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Féminismes en révolution

Feminisms in revolt

« Comment s'en sortir ? » numéro 5

Comment s'en sortir?" issue 5

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Publié le jeudi 02 février 2017 par Céline Guilleux

Résumé

Ce numéro de Comment s'en sortir ? se propose de remettre à l'ordre du jour l'ambition de changement révolutionnaire dont est porteur le féminisme. On concevra celui-ci comme étant doté d'un privilège analytique reposant sur le pouvoir qu'il a de révéler à la fois les potentialités et les limites des pensées et processus révolutionnaires. Il ne s'agit plus ici de considérer le féminisme comme le volet « questions de genre » des politiques d'émancipation, ou comme la « version féminine » de la révolution, mais de comprendre sa nécessaire contribution à toute pensée révolutionnaire et à toute tentative de bouleverser l'ordre des choses.

Annonce

Coordination

  • Félix Boggio Éwanjé-Épée,
  • Morgane Merteuil,
  • Matthieu Renault.

Présentation

Féminisme et révolution : juxtaposer ces deux termes semble aller de soi. Qui pourrait nier que le féminisme soit révolutionnaire ? Dans la conscience collective, que l'on se réfère ou non à des séquences historiques précises, le féminisme renvoie à une transformation radicale des rapports sociaux, juridiques, culturels, etc. Pourtant, dans la recherche comme dans le militantisme, le féminisme est rarement pensé sous l'angle de sa vocation révolutionnaire propre. On préfère le penser avec d'autres luttes (féminisme et lutte des classes, féminisme et antiracisme) et/ou en relation à d'autres formes d'oppression (féminisme noir, féminisme intersectionnel, féminisme postcolonial). Visant à mettre en évidence la consubstantialité des modes de domination et de résistance, ces approches tendent néanmoins à réduire le féminisme au seul domaine des questions de genre plutôt qu'à en faire un mouvement politique transformateur en et par lui-même.

Ce numéro de Comment s'en sortir ? se propose de remettre à l'ordre du jour l'ambition de changement révolutionnaire dont est porteur le féminisme. On concevra celui-ci comme étant doté d'un privilège analytique reposant sur le pouvoir qu'il a de révéler à la fois les potentialités et les limites des pensées et processus révolutionnaires. Il ne s'agit plus ici de considérer le féminisme comme le volet « questions de genre » des politiques d'émancipation, ou comme la « version féminine » de la révolution, mais de comprendre sa nécessaire contribution à toute pensée révolutionnaire et à toute tentative de bouleverser l'ordre des choses. En quoi transformer la famille, la sexualité, l'organisation de la reproduction sociale et biologique, le travail domestique ou encore le travail affectif implique-t-il de révolutionner la vie quotidienne, la santé, la culture, le travail salarié, le logement, la vie collective, les stratégies industrielles, la finance, et réciproquement ? En d'autres termes, nous recherchons des contributions qui envisagent le féminisme comme un pouvoir constituant et non comme une stratégie d'amendement des pouvoirs constitués.

Ce dossier se déploiera selon trois lignes d'investigations : des enquêtes historiques sur les formes révolutionnaires du féminisme et/ou sur le féminisme en contexte révolutionnaire ; des analyses sur le décentrement géographique et la décolonisation de la question révolutionnaire au sein des féminismes  non-européens  ; et une troisième ligne, « hors temps » et « hors lieu », celle des utopies et uchronies féministes qui ont traversé l'histoire des derniers siècles.

Axes

Histoires du féminisme révolutionnaire :

L'un des objectifs de ce numéro est de contribuer à retracer une généalogie de l'inscription des luttes féministes au sein (plutôt qu'à côté ou en supplément) des luttes d'émancipation. Or, il y a eu dans cette histoire des moments de révélation, de condensation extrême des tensions et des aspirations, de mise à l'épreuve pratique, mais aussi de bouillonnement intellectuel, à savoir les grands épisodes révolutionnaires : Révolution française, Commune de Paris, Révolution soviétique, etc. Si des travaux monographiques ont été consacrés à chacune de ces périodes tumultueuses dans le champ de l'historiographie féministe, on ne dispose pas encore d'une perspective globale sur le féminisme en  révolution, qui serait à même de dévoiler les équivalences conjoncturelles et structurelles entre les manières de penser et d'œuvrer en situation àla participation des luttes féministes aux processus révolutionnaires, ainsi que les filiations, connexions et circulations théoriques et politiques concrètes entre ces différentes expériences de féminisme révolutionnaire. C'est une telle réflexion que ce numéro se propose d'initier à l'occasion du centenaire de la Révolution de 1917.

Ce contexte invite à se pencher spécifiquement sur les liens intimes qui, de la fin du XIXe siècle aux années 1950 au moins, ont uni le féminisme à la perspective d'une révolution socialiste, au « communisme à venir » (Bebel, 1964 ; Zetkin, 1980). Il est aujourd'hui d'usage d'affirmer que, malgré les avancées politiques et les conquêtes juridiques et économiques qu'il a rendues possibles, le féminisme marxiste est resté prisonnier d'une vision fondée sur la subordination de la lutte des sexes à la lutte des classes. Cette thèse exige pourtant d'être réexaminée, et probablement infléchie, à la lumière d'une lecture renouvelée de l'histoire des rapports entre féminisme et socialisme. Comment étaient alors théorisés les rapports entre oppression de classe et oppression de genre ? Quelles stratégies d'alliance étaient mises en place pour promouvoir les intérêts des femmes en tant que femmes et non seulement en tant que membres de la classe ouvrière ? Dans quelle mesure la critique du « féminisme » (bourgeois) pouvait-elle receler la définition d'un autre féminisme plutôt que son rejet pur et simple ?

Une attention particulière sera accordée aux propositions abordant l'expérience clé de la Révolution soviétique, qui fut marquée par de riches débats sur la « question féminine », la « morale sexuelle » du communisme, le dépérissement de la famille (corrélatif de celui de l'État), la socialisation du travail domestique et de l'éducation des enfants, etc. (Goldman, 1993 ; Kollontaï, 1973 ; Warshofsky Lapidus, 1978). Sont également sollicitées des contributions explorant le cas des « révolutions échouées » (Allemagne, Hongrie) ou encore les modalités de l'autonomisation progressive du problème de la libération des femmes et de l'émancipation sexuelle et homosexuelle (Guérin, 2013) depuis le sein même des courants marxistes post-Seconde Guerre mondiale, notamment l'opéraïsme et l'Autonomie italienne (Federici, 2013).

Décoloniser la révolution, décentrer le féminisme :

Que la Révolution soviétique se soit produite aux marges de l'Occident capitaliste plutôt qu'en son cœur et qu'elle ait puissamment nourri les imaginaires et les luttes anti-impérialistes à l'échelle mondiale nous rappelle que, pour être véritablement globale, cette analyse du « féminisme en révolution » doit l'être aussi géographiquement, au sens où elle ne saurait faire l'économie d'une problématisation, à parts égales, des luttes révolutionnaires qui se sont déroulées dans le monde non-européen, jusqu'aux plus récentes d'entre elles.

Au cours des dernières décennies, le mot d'ordre postcolonial de la « provincialisation de l'Europe » (Chakrabarty, 2009) n'a pas épargné les théories de l'émancipation, tout particulièrement le marxisme, et a révélé la nécessité qu'il y a encore à décoloniser la théorie et l'historiographie des révolutions elles-mêmes. L’idée de rupture radicale avec le passé, au fondement de la pensée révolutionnaire européenne des derniers siècles, a ainsi pu paraître inadaptée pour problématiser les luttes d’émancipation au-delà de la sphère occidentale. Si tel est le cas, qu’est-ce que cela impliquepour la définition du féminisme dans les pays non-européens ? Qui plus est, cette représentation de la révolution comme rupture, plutôt que comme progrès linéaire et homogène, n’en est pas moins restée le plus souvent tributaire d’une conception évolutionniste de l’histoire. Dans quelle mesure les féminismes postcoloniaux/décoloniaux ont-ils contribué à remettre en cause un schème historiciste de la r-évolution selon lequel les femmes non-européennes ne pouvaient avoir d’autre modèle que les femmes européennes « émancipées », et devaient donc suivre la voie que ces dernières avaient tracées ? Enfin, le concept de révolution s’étant vu de plus en plus étroitement lié à une pensée du désir, il s’agit aussi de se demander comment la décolonisation du féminisme a engendré une redéfinition du désir et de la sexualité et parfois une critique (qu’on ne saurait réduire à une forme d’archaïsme) du rôle de premier plan qui leur est conféré dans le féminisme blanc.

Étant donné les critiques anti-eurocentristes dont le féminisme occidental-blanc a fait l'objet, déplacer le regard vers les histoires et les pensées extra-européennes de la libération des femmes en contexte révolutionnaire pourrait se révéler crucial. Les cas d'étude ne manquent pas : révolutions socialistes et anti-impérialistes en situation semi-coloniale (Chine, Cuba) ; luttes de libération nationale-anticoloniale (Algérie, Inde, Angola, etc.) ; renversement des régimes postcoloniaux autoritaires (révolutions arabes) (Mestiri, 2016) ; des cas auxquels on peut adjoindre celui des luttes internes des minorités nationales-raciales au sein des organisations révolutionnaires des pays occidentaux, États-Unis en particulier (Davis, 2007). De même que bien avant la naissance de la critique postcoloniale, ces révoltes et révolutions ont exigé des formes d'appropriation critique, de traduction et de « nationalisation » des théories et pratiques révolutionnaires (Dirlik, 1989), les revendications et luttes d'émancipation des femmes qui s'y sont développées, aussi marginales puissent-elles paraître à première vue, ont produit, avant l'heure, un décentrement du féminisme qui reste encore largement à étudier.

Utopies-uchronies féministes… et mélancolie révolutionnaire :

Au-delà de l'inscription historique et géographique des politiques féministes et des enjeux stratégiques et théoriques qu'elles soulèvent, le féminisme est, peut-être davantage que tout autre mouvement de lutte, porteur de rêve, d'utopie, d'imaginaire. L'utopie, de Fourier à Ursula Le Guin, touche toujours à l'espace du désir refoulé et du souhait inconscient. Il propose une transformation inouïe des imaginaires, de par ses ambitions de changement radical de l'intime, de la formation des sexualités, et de tout ce qui préside à faire naître nos identités : les cadres primaires de la socialisation. Il s'agit donc ici de revenir sur les narrations et expériences féministes qui ont cherché à préfigurer l'inimaginable : réécritures de l'histoire, sociétés fictives, collectivités en rupture, etc. Dans le champ des relations entre sexes-genres, les grands épisodes révolutionnaires ont engendré des utopies et uchronies émancipatrices qui ont parfois trouvé à se traduire en expérimentations sociales radicales, urbanistiques et architecturales notamment.

Ces utopies concrètes demeurent aujourd'hui riches d'enseignements dans la mesure même où elles ont généralement fait l'objet d'un refoulement a posteriori, les instituant en mauvaise conscience de la révolution. Dans le domaine du féminisme peut-être plus encore qu’ailleurs, l’expérience de l’échec, des défaites, a engendré une « mélancolie de gauche », qui ne doit pas être considérée seulement de façon négative car elle offre aussi « une voie d’accès à la mémoire des vaincus qui renoue avec les espérances du passé restées inachevées et en attente d’être réactivées » (Traverso 2016). En ce sens, les utopies et uchronies féministes restent, à n'en pas douter, d'inestimables sources d'inspiration pour les luttes d'émancipation présentes et à venir.

Indications éditoriales

Les propositions contiennent le titre de l’article et un résumé de 5 000 signes maximum, ainsi que, dans un fichier séparé, une présentation des auteur-e-s comprenant le nom, la discipline, les coordonnées de contact et une biographie de 1 000 signes maximum. Elles doivent être adressées à  l’adresse suivante : redaction@commentsensortir.org.

  • Date limite de réception : 15 mars 2017

Notification de la première phase de sélection : 1er avril 2017

  • Soumission des articles complets pour évaluation à l’aveugle : 1er juin 2017
  • Publication : Novembre 2017

Les articles (fichier anonymisé) ne devront pas dépasser 40 000 signes (espaces, notes de bas de page et références inclus).

La charte éditoriale complète est disponible sur notre site internet : https://commentsensortir.org/charte-editoriale/

Références

BEBEL August, La Femme et le socialisme, Berlin, Dietz, 1964 [1879].

CHAKRABARTY Dipesh, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 [2000].

DAVIS Angela, Femmes, race et classe, Paris, Des femmes-Antoinette Fouque, 2007 [1981].

DIRLIK Arif, The Origins of Chinese Communism, New York, Oxford University Press, 1989.

FEDERICI Silvia, Point zéro : propagation de la révolution. Travail ménager, reproduction sociale, combat féministe, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2013 [2012].

GOLDMAN Wendy Z., Women, The State & Revolution. Soviet Family Policy & Social Life, 1917-1936, New York et Melbourne, Cambridge University Press, 1993.

GUÉRIN Daniel, Homosexualité et révolution, Paris, Spartacus, 2013 [1983].

KOLLONTAÏ Alexandra, Marxisme et révolution sexuelle, Paris, Maspero, 1973.

MESTIRI Soumaya, Décoloniser le féminisme. Une approche transculturelle, Paris, Vrin, 2016.

TRAVERSO Enzo, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée, Paris, La Découverte, 2016.

WARSHOFSKY LAPIDUS Gail, Women in Soviet Society. Equality, Development, and Social Change, Berkeley, Los Angeles et Londres, University of California Press, 1978.

ZETKIN Clara, Bataille pour les femmes, Paris, Éditions sociales, 1980.

Dates

  • mercredi 15 mars 2017

Fichiers attachés

Mots-clés

  • féminisme, révolution, marxisme, utopie, mouvement social, théorie politique

URLS de référence

Source de l'information

  • Kira Ribeiro
    courriel : kira [dot] ribeiro [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Féminismes en révolution », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 02 février 2017, http://calenda.org/392589