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Chiismes politiques

Political Shiisms

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Publié le lundi 20 février 2017 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Le passage de l’idéologie du Hezbollah libanais de la « résistance » contre Israël à une « guerre existentielle » régionale, l’expansion et l’institutionnalisation du fait milicien chiite irakien, le développement de solidarités politiques entre chiites duodécimains et partisans de courants hétérodoxes qui s’en trouvaient pourtant éloignés doctrinalement, constituent autant de reformulations idéologiques et praxéologiques qui appellent à construire de nouvelles clefs analytiques capables de dépasser le simplisme du paradigme d’un « réveil chiite ». Ce dossier thématique se propose d’analyser ces reconfigurations, dans le temps présent, et de faire l’hypothèse de chiismes politiques, c’est-à-dire de représentations et de pratiques politiques informées par la référence aux islams chiites, et à ce titre susceptibles d’être construites en un objet d’étude.

Annonce

Argumentaire

Affirmées tout au long du XXe siècle dans le mouvement plus général de constitution des différents « islamismes » en réaction aux autoritarismes locaux et aux influences étrangères, les expressions chiites de l’islam politique contemporain ont vu leurs trajectoires se singulariser avec l’avènement de la République islamique d’Iran en 1979, la chute de Saddam Hussein, et les guerres que traversent l’Irak et la Syrie respectivement depuis 2003 et 2013[1].

Si ces événements historiques ont affecté l’ensemble des systèmes politiques régionaux, ils ont aussi contribué à produire des engagements, des grammaires et des identités politiques qui, selon des temporalités et des modes certes différents, partagent, dans des environnements sociaux divers, un univers symbolique chiite dont il reste encore à rendre pleinement compte des usages. Le passage de l’idéologie du Hezbollah libanais de la « résistance » contre Israël à une « guerre existentielle » régionale, l’expansion et l’institutionnalisation du fait milicien chiite irakien, le développement de solidarités politiques entre chiites duodécimains et partisans de courants hétérodoxes qui s’en trouvaient pourtant éloignés doctrinalement, constituent autant de reformulations idéologiques et praxéologiques qui appellent à construire de nouvelles clefs analytiques capables de dépasser le simplisme du paradigme d’un « réveil chiite ».

Ce dossier thématique se propose d’analyser ces reconfigurations, dans le temps présent, et de faire l’hypothèse de chiismes politiques, c’est-à-dire de représentations et de pratiques politiques informées par la référence aux islams chiites[2], et à ce titre susceptibles d’être construites en un objet d’étude. Ce faisant, nous ne préjugeons pas de l’existence d’une nature spécifique et figée d’un fait politique chiite. Bien au contraire, prenant le contre-pied d’une approche confessionnelle de réalités socio-politiques dont il a été montré que leur explication ne pouvait être réduite à une variable religieuse (Amel, 1988 ; Burgat, 2006) c’est par un prisme résolument politique – celui que les sciences sociales sont parvenues à appliquer à l’islamisme en général – que nous entendons en rendre compte. Que signifie la mobilisation de la référence religieuse chiite, par différentes organisations partisanes ? Tout en replaçant ces situations dans l’histoire de l’islam politique contemporain dont elles sont intimement liées aux autres expressions (ne serait-ce que par une matrice idéologique largement commune, qui puise notamment dans la pensée des réformistes musulmans du début du XXe siècle), ce numéro entend ainsi élucider les conditions et les modalités d’usage de ces chiismes à la fois référence de l’action et ressource de la mobilisation, dans des configurations nationales et locales variées depuis 2003 et surtout 2011-2013.

Les pratiques politiques d’acteurs se revendiquant de l’islam chiite ne nous sont certes pas inconnues. La République islamique d’Iran d’une part, le Hezbollah libanais de l’autre, constituent les deux lieux privilégiés d’investigation de l’islamisme « chiite ». Pour autant, si le second a en effet fait l’objet de travaux sociologiques bienvenus et nombreux[3], le premier a surtout vu les chercheurs se concentrer sur le moment révolutionnaire, puis sur la théorie khomeynienne de la wilâyat al-faqîh, sa constitutionnalisation, ses reformulations et les résistances qu’elle a suscitées, avec une préférence pour l’étude des idées politiques davantage que leur incarnation dans des individus et des groupes sociaux. Surtout, ces deux terrains font plutôt figure d’exception. Le Koweït, le Bahreïn et la province orientale de l’Arabie saoudite n’ont reçu l’attention, sur ces questions et pour la seconde moitié du XXe siècle, que de rares chercheurs (entre autres, Louër, 2008 ; Matthiesen, 2010, 2015), de même que le Pakistan (comme Abou Zahab, 2007 ; Rieck, 2016). Quant à l’Irak, l’avènement d’une nouvelle ère politique en 2003 a certes vu naître une importante littérature ; cependant, mis à part quelques travaux (par exemple Nakash, 2006 ; Rizvi, 2010 ; Visser, 2006), celle-ci a plutôt donné lieu, sur le sujet qui nous intéresse, à de grandes fresques géopolitiques ou à des textes relevant davantage du rapport d’expertise que de l’enquête scientifique. Si l’analyse du fait religieux chiite connaît un dynamisme remarquable depuis une quinzaine d’années au sein du champ des sciences sociales, ses expressions politiques les plus actuelles demeurent ainsi relativement sous-étudiées, en contraste avec l’abondante littérature produite par les historiens sur de nombreux terrains aux époques moderne et contemporaine[4]. Ce manque de travaux de sociologie politique, et, partant, de véritable approche comparatiste, tient évidemment en partie aux difficultés d’accès à des environnements socio-politiques marqués par la violence de conflits armés ou des situations de « ni guerre, ni paix » (Debos, 2013).

C’est à cet effort que ce dossier entend contribuer, en privilégiant une analyse « par le bas » qui, à travers les parcours de femmes et d’hommes engagés dans ces mouvements et à partir de travaux de terrain couvrant un large ensemble de « mondes chiites » (Mervin, 2007), permettra d’identifier les régularités, les circulations, les échos comme les dissonances et les idiosyncrasies dans les différentes expressions de ces chiismes politiques.

[1] Si ce numéro appelle évidemment ses contributions à inscrire leur réflexion dans une certaine profondeur historique, il s’intéressera prioritairement aux manifestations présentes des « chiismes politiques » ; une attention particulière sera ainsi accordée au rôle matriciel de la violence observée aujourd’hui sur les terrains irakien et syrien. La date de 2013 marque à cet égard la transformation de la séquence révolutionnaire en Syrie en un conflit d’une autre dimension (bien que la dynamique révolutionnaire n’en ait pas disparu), caractérisé par sa militarisation, son internationalisation, et l’exacerbation des références identitaires.

[2] C’est au nom de cette « référence », et uniquement par là, que nous nous autorisons à accoler l’adjectif « chiite » à des faits sociaux dont on ne présume pas qu’ils soient mus – donc explicables – par la seule variable religieuse (ou confessionnelle). L’usage de guillemets pour encadrer la qualification de « chiite » permet de ne pas systématiquement préciser cette précaution.

[3] Pour ne citer que quelques ouvrages récents dans une littérature fort riche, Abu Rida, 2012 ; Calabrese, 2016 ; Chaib, 2009 ; Daher, 2014 ; Jurdi Abisaab, Abisaab, 2014 ; Mervin, 2008. On remarquera en revanche qu’une autre organisation politique « chiite » libanaise, le mouvement Amal, n’a pas fait l’objet de la même attention scientifique.

[4] Pour prendre le cas de l’Irak, le processus historique de politisation de la marja‘iyya est par exemple aujourd’hui bien connu (Gleave, 2007 ; Abdul-Jabar, 2002 ; Litvak, 1998 ; Walbridge, 2001), de même que l’histoire des groupements politiques islamistes chiites irakiens à partir des années 1950 (Abdul-Jabar, 2003 ; Nakash, 1994 ; Ru’uf, 2000).

Axes thématiques proposés

Trois axes de réflexion seront privilégiés, au regard desquels les auteurs sont invités à construire leur objet :

Axe 1 : Pouvoir, État, institutions

De la mobilisation contestataire à l’exercice du pouvoir, de la participation dans des gouvernements à l’engagement armé au nom de l’État ou parallèlement à lui, les organisations partisanes se réclamant d’une identité religieuse chiite entretiennent différentes relations au pouvoir politique. Il s’agira ici de restituer la pluralité de ces rapports en interrogeant la façon dont le pouvoir est pensé, pratiqué et vécu par ces acteurs. Selon les situations de minorité ou de majorité politique dans lesquelles se trouvent les groupes partisans se revendiquant de l’islam chiite, quelles conceptions du pouvoir et de l’État déploient-ils ? Comment ces organisations partisanes mobilisent-elles ? Selon quelles modalités articulent-elles l’usage de la référence religieuse à d’autres types de ressources lorsque se construisent des stratégies d’alliances avec les représentants d’idéologies politiques différentes, comme l’ont par exemple montré les mobilisations irakiennes du printemps 2016, portées principalement par le courant sadriste, auxquelles se sont joints des éléments de la « société civile » ? En quoi l’expérience gouvernementale affecte-t-elle les répertoires d’action des mouvements et des organisations à référent chiite qui y prennent part ? Parallèlement, en prenant en compte les spécificités du champ clérical chiite, comment penser le rapport de ces islamismes chiites au pouvoir vis-à-vis des institutions religieuses, et quels effets la plus ou moins grande proximité de ces acteurs aux centres d’autorité de la marja‘iyya a-t-elle sur leurs représentations et leurs pratiques politiques ? On tâchera ainsi de rendre compte à la fois de ce que l’État fait de religieux, de ce que les institutions religieuses font de politique, et des rapports qu’entretiennent avec eux les groupements politiques qui ne relèvent clairement ni de l’un ni de l’autre. À cet égard, on explorera la zone grise où se construisent des organisations partisanes intégrées au jeu politique mais mobilisant aussi prioritairement la violence comme moyen d’action, pour dépasser l’impasse analytique d’une distinction franche entre partis et milices.

Axe 2 : Formes et figures de l’engagement

Au-delà des processus institutionnels, ce dossier voudrait être l’occasion d’analyser les différentes figures d’acteurs des « chiismes politiques ». On constate en effet, dans les reconfigurations socio-politiques en cours, et notamment du fait de la violence qui les caractérise parfois, une diversification des types d’acteurs, dont la définition se trouve souvent compliquée par leur situation intermédiaire, agissant dans des espaces sociaux jusqu’alors cloisonnés, associant différents types de capitaux, en des régimes d’action complexes : oulémas fondant une pratique politique occasionnelle dans leur autorité religieuse traditionnelle, étudiants en religion combattants, leaders miliciens également ministres ou élus dans des institutions politiques nationales, combattants volontaires, militants de structures partisanes intégrées au jeu politique ou évoluant dans la clandestinité, participent d’un paysage politique original. Pour ce faire, les contributions prendront pour matière les histoires de vie, les trajectoires militantes (Fillieule, 2001) au sein de ces organisations partisanes, les répertoires d’action utilisés, pour rendre compte des ressorts subjectifs de l’engagement politique et du sens dont les militants l’investissent dans l’activité politique comme au-dehors. Parallèlement à l’analyse de la dimension organisationnelle de l’engagement partisan (recrutement, formation militante, apprentissage de la discipline, construction de la fidélité, etc.), l’étude des quotidiens militants pourrait ainsi permettre d’identifier les lieux et les moments privilégiés d’intériorisation du répertoire symbolique chiite, des cérémonies religieuses annuelles aux enterrements et commémorations de la mort de martyrs. Les analyses associeront cette observation « au microscope » (Sawicki, 2000) des trajectoires militantes à leur insertion dans la construction de « milieux partisans » (Sawicki, 1997) ou « sociétés partisanes » (Mermier, Mervin, 2012). Quels types de liens développe-t-on aux organisations partisanes, et comment ceux-ci se traduisent-ils dans la vie de ces acteurs ? Sur des terrains où la mobilisation politique s’est souvent opérée au sein de communautés chiites paupérisées et marginalisées, on s’intéressera aux formulations religieuses des conflits de classe et à la tendance des acteurs politiques à recourir au « religieux » dans le cadre de processus plus généraux, visant à reconstituer des communautés d’intérêt face à l’affaiblissement des institutions étatiques.                        

Axe 3 : Imaginaires politiques et reformulations des identités partisanes

Alors que le réformisme islamiste chiite en Irak dans les années 1950, la Révolution iranienne de 1979 et la création du Hezbollah libanais en 1982 avaient ouvert et nourri une séquence historique marquée par une relecture révolutionnaire du « paradigme de Kerbala » (Fischer, 1980), les chiismes politiques d’aujourd’hui relèvent de visions du monde qui, si elles ne l’abandonnent pas, loin s’en faut, le complexifient fortement. La figure du thâ’ir (« révolutionnaire ») se trouve ainsi nuancée, sinon abandonnée au profit de celle du seul muqâwim (« résistant ») avec laquelle elle se fondait jusqu’alors (Alhaj, Dot-Pouillard, Rébillard, 2014). Comment se construisent ces nouveaux imaginaires politiques ? Selon quelles modalités les répertoires de mobilisation se déploient-ils, et tout particulièrement les références à l’imaginaire doctrinal chiite ? Les terrains où s’expriment les chiismes politiques voient aujourd’hui s’associer des référents a priori mutuellement exclusifs : l’eschatologie doctrinale chiite (visible dans l’iconographie politique comme dans le développement d’une certaine martyrologie) se trouve ainsi désormais mobilisée, par exemple en Irak, au service de discours nationalistes ; des groupes ne dissimulant pas leur adhésion à la wilâya du Guide iranien revendiquent dans le même temps des ancrages très locaux. Au-delà du débat sur la « nationalisation » (alternativement qualifiée d’inévitable ou d’impossible) des mouvements créés sous le parrainage de l’Iran, on s’attachera ainsi à explorer les articulations entre allégeances transnationales (résilience d’un « modèle iranien ») et processus de territorialisation (souvent concomitant de l’institutionnalisation) de ces mouvements. Plus généralement, les contributions sont invitées à combiner les échelles d’analyse pour penser les différents espaces où se constituent les visions du monde, les allégeances politiques (Fillieule, Pudal, 2010) et les identités partisanes, comprises comme « l’ensemble des caractéristiques que des membres d’un parti pensent avoir en commun » (Dereymez, 2010) et « qui donnent forme aux agents appelés à représenter et à servir l’institution » (Pudal, 1994). Ces reconfigurations des imaginaires politiques se doublent d’une véritable mutation du rapport au religieux. Les militants du Hezbollah libanais n’hésitent ainsi pas à voir l’acte de naissance  d’une « expression différente » de l’islam, qui embrasse désormais l’ensemble des aspects de la vie de l’individu, contrairement à la pratique traditionnelle de la génération précédente, jugée désincarnée, hors du temps, détachée d’une contemporanéité socio-politique qu’elle doit désormais intégrer (Calabrese, 2016), en ce que Thurfjell (2006) appelle, à propos des Bassiji iraniens, une « all-encompassing religion ». C’est cet iltizâm (« engagement ») totalisant qu’il s’agira ici d’expliciter. À un autre niveau, on constate une polarisation par le politique des identités religieuses, qui voit les membres de courants traditionnellement catégorisés comme des « branches » du chiisme comme l’alaouisme, le zaydisme l’ismaélisme ou l’alévisme, s’identifier politiquement, sinon en partie doctrinalement, à la majorité duodécimaine. Ce que l’on se risquera à nommer ici, temporairement et sous forme d’hypothèse, une simplification des identités par la violence, se traduit ainsi par la construction d’un patrimoine symbolique chiite commun, voire parfois à une homogénéisation des pratiques religieuses. On interrogera ainsi les causes et processus de redéfinition de soi et de l’autre, dans sa dimension profondément relationnelle – la part que l’identification de soi doit à l’identification d’un autre ou d’un ennemi, et aux représentations de celui-ci – dans les sociétés du Moyen-Orient comme au-delà.

Modalités de soumission

La Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (REMMM) lance un appel à contributions pour un numéro consacré aux « chiismes politiques ».

Les articles, en français ou en anglais, s'intéresseront aux modalités de la mobilisation politique de la ressource religieuse « chiite » depuis 2003 et surtout 2011, dans les sociétés du Moyen-Orient comme au-delà.

  • Les propositions d’article (4000 signes maximum), accompagnées d’une courte notice biographique, sont à envoyer avant le 30 mars 2017 à rxbeaumont [at] gmail.com et erminia.calabrese [at] gmail.com
  • Les auteurs seront contactés au cours du mois suivant. Les articles, rédigés en français ou en anglais et d’un volume maximal de 45000 signes, doivent être soumis au plus tard le 10 février 2018.
  • Pour plus d’informations concernant les règles de rédaction et le processus éditorial, voir ici.

Calendrier

  • Envoi des propositions d’article : 30 mars 2017

  • Soumission des articles : 15 février 2018

Comité scientifique

  • Robin Beaumont (EHESS/CETOBaC)
  • Erminia Chiara Calabrese (IREMAM/LabexMed)

Catégories

Dates

  • jeudi 30 mars 2017

Mots-clés

  • Chiisme, islamisme, monde arabe

Contacts

  • Robin Beaumont
    courriel : rxbeaumont [at] gmail [dot] com
  • Erminia Chiara Calabrese
    courriel : erminia [dot] calabrese [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Robin Beaumont
    courriel : rxbeaumont [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Chiismes politiques », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 20 février 2017, http://calenda.org/395237