23 novembre 2016 par João Fernandes

Résumé

Ce colloque vise à appréhender, en intégrant une diversité de méthodes et de terrains (partis, associations, syndicats, ONG, groupes religieux, en contexte démocratique ou autoritaire), les logiques de la déception – qu’elle mène ou non à la défection –, de la frustration ou du ressentiment qui s’expriment dans les groupes militants. Il s’agit de proposer, à l’instar du Bourdieu de La misère du monde, une alternative aux descriptions psychologisantes de ces formes de malaise, d’en comprendre et d’en objectiver les mécanismes.

Annonce

Ceraps – Crapul – Gresco, Colloque – Lille – 12-13 décembre 2016

Programme

Lundi 12 décembre 2016

9h30-10h : Introduction par Catherine Leclercq (GRESCO, Université de Poitiers) et Rémi Lefebvre (CERAPS, Université Lille 2)

10h-13h : Session 1. Comprendre la déprise. Les conditions sociales de la non-félicité militante.

Discutant : Stéphane Beaud (ISP, Université Paris Ouest Nanterre)

  • Manuel Cervera-Marzal (CESPRA, EHESS) : Podemos, un militantisme tiraillé ? Sociologie d’un mal-être et de ses stratégies d’apaisement
  • Walter Nique Franz (CESSP, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) : Le militantisme désenchanté. Les logiques sociales du désajustement entre expectatives militantes et pratiques organisationnelles dans un parti émergent

11h15-11h30 : pause

  • Joseph Hivert (CRAPUL-IEPHI, Université de Lausanne ; Université de Mulhouse) : La genèse sociale d’un rapport malheureux au militantisme : le cas des enfants de détenus politiques au Maroc
  • Pierre Rouxel (CRAPE-Arènes, Université Rennes 1) : S'investir dans l'interpro', entre engagements renouvelés et espoirs déçus. Le cas de militants d'une UL CGT en Bretagne

14h30-17h30 : Session 2. Tenir sans plaisir ? Ressources et modalités d’adaptation au malheur militant.

Discutant : Bernard Pudal (CRESPPA-CSU)

  • Julie Pagis et Karel Yon (CERAPS, Université Lille 2) : Le désarroi militant au travail : regards croisés d’établis et de syndicalistes
  • Clémentine Comer (CRAPE-Arènes, Université Rennes 1) et Bleuwenn Lechaux (CRAPE-Arènes, Université Rennes 2) : (Fortune et) infortune de la femme engagée. Le malaise des militantes dans les organisations de la gauche radicale des années 1970

15h45-16h : pause

  • Inès Marie : Les logiques sociales d’adaptation au parti chez les cadres d’un parti politique français
  • Karine Lamarche (CENS, Université de Nantes) : L'exit par l'exil ? Penser le lien entre désengagement et émigration : le cas des militant.e.s israélien.ne.s contre l'occupation

Mardi 13 décembre 2016

10h-13h : Session 3. Comment remobiliser ? La gestion institutionnelle du désarroi.

Discutant :  Frédéric Sawicki (CESSP, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

  • Nicolas Simonpoli (ISP, Université Paris Ouest Nanterre) : Condamné à rester ? Le désarroi d’un permanent cégétiste en reconversion professionnelle
  • Kevin Vacher (CRESPPA-CSU, Université Paris 8) : Deuils politiques et politiques du deuil. Criminalités organisées, mobilisations sociales et engagements (in)attendus

11h15-11h30 : pause

  • Yann Raison du Cleuziou (Centre Emile Durkheim, Université de Bordeaux): Entre mystique et sollicitude : les répertoires de gouvernement des prêtres éprouvés par la « tentation »  (années 1940-1970)
  • Fabien Carrié (ISP, Université Paris Ouest Nanterre) : Politiser le désarroi militant : histoire sociale des concepts et labels de « végéphobie » et de « veggie pride » dans le mouvement animaliste français

14h30-17h : Session 4. Objectiver la souffrance. Outils scientifiques et transferts disciplinaires.

Discutante : Mathilde Pette (CRESEM, Université de Perpignan)

  • Nicolas Azam (CESSP, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) : Des communistes français au parlement européen. La gestion incertaine de l’éloignement et de la pluri-appartenance institutionnelle
  • Philippe Gottraux, Cécile Péchu, Nuno Pereira (CRAPUL-IEPHI, Université de Lausanne) : Les scissions dans l’extrême gauche : entre malheur militant, épuisement des rétributions et dimensions politiques. Le cas d’organisations marxistes-léninistes en Suisse dans les années 1970

15h30-15h45 : pause

  • Stéphanie Dechezelles (CHERPA, IEP d’Aix-en-Provence) : La peine d’en être ? Emotions et rétributions dans l’engagement contre les siens. L’exemple des conflits autour de projets éoliens terrestres

16h45-17h : Conclusion par Olivier Fillieule (CRAPUL-IEPHI, Université de Lausanne)

Comité d’organisation

Olivier Fillieule (CRAPUL-IEPHI, Université de Lausanne), Catherine Leclercq (GRESCO, Université de Poitiers), Rémi Lefebvre (CERAPS, Université Lille 2)

Comité scientifique

Philip Balsiger (Institut de sociologie, Université de Neuchâtel), Stéphane Beaud (ISP, Université Paris Ouest Nanterre), Olivier Fillieule (CRAPUL-IEPHI, Université de Lausanne), Catherine Leclercq (GRESCO, Université de Poitiers), Rémi Lefebvre (CERAPS, Université Lille 2), Nicolas Mariot (CESSP-CNRS), Julian Mischi (CESAER-INRA), Julie Pagis (CERAPS-CNRS), Bernard Pudal (CRESPPA-CSU), Frédéric Sawicki (CESSP, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Argumentaire

Un revers électoral après une campagne intensive ; une succession d’affaires, de défaites ou de divisions qui affectent l’image publique d’un collectif et la fierté de s’y impliquer ; des espoirs d’ascension bloqués par un contexte de fermeture des possibles politiques et une reconfiguration organisationnelle ; la crainte de perdre un emploi de permanent ou de collaborateur lorsqu’un parti voit ses finances et ses positions institutionnelles se réduire ; un désaccord idéologique profond avec son parti suite à son accession au pouvoir ; la répression ou la mort de camarades de lutte ; les dilemmes du délégué syndical soucieux de porter une parole sans l’usurper ; l’échec d’une expérience radicale après des années d’investissement totalisant ; la dissolution d’un groupe et avec lui de rôles et de sociabilités qui structuraient l’existence ; l’expérience d’un désajustement dans une association professionnalisée ou « managérialisée » ; l’érosion du sentiment d’être « à sa place » dans une institution transformée… Les cas de souffrance militante ne manquent pas, à tel point que l’engagement, qu’il s’inscrive dans un parti politique, un syndicat, une association, une ONG, une institution religieuse ou tout autre type de groupement, y compris clandestin, peut difficilement s’analyser sans tenir compte des coûts (et des coups) auxquels sont exposés les individus mobilisés.

Or, force est de constater que, si la sociologie de l’engagement est forte de travaux devenus classiques sur le « carburant » de l’action militante, que ce soit en termes d’incitations (Olson, 1965), de rétributions (Gaxie 1977 ; Gaxie, 2005), de foi (Berlivet, Sawicki, 1994) ou de bonheur (Mer, 1977 ; Lagroye, Siméant, 2003), la recherche sur la dimension malheureuse du militantisme reste fragmentaire, réduite qu’elle est, la plupart du temps, à un aspect parmi d’autres des travaux sur les modalités de l’action collective. Malgré les débats scientifiques autour des propositions d’Albert Hirschman (Hirschman 1983 ; Hirschman 1995) et la multiplication, depuis quelques années, des analyses de l’engagement comme processus soumis à la variation des gratifications (Fillieule, 2001) et aux phénomènes d’exit (Fillieule, 2005), l’étude du « malheur militant » est encore en devenir et mérite d’être mise en lumière.

Ce colloque vise à appréhender, en intégrant une diversité de terrains (partis, associations, syndicats, ONG... dans des contextes démocratiques ou autoritaires…) et de méthodes, les logiques de la déception – qu’elle mène ou non à la défection –, de la frustration, du ressentiment, qui s’expriment dans les groupes militants. Il s’agit de proposer une alternative à la description psychologisante de ces formes de malaise (à l’instar du Bourdieu de La misère du monde, 1993), et d’en objectiver les mécanismes : que doivent-elles aux propriétés du champ politique dans lesquelles s’inscrit l’action militante (type d’Etat, de régime, contexte révolutionnaire) ? À l’épuisement et à la démonétisation d’un répertoire historiquement situé d’action collective ? Aux transformations de l’institution considérée ? Au cadre socio-local de l’engagement ? Aux trajectoires sociales des individus étudiés ? Aux évolutions idéologiques de la structure militante ? Comment ce désarroi affecte-t-il les carrières militantes ? Quelles sont les chances pour les militants de s’adapter aux expériences de doute ou d’abattement ? Quelles ressources, quelles techniques permettent de s’adapter ou de dépasser la perte de libido militante ? Dans quelles configurations l’exit devient-il la seule réponse au malheur ? De quels moyens disposent les organisations pour limiter l’expression des insatisfactions et la désagrégation du corps militant ? De quels outils scientifiques les chercheurs peuvent-ils s’emparer pour traiter de ces objets ? Autant de questions qui réouvrent la « boîte noire » – et le versant sombre – de l’activisme, en proposant, pour mieux l’étudier, de diversifier les données empiriques et les éclairages disciplinaires.

Axe 1. Comprendre la déprise. Les conditions sociales de la non-félicité militante

Le premier axe privilégie l’analyse des logiques de désajustement entre individus et institution : il s’agit de comprendre comment se construit le sentiment d’extériorité au « sens pratique » du groupe, la perte d’illusio militante (Bourdieu, 1980 ; Bourdieu 1997). Comment s’opère le désalignement entre les cadres cognitifs dominant dans l’organisation et les cadres individuels ?  Comment expliquer qu’un engagement ne soit plus, ou plus autant, investi sur le mode de l’évidence, porteur de sens et de satisfaction, pourvoyeur de dignité et d’espoir ? Cette question amène une réflexion sur la variation des rétributions du militantisme, ou plutôt de leur perception. Dans quelles conditions des bénéfices, des gains, en viennent-ils à s’éroder, à disparaître ou à se changer en coûts aux yeux des militants ? Il importe de se demander ce que cette modification de l’équilibre coûts/avantages doit aux trois niveaux dans lesquels s’inscrit l’engagement, à savoir le contexte socio-politique (national et, éventuellement, international), l’organisation militante (sujette à des transformations qui reconfigurent les modalités d’adhésion et de fidélisation), et les trajectoires sociales des individus (elles aussi travaillées par des changements ou des bifurcations susceptibles de modifier le rapport à l’enjeu de mobilisation et au groupe mobilisé). L’articulation de ces focales se présente comme une manière heuristique de reconstituer les différents rapports à une même institution, la pluralité des investissements dont elle fait l’objet. La simple question de la sédimentation et de la coexistence de plusieurs générations militantes au sein d’un collectif nécessite ainsi d’objectiver la distribution sociale des cultures de lutte et des enjeux de reconnaissance qui, s’actualisant dans l’engagement, doivent cohabiter dans l’organisation. Il s’agit plus généralement de questionner les manières dont se construisent et se traduisent dans la pratique les décalages d’habitus – les habitus étant ici compris comme des systèmes de dispositions classées, genrées, et liées à la socialisation militante dans des états potentiellement disjoints de l’histoire organisationnelle.

Axe 2. Tenir sans plaisir ? Ressources et modalités d’adaptation au malheur militant

Le deuxième axe porte sur l’analyse des formes cognitives et pratiques d’adaptation à la frustration, à la colère ou au désenchantement. Les travaux existants tendent à montrer que les militants sont inégalement disposés et outillés pour faire entendre et faire valoir leurs désaccords, pour se repositionner au sein de l’organisation, pour concilier des postures consistant à « faire avec » et « faire contre » les autres membres du groupement (Lefebvre, Sawicki, 2007 ; Lefebvre, 2013). Jusqu’à quel point, avec quels types de capitaux et de techniques – de déplacement, de report de mise, de rationalisation, de dissidence ouverte, de contestation discrète, etc. –  est-il possible de se maintenir dans l’engagement ? Dans quelle mesure les sous-cultures organisationnelles (courants ou sensibilités dans partis et syndicats) peuvent-elles contribuer à maintenir l’engagement ? Peut-on ranimer une illusio en voie de tarissement, retrouver des raisons d’agir, ranimer la croyance dans le projet ou le sujet collectif ? Est-il possible, et dans quelle configuration organisationnelle, de procéder à un « travail du poste » (Muel-Dreyfus, 1984) pour retrouver un sentiment de connivence avec l’institution ? Observe-t-on des formes de redéfinition du rôle militant, d’adaptation à l’institution (Goffman, 1968), de subversion des manières de « l’habiter » (Lagroye, Offerlé, 2010) ? À quel stade et suivant quel système de décalages, de tensions, le désengagement devient-il la seule issue envisageable, et quelles sont les conditions sociales de possibilité, pour les « militants malheureux », d’une sortie qui ne représente pas elle-même un coût exorbitant (Leclercq, 2011 ; Leclercq, 2012)? Ici se déploie un espace d’analyse des « réactions au mécontentement » qui, par contraste avec les approches strictement utilitaristes, s’inscrit dans l’analyse des logiques sociales de l’activisme et de ses fluctuations.

Axe 3. Comment remobiliser ? La gestion institutionnelle du désarroi

Le troisième axe interroge les réponses institutionnelles au malheur militant. Si l’on sait que les tendances centrifuges ont à voir avec les ratés du travail d’homogénéisation et de fidélisation des membres de l’organisation, on observe différents types de remaniements institutionnels destinés, sous couvert de « modernisation », de « démocratisation », de « refondation » ou autres intentions officielles à visée légitimatrice, à regarnir et remobiliser le corps militant dans les conjonctures où il se trouve plus ou moins menacé par un processus de di-sociation (Offerlé, 1987). Au-delà des expériences individuelles d’incorporation du changement social de l’organisation, que dire des mesures prises par les dirigeants en termes de revirement stratégique, de refonte du capital collectif, de réallocation des postes, de revitalisation de l’enracinement social du groupement et d’administration d’un nouveau sens de l’action ? Les travaux sur les entreprises de renouvellement institutionnel (Pudal, 2009 ; Mischi, 2014) montrent comment s’opère, avec des effets incertains, la transformation des corpus doctrinaux, des règles de fonctionnement, des pratiques et des figures militantes valorisées. Si ces remaniements sont généralement pensés pour regonfler les effectifs et renforcer la cohésion interne, ils n’en demeurent pas moins des enjeux de luttes intenses, d’autant qu’ils contribuent à la disqualification et à la relégation de ceux qui ne sont pas, en raison même de leur socialisation militante, disposés à y adhérer et qui, partant, s’enfoncent dans un sentiment de malaise. On peut donc s’interroger sur les logiques et les incidences de telles stratégies, et sur leur éventuelle portée contreproductive s’agissant des fractions les plus fragilisées ou marginalisées du groupe militant. Il faut aussi songer à toute la gamme des réformes, des modifications de statuts, des inventions procédurales – telles les « primaires » présentées par certains partis politiques comme une « révolution démocratique » (Lefebvre, 2011) –, des restructurations par scission ou fusion, avec ou sans changement de nom, et des dissolutions (Gottraux, 1997). Le croisement de données d’enquête sur ces phénomènes s’impose comme un moyen d’enrichir la sociologie des institutions, en tenant compte à la fois du travail stratégique dont elles font l’objet et de leur caractère d’« entreprises culturelles » (Sawicki, 2001) prises dans des configurations sociales et des rapports de forces évolutifs.

Axe 4. Objectiver la souffrance. Outils scientifiques et transferts disciplinaires

Le quatrième axe soulève la question de l’outillage conceptuel et méthodologique dont peuvent se saisir les chercheurs en empruntant à différents domaines disciplinaires : sociologie, science politique, histoire et psychologie notamment. L’enjeu des travaux scientifiques sur le malheur militant consiste en effet à éviter tant les apories de l’analyse utilitariste que celles des descriptions psychologisantes. À rebours de ces deux tendances, il s’agit de défendre une véritable sociologie des affects préservée des penchants impressionnistes et tautologiques qui peuvent se loger dans l’étude des expériences de déception et de détresse individuelles. On dispose ici de références solides, parmi lesquelles des études fondatrices sur les pathologies du monde social (Durkheim, 1897), sur la sociogenèse du désespoir (Elias, 1991), ou encore sur le maintien de soi dans des épreuves extrêmes (Pollak, 1990). Il s’agit de prolonger ces travaux en mobilisant des matériaux variés et en cherchant à dépasser les usages métaphoriques ou analogiques des concepts psychanalytiques tels que le refoulement, le travail de deuil, la pulsion, la rationalisation, la libido, etc. (Pudal, 2009). L’ambition de ce colloque réside ainsi dans l’échange et la mise en discussion de schèmes d’interprétation et d’objectivation des investissements sociaux, ou, en l’espèce, des ressorts sociaux de la relation malheureuse des individus aux institutions.

Lieux

  • Faculté de Sciences Juridiques, Politiques et Sociales / Salle du Conseil Guy Debeyre - 1, place Déliot, Lille
    Lille, France (59)

Dates

  • lundi 12 décembre 2016
  • mardi 13 décembre 2016

Mots-clés

  • militantisme, mouvement social, biographie, carrières militantes, socialisation

Contacts

  • Olivier Fillieule
    courriel : olivier [dot] fillieule [at] unil [dot] ch

Source de l'information

  • Olivier Fillieule
    courriel : olivier [dot] fillieule [at] unil [dot] ch

Pour citer cette annonce

« Le malheur militant », Colloque, Calenda, Publié le mercredi 23 novembre 2016, http://calenda.org/385404