AccueilVisions de l'histoire

Visions de l'histoire

Visions of history - the visual writing of time

L'écriture visuelle du temps

*  *  *

Publié le lundi 30 janvier 2017 par Elsa Zotian

Résumé

Ce colloque entend questionner la généalogie des imaginaires individuels et collectifs des époques qui se condensent en autant d'« identités visuelles ». À travers le cinéma, la bande dessinée, la photographie, le jeu vidéo, l'illustration, les manuels scolaires, la télévision, la littérature pour enfants ou encore les objets commerciaux et les publicités, les images de l'inactuel investissent sans cesse les clichés du temps et performent de nouveaux traits et repères de périodicité. Cette rencontre reviendra sur différentes approches historiennes des études visuelles et sur les rapports entre temps et image qu'elles impliquent.

Annonce

Argumentaire

C’est en fermant les yeux, sans doute, que nous pouvons apercevoir les contours d’un paradoxe : le passé est par définition invisible mais nous sommes capables de voir les époques que nous n’avons pas vécues. Même pauvre en imagination, quiconque tente l’expérience d’imaginer parvient presque intuitivement à voir les siècles, les époques, et à les reconnaître lorsqu’il les voit. Comment se fabriquent ces « visions de l’histoire » ? À quelles images correspondent des chrononymes comme la « Belle Epoque », les « Années Folles » ou les Sixties ? De quelle façon le temps s’en trouve à jamais périodisé voire encellulé ? Comment la visualité a-t-elle produit un Far West mythique séparé du cours linéaire du XIXe siècle ? Comment repenser l’image de la Première Guerre mondiale, sachant que les images d’archives sur lesquelles elle est née sont des reconstitutions d’après-guerre[1] ? De quelle histoire visuelle la Seconde Guerre mondiale, la Renaissance ou l’Égypte des pharaons sont-elles le fruit et comment une nébuleuse d’images hétéroclites en assure la présence contemporaine ?

Au début des années 1990, l’historien Daniel Milo décidait dans un ouvrage resté célèbre de « trahir le temps[2] » en soumettant à des expérimentations heuristiques les découpages occidentaux du temps (siècles, périodes, époques, générations, règne, etc.). Sa provocation invitait les historiens à prendre à bras le corps « leur “contrat” d’étudier le temps[3] ».

D’autres historiens tentent d’en découdre avec la construction périodique de l’histoire, de François Hartog (Régimes d’historicité)[4]à Henry Rousso (La dernière catastrophe)[5] en passant par Patrick Boucheron (L’entretemps)[6], jusqu’à l’ultime main tendue de Jacques Le Goff : en effet, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?[7]. S’ils continuent de pétrir la « matière noire » du temps, les historiens le font désormais avec « inquiétude » : le temps, obscur objet du désir, incarne à lui seul le « beau souci » d’une profession en plein débats théoriques, et publics, comme en témoigne le récent colloque international du MuCEM[8].

Nous voudrions interroger cet héritage historiographique et remettre la question des rapports entre temps et image sur l’ouvrage afin de la soumettre à de nouvelles expérimentations. Un des enjeux des futures discussions est la généalogie des imaginaires individuels et collectifs des époques qui se condensent en autant d’« identités visuelles » dont les plus massives sont les quatre grands périodes canoniques de l’histoire occidentale. Si, comme le notait Daniel Milo, le siècle en tant que cadre artificiel confère une « identité temporelle », les écritures visuelles du temps ébauchent à leur tour des compositions identitaires qui méritent attention. À cheval entre cette volonté de saisir les complexes « appréciations du passé » et leurs réceptions « par le plus grand nombre[9] », la fabrique visuelle de la périodisation mérite d’être abordée de front. Si nous avons l’habitude d’incarner le temps en images – une simple chronologie est déjà une image du temps, tout comme un calendrier – les études historiques s’intéressent rarement à la manière dont sont bâties, diffusées et modifiées les compositions visuelles du temps passé, présent et à venir.

Or l’image d’une époque est une longue et complexe composition : les images qui adviennent lorsque nous fermons les yeux ne viennent pas de nulle part, elles préexistent dans la société et dans la culture. Si l’on suit Paul Ricœur lisant Bergson, il semble évident que le passé est intimement lié à l’image que l’on se fait de lui, image construite et élaborée au fil de notre expérience. Comme l’opsis aristotélicienne, le passé se « place sous les yeux » et il est toujours vu au présent[10]. « La périodisation de l’histoire, écrit Jacques Le Goff, n’est jamais un acte neutre ou innocent : l’évolution de l’image du Moyen Âge à l’époque moderne et contemporaine le prouve. S’exprime à travers elle une appréciation des séquences ainsi définies, un jugement de valeur, même s’il est collectif. Par ailleurs, l’image d’une période historique peut changer avec le temps[11]. »

Par le cinéma, la bande dessinée, la photographie, le jeu vidéo, l’illustration, les manuels scolaires, la télévision, la littérature pour enfants ou encore les objets commerciaux et les publicités, les images de l’inactuel investissent sans cesse les clichés du temps et performent de nouveaux traits et repères de périodicité. « Quand ils font le choix de l’histoire, les créateurs aiment mieux des contextes-univers, comme le Versailles de Louis XIV, les années folles, le Far West ou l’âge d’or de la piraterie[12] » note Gil Bartholeyns. On retrouve ici une question essentielle posée par Daniel Milo dans Trahir le temps : « La périodisation est à présent une technique (tic ?) cognitive “universelle”. […] Et si on affirme que le témoignage des acteurs n’est qu’un facteur de périodisation parmi beaucoup d’autres, comment ne pas être piégé par l’image qu’ils nous ont léguée ?[13] »

Cette rencontre réservera une large place à cette ambiguïté proprement visuelle : toute image pose la double question du regard et du discours. Si les « écritures » visuelles du temps sont des compositions dont il s’agit de comprendre la généalogie, elles sont aussi porteuses de considérations et de jugements. Il y a dans l’image qui s’empare du passé un rapport de prédation qui n’est pas sans rappeler ce que Sartre dit du mort, condamné à « être la proie des vivants[14] ». On ne peut pas (se) représenter innocemment une époque : ces images concrètes ou mentales disent quelque chose sur notre rapport au temps et à l’histoire, elles forment un fonds de sens commun et de valeurs où gisent des idéologies du passé, de la modernité ou de la civilisation. Ce sont ces latences du temps visualisé que nous souhaitons interroger.

Références bibliographiques

[1] Laurent Véray, Les images d'archives face à l'histoire. De la conservation à la création, Paris, Futuroscope, 2011.

[2] Daniel S. Milo, Trahir le temps (histoire), Paris, Les Belles Lettres, 1991.

[3] Ibid., p. 8

[4] François Hartog, Régimes d’historicité : présentisme et expériences du temps, Paris, Editions du Seuil, 2003.

[5] Henri Rousso, La dernière catastrophe, l’histoire, le présent, le contemporain, Paris, Gallimard, 2013.

[6] Patrick Boucheron, L’entretemps. Conversations sur l’histoire, Paris, Verdier, 2012.

[7] Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Paris, Seuil, 2014.

[8] L’histoire dans l’espace public. Producteurs, pratiques, transmissions entre Atlantique et Méditerranée, 1-3 octobre 2015.

[9] Jacques Le Goff, op. cit., p. 15.

[10] Reinhart Koselleck, Le Futur passé : contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Édition de l'École des hautes études en sciences sociales, 1990.

[11] Jacques Le Goff, op. cit., p. 37 ; voir également Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, 1988.

[12] Gil Bartholeyns, « Loin de l’Histoire », Le Débat, n°177, novembre 2013, Paris, Gallimard, p. 124.

[13] Daniel S. Milo, Trahir le temps, op. cit., p. 11.

[14] Jean-Paul Sartre, L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1994 [1943], p. 588.

Programme

Jeudi 2 février

Reflet Medicis (Paris 5e) 

20 heures – Projection du film Häxan de Benjamin Christensen (1922). Présentation et discussion avec Christian Delage, dans le cadre du cycle « Un film, une histoire » (IHTP avec le soutien du CNC)

Vendredi 3 février

Collège de France – Amphithéâtre 2

  • 9 heures – Patrick Boucheron (professeur au Collège de France) : Introduction et accueil des participants.
  • 9h30 – Adrien Genoudet (Doctorant/ATER Université Paris VIII/Collège de France) : « Percer le Noir Antérieur » 10h15 – Christian Delage (Professeur à l’Université Paris VIII) – Gil Bartholeyns (Maître de conférence à l’Université Lille III) – Anne Besson (Maîtresse de conférence à l’Université d’Artois) : Table Ronde – « Approches historiennes des études visuelles » 1ère partie

11 heures – Pause

  • 11h30 – Christian DelageGil Bartholeyns – Anne Besson : Table Ronde – «Approches historiennes des études visuelles » 2e partie Discussion

13 h : Déjeuner

  • 14h30 : Isabelle Paresys (Maîtresse de conférence à l’Université Lille III) : « Le costume historique de cinéma comme écriture visuelle d’une époque : l’exemple de la Renaissance »
  • 15h : Laurent Cuvelier (Doctorant/ATER à Sciences Po/Université Lille III) : « Visualité des éphémères – les usages de l’a che dans les représentations visuelles du passé, XVIIIe-XIXe siècles ».

15h30 : Discussion

16 heures – Pause

  • 16h30 : Guillaume Mazeau (Maître de conférences à l’Université Paris I) : « Visualiser l’histoire immédiate de la Révolution »
  • 17h : Clément Weiss (Doctorant à l’Université Paris I) : « Récupérer la subversion : les images du Paris muscadin, du pavé aux curiosités »

17h30 : Discussion

  • 18 heures : Daniel S. Milo (Maître de conférences à l’EHESS) : Conclusion de la journée

Samedi 4 février

Bibliothèque nationale de France – Petit auditorium

9 heures 30 : Accueil des participants

  • 10 heures – 12h : William Blanc (Historien) – Ségolène Le Men (Professeure à l’Université Paris X) – Vincent Marie (Docteur en histoire, professeur au lycée Philippe-Lamour de Nîmes) : Table ronde – « Médiation des temporalités par l’image : enseignement secondaire et vulgarisation »

Animée par Valérie Hannin (Directrice de la rédaction de la revue L’Histoire) - sous réserve

12 heures : Déjeuner

  • 13h – 15h : Patrick BoucheronAntoine Lilti (Directeur d’étude à l’EHESS) – Dominique Kalifa (Professeur à l’Université Paris I) : Discussion – « Renaissance, Lumières et Belle Époque : chrononymes et écriture visuelle »

Animée par Etienne Anheim (Directeur d’étude à l’EHESS)

15 heures – Pause

  • 15h30 – Vincent Marie : « L’imaginaire de l’Égypte ancienne par la bande dessinée : un dialogue avec les temporalités »
  • 16 heures – Sylvain Venayre (Professeur à l’Université de Grenoble) – Etienne Davodeau (Auteur de bandes dessinées) : « Dépasser le roman national par la Bande : repenser les temps »
  • 18 heures – André Gunthert (Maître de conférences à l’EHESS) : Conclusion des 2 journées

Lieux

  • Amphithéâtre 2 | Petit auditorium - Cinéma - le Reflet Médicis 3, Rue Champollion | Collège de France 11, Place Marcelin Berthelot | BNF Quai François Mauriac
    Paris, France (75005 | 75706)

Dates

  • jeudi 02 février 2017
  • vendredi 03 février 2017
  • samedi 04 février 2017

Fichiers attachés

Mots-clés

  • études visuelles, images

Contacts

  • Laurent Cuvelier
    courriel : lc [dot] cuvelier [at] gmail [dot] com
  • Adrien Genoudet
    courriel : adrien [dot] genoudet [at] gmail [dot] com
  • Clément Weiss
    courriel : weiss [dot] clement [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Laurent Cuvelier
    courriel : lc [dot] cuvelier [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Visions de l'histoire », Colloque, Calenda, Publié le lundi 30 janvier 2017, http://calenda.org/392363