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Infrastructures - Tracés journal, no. 35

Revue « Tracés », n°35

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Publié le mercredi 29 mars 2017 par João Fernandes

Résumé

Comme agencements techniques pérennes – ou au moins conçus pour l’être – non soumis au changement et à l’appropriation immédiate, les infrastructures façonnent les usages sociaux et matérialisent par là-même des programmes politiques. Au-delà de l’apparente neutralité de l’innovation technologique, ce numéro souhaite interroger les conditions et formes de contraintes contenues dans les infrastructures, et donc leurs aspects structurels. Ainsi, comment les infrastructures peuvent-elles témoigner, induire ou encore produire des structures sociales ?

Annonce

Coordination scientifique

Numéro coordonné par

  • Haud Gueguen,
  • François Jarrige,
  • Stefan Le Courant
  • Camille Paloque-Berges

Comme agencements techniques pérennes – ou au moins conçus pour l’être –  non soumis au changement et à l’appropriation immédiate, les infrastructures façonnent les usages sociaux et matérialisent par là-même des programmes politiques. Au-delà de l’apparente neutralité de l’innovation technologique, ce numéro souhaite interroger les conditions et formes de contraintes contenues dans les infrastructures, et donc leurs aspects structurels. Ainsi, comment les infrastructures peuvent-elles témoigner, induire ou encore produire des structures sociales ?

Merci de bien prendre connaissance de l'argumentaire et des modalités de soumission ci-dessous.

Argumentaire

Dans l’entre-deux guerres, le savant russe Vladimir Vernadsky distinguait plusieurs niveaux d’organisation de la Terre conçue comme un organisme global : à la lithosphère, la biosphère et l’atmosphère, il ajoutait la technosphère – l’ensemble des machines et des réseaux techniques créés par l’homme pour modeler son milieu de vie et se maintenir en vie (Zalasiewicz, 2016). Au début du XXIe siècle, cette notion a ressurgi avec force portée par « l’événement anthropocène », qui pose la question de la question climatique globale, mais aussi les phénomènes de numérisation croissante des activités (Bonneuil et Fressoz, 2014).

Comme agencements techniques pérennes – ou au moins conçus pour l’être –  non soumis au changement et à l’appropriation immédiate, les infrastructures façonnent les usages sociaux et matérialisent par là-même des programmes politiques. Au-delà de l’apparente neutralité de l’innovation technologique, ce numéro souhaite interroger les conditions et formes de contraintes contenues dans les infrastructures, et donc leurs aspects structurels. Ainsi, comment les infrastructures peuvent-elles témoigner, induire ou encore produire des structures sociales ?

Le mot infrastructure apparaît dans la foulée du réseau ferroviaire et dans le vocabulaire du chemin de fer de la seconde moitié du XIXe siècle. Symboles de puissance et de modernité, le développement des infrastructures ferroviaires reprend les modèles d’organisation des routes et des canaux tout en inaugurant un changement d’échelle. À cette époque, Karl Marx et Friedrich Engels (1998 ([1948]) utilisent la notion d’infrastructure pour décrire tout ce qui est relatif aux conditions et aux rapports de production constituant les bases matérielles de la société. Une acception plus restrictive du terme, limitée à la dimension technique, n’est pas pour autant exclusive de la définition marxienne, si elle envisage que les techniques peuvent faire système. Ici aussi, il s’agit d’étudier ce qui est au fondement de la société et en définit la structure. Le mot et ses usages se répandent surtout dans les milieux militaires des années 1930 pour désigner les équipements au sol du réseau aérien naissant. Son sens s’élargit ensuite par analogie à tous les équipements techniques et économiques matériels. Dernier avatar d’une infrastructure en auto-accroissement : les réseaux internet, promus depuis les années 1990 en tant qu’« autoroutes de l’information » présentées comme virtuelles, mais supportant et supportés par un système de production de biens et de connaissances dont la matérialité est aujourd’hui interrogée de manière critique sous tous ses aspects. L’infrastructure désigne donc la base matérielle qui permet et soutient la circulation des éléments interconnectés, qu’il s’agisse de marchandises, d’humains ou d’’informations. Ainsi les infrastructures routières, ferroviaires, aériennes, électriques, informatiques représentent l’ensemble des éléments qui organisant la circulation des éléments, par le biais de voies en pierre ou en bitume, de fils de cuivre, ou à travers des nœuds comme les centrales électriques ou des aéroports, etc. Mais l’infrastructure n’est pas réduite à une forme réticulaire – comme en témoignent les traces que laissent certaines de leurs productions, comme les sites abandonnés, l’enfouissement des déchets radioactifs, etc.

Conçues pour durer, les infrastructures engagent l’avenir de par leur irréversibilité. Faire de la durabilité des infrastructures un objet d’étude invite à interroger les modalités – et les coûts – de leur maintenance – ou de leur démantèlement – tout en considérant les possibilités d’évolution. Maintenir une infrastructure implique de préserver le savoir nécessaire à les faire perdurer. Comment, par exemple, conserver la connaissance sur les lieux de stockage des déchets radioactifs pendant des centaines de milliers d’années ? Introduire la dimension temporelle dans l’étude des infrastructures permet ainsi d’envisager les détournements d’usage ou la tombée en désuétude de ces structures techniques.

Les infrastructures s’implantent dans un monde déjà traversé par des rapports et des enjeux de pouvoir qui contribuent à les façonner. Les lignes de chemin de fer ou des réseaux des télécoms suivent des tracés imposés par des choix politiques. Les infrastructures sont ainsi préalablement soumises aux contraintes et participent à leur reconfiguration une fois déployées. Ce sont ces dimensions politiques présidant à l’instauration des infrastructures et induites par ces dernières que ce numéro veut explorer. Comment entre-t-on dans les systèmes techniques qui structurent nos comportements sociaux ? Comment sont appréhendés les impacts des infrastructures ? Comment s’organisent les mobilisations et les oppositions ? Comment penser la possibilité de transformation des infrastructures ? Ces questions initiales engagent à la réflexion sur au moins trois axes.

Axe 1 : Épistémologie des infrastructures

Quels théories et cadres d’analyse pour l’objet politique que constituent les infrastructures techniques ? Ce premier axe invite tout d’abord à réfléchir sur les infrastructures en tant qu’objet de recherche pour les sciences humaines et sociales, et en particulier la manière dont leurs effets structurels sont étudiés ou au contraire mis à distance ou encore tout simplement oubliés.

Tout d’abord, les infrastructures tendent à véhiculer, du point de vue politique, une certaine idée du progrès qui a fait l’objet d’une réflexion distincte (historique, sociologique et/ou politique), mais que nous invitons à penser en regard avec les différents courants disciplinaires qui ont pu se pencher sur l’objet infrastructurel. Une lecture anthropologique fondée sur l’idée d’un développement continu des techniques ne semble pas opératoire : les réseaux de communication numériques sont-ils vraiment l’amélioration des techniques de transmission de l’information depuis les réseaux de signalisation terrestres et maritimes ? Mumford dans Technics and Civilization (1934) propose l’idée de complexes qui se meuvent, plutôt qu’ils n’évoluent en progressant : à l’âge éotechnique, marqué par le complexe énergétique de l’eau et du bois, auraient succédé les époques paléotechnique (la « cité carbonifère ») et néotechnique (fondée sur les infrastructures de l’électricité). Qu’apporte ainsi de réfléchir aux infrastructures non plus dans des logiques de progrès linéaire mais de complexes socio-économiques ? De les penser comme analogues et représentatives des sociétés dans lesquelles elles prennent place ? On peut rattacher les infrastructures à une histoire de la rationalité et à l’émergence d’une rationalité instrumentale ou « technologique » (Marcuse, 1941), que l’on peut approcher par une critique de la technique mettant l’accent sur les pathologies sociales que la technique moderne produit à l’intérieur même de la société et de la vie psychique des individus (Horkheimer et Adorno, 1984 ; Berdet, 2010).  En quoi l’infrastructure instrumente-t-elle le monde dans une perspective de rationalisation ? Et en quoi l’approche par les formes de rationalité présidant à la technique permet-elle également de mettre au jour le caractère contingent, et par-là même transformable, des systèmes et infrastructures qu’elle produit ?

Dans le même mouvement, nous encourageons les questionnements sur les modèles et méthodes engagés par diverses disciplines qui se retrouvent au sein des Science and Technology Studies (STS). Ceci afin de remettre en question, par l’étude des infrastructures, le paradigme de l’innovation qui subsiste dans beaucoup d’analyses des techniques. Tout d’abord, on souhaite réinterroger la place que la sociologie des usages, développée depuis les années 1980, a prise dans l’étude des infrastructures après la formulation de critiques à la fin des Trente glorieuses. Une idée comme celle de « monopole radical » pointait ainsi l’emprise des artefacts et infrastructures techniques dans la mesure où  ils imposent des modes de vie, d’action ou de consommation, par exemple à travers la voiture et les infrastructures routières (Illich, 1975). L’approche par les usages, insistant sur la flexibilité des dispositifs et sur la capacité d’utilisateurs à intervenir dans la construction des objets techniques, a, dans une certaine mesure, eu pour effet de marginaliser la critique des effets de domination reconduits par les systèmes techniques. Comment, du fait de sa tendance « a-critique » (Denouël et Granjon, 2011), l’approche par les usages peut-elle courir le risque d’invisibiliser les effets de structure propres aux infrastructures ? Quels effets peut-elle mettre au jour pour réintroduire le questionnement politique ? Ensuite, les infrastructures de réseau sont l’objet central de l’approche critique macro-structurante telle celle des « large technological systems » (Hugues, 1983) – reformulée dans l’idée de « macro-système technique » en France chez Alain Gras (1993). Mais elle peut aussi témoigner d’une superposition de la forme réseau avec celle du modèle social étudié. En anthropologie et sociologie des sciences et des techniques, et en sociologie des usages, l’approche relationnelle se manifeste par l’attention aux réseaux d’acteurs qui les conçoivent, les gouvernent et les utilisent, les infrastructures devenant alors un type de réseaux socio-techniques (Akrich, Callon et Latour, 2006). Quelles sont la force ou les limites heuristiques de l’homologie entre infrastructures et réseaux ? Éventuel enjeu de controverse, l’infrastructure possède-t-elle la labilité d’un objet technique intermédiaire et reconfigurable ?

Il faudrait alors requalifier l’objet en rapport avec le type de prise qu’il offre à ces acteurs, au-delà des oppositions de type hard (caractère physique et industriel) et soft (caractère institutionnel de gouvernance). Serveurs, systèmes, logiciels ou interfaces informatiques, tracés des routes, goudron ou signalisation : qu’est-ce qui fait infrastructure et dans quelle interaction avec les sociétés ? L’étude de ces objets doit donc être accompagnée d’une attention accrue aux changements d’échelles – et les approches géopolitiques, majoritaires, se situent déjà dans une démarche multi-scalaire (Subra, 2016). Les STS visent également à concilier des échelles d’analyse à trois niveaux (micro, meso et macro), afin de mettre au jour les processus de co-construction idéologiques qu’induisent la conception, l’acceptabilité et l’usage des infrastructures (Edwards, 2003). Par ailleurs, comment pense-t-on le domaine d’extension de l’action des infrastructures ? L’attribution d’une forme d’intelligence aux infrastructures numériques, à travers l’agentivité attribuée aux algorithmes, par exemple dans leur rôle de régulation au sein des infrastructures financières (Lenglet, 2011), change le regard sur l’objet technique en termes de matérialité et d’intentionnalité. Que devient l’attention au politique quand l’infrastructure est responsabilisée en tant qu’agent ? Comment conçoit-on et circonscrit-on l’agentivité des infrastructures, dans l’idée que le complexe infrastructurel peut modeler ou être modelé par les structures sociales ?

Axe 2 : Les infrastructures dans le temps

Nous proposons d’interroger l’idée de stabilité et de durabilité a priori attachée aux infrastructures techniques, mais aussi leur diversité, aux marges et en dehors des sociétés occidentales modernes, capitalistes et industrialisées.

Le contexte néolibéral de globalisation du capital financier des quarante dernières années engage à réfléchir au rôle accru de la planification étatique dans le domaine. Selon l’idée que les infrastructures sont des formes techniques liées à l’action publique de l’État moderne et au capitalisme, l’identification des infrastructures dans leur rôle politique et social implique d’interroger leurs liens aux technostructures, à savoir les cadres de la gouvernance politique et économique caractérisant les États industriels (Galbraith, 1967). Quelle place trouvent les infrastructures dans une hiérarchie des priorités d’action et de communication, dans des logiques de planification étatique comme d’urgence politique ? Le prisme des crises permet ainsi d’interroger la qualification de certaines infrastructures comme vitales ou critiques (Galland, 2001). Les rapports entre infrastructure et gestion du social révèlent la matérialisation des formes de gouvernance distribuée entre État et acteurs du secteur privé, par exemple concernant la statistique, matérialisée par les machines mécanographiques et informatiques depuis la fin du XIXe siècle (Jamous et Grémion, 1978 ; Desrosières, 2008 ; Rouvroy et Berns, 2010). Comment la consultation publique sur les infrastructures peut-elle donner lieu à des réappropriations politiques au sein d’un « nouvel esprit du capitalisme » (Boltanski et Chiapello, 1999) ? La politique de l’infrastructure se déplace aujourd’hui vers la nécessité de produire, en contexte de controverses, de l’information sur sa matérialité, comme dans les débats autour des oléoducs et des responsabilités engagées, non seulement étatiques mais aussi entrepreneuriales (Barry, 2013). Comment les formes de consultation opèrent-elles des transferts de l’innovation technique et sociale à l’« innovation publique » (Fallon et Calay, 2016), et comment travaillent-elles aussi l’acceptabilité publique des technologies ? Comment le débat sur les infrastructures peut-il devenir caution et outil politique ? Comment le langage pour dire les infrastructures techniques s’est-il constitué, à partir de quelles sémantiques, significations, limites, etc. ? Que révèle la novlangue de ce qui est promu comme une société d’innovation – société du risque, développement durable, précaution, démocratie technique, comités d’éthique, d’experts, d’évaluation, etc. ?

Au-delà de ce cadrage moderne, comment peut-on (re)qualifier historiquement les formes d’infrastructures dans le temps long du politique et en comparaison avec d’autres sociétés ? Quel rapport entre infrastructures pré-modernes et « travaux publics », engagement d’un État dans la structuration matérielle et technique d’une société ? Par exemple, le modèle du despotisme oriental, fondé sur les infrastructures bureaucratiques des sociétés hydroagricoles, dégagé par Wifftogel dans la lignée de la pensée marxienne sur les modes de production (antique, germanique, asiatique), exprimerait une certaine idée de la propriété collective (Vidal-Naquet, 1964). Érigé en modèle pour les sociétés communistes, ce cas vient questionner les problématiques de l’unilinéarisme : en quoi les infrastructures peuvent-elles symboliser l’évolution, voire la progression, des formes politiques des sociétés ? Comment et sur quels critères comparer des modèles infrastructurels qui définiraient l’identité politique d’une société ? On pourra aussi questionner la dichotomie moderne / pré-moderne en mettant en évidence des phénomènes de développement alternatif ou de résorption des infrastructures dans les sociétés sans référence positive au progrès. Le rôle des travaux infrastructurels dans la construction, l’extension et la reconfiguration du géopolitique hors et au travers des frontières (Jaglin et Steck, 2007) sont également à interroger. Alors que l’empire romain étendait son empire grâce aux routes, la guerre moderne s’appuie largement, même si parfois implicitement, sur le déploiement ou la défense d’infrastructures pour la prédation des ressources hors des territoires nationaux, comme en témoignent les logiques coloniales et néo-impériales depuis l’ère moderne. Comment penser les relations entre conquête territoriale et infrastructures dans le temps long et en comparaison ?

Enfin, ce sont les principes même de stabilité et durabilité qui pourront être interrogés. Que deviennent les infrastructures, en elles-mêmes, et dans leur rapport à leur environnement ? Les politiques du patrimoine ont mis en valeur les possibilités de réinvestissement et de recyclage des infrastructures industrielles, les usines devenant par exemple des musées. Au-delà des phénomènes de reconversion, les infrastructures informationnelles numériques, censées dématérialiser le stockage de l’information ou les formes du travail, sont non seulement marquées par une obsolescence rapide mais polluent surtout aujourd’hui durablement l’environnement : l’industrie informatique, des mines de silicium aux centres de données à haute consommation énergétique et déchets électroniques (Ensmerger, 2015), restructure ou déstructure l’environnement. Par ailleurs, la conception d’infrastructures appelées à changer dans le temps, dans une logique d’adaptation à des cadres référentiels en lien avec des contraintes géoclimatiques, économiques, et avec les « usagers », est également à réfléchir dans ce cadre. Les infrastructures en changement permanent en relation avec les usages, comme les réseaux de métro des grandes métropoles, sont-elles amenées à devenir de nouveaux modèles de développement socio-techniques ? Au-delà, comment prévoit-on le dépérissement et la disparition des infrastructures, comme l’illustre le cas des politiques énergétiques remettant en question la place du nucléaire face aux problématiques de l’environnement comme de l’emploi ?

Axe 3 : Expériences et territorialités des infrastructures

La complexité de l’objet infrastructurel réclame d’aller voir au plus près du terrain la manière dont l’espace des infrastructures est investi, ainsi que leurs conditions et effets au niveau local. À la question des autorités qui président à la décision d’« infrastructurer » le monde, on doit donc répondre, en miroir, par celle des acteurs qui font l’expérience des infrastructures. Comment circonscrire les expériences spatiales, sociales, économiques et environnementales induites par la projection, la conception, la construction, la maintenance, ou encore la destruction d’infrastructures ?

Tout d’abord, des sujets divers sont concernés par les infrastructures, qu’ils soient humains (riverains, associations, professionnels, experts, etc.), ou non humains (faune et flore comme acteurs à part entière des écosystèmes). Quelles sont les formes et actions, au plus près des territoires, des réactions aux infrastructures ? La résistance dite violente aux infrastructures a systématiquement été rejetée sous la bannière de la technophobie ; sa manifestation reste largement invisible, comme par exemple la destruction de grands ordinateurs de gestion comptable par le collectif CLODO, oubliées au cours de la remise en cause des formes de l’action directe dans les années 1970 (Jarrige, 2014). Une mobilisation pour contester un projet européen de voie ferrée rapide, comme le mouvement NO TAV en Italie dans les années 1990 et 2000, a donné lieu à la formulation de notions telles que « Grands projets inutiles imposés », (LGPE, 2010). La question des énergies renouvelables est également largement discutée par une multiplicité d’acteurs (Labussière et Nadaï, 2015). Quels sont les principes mobilisateurs mis en place par les « publics territoriaux » participant aux débats sur les aménagements infrastructurels ? (Bobbio et Melé, 2012). La question des inégalités sociales créés ou renforcées par les infrastructures reste cruciale, illustrée par de nombreuses études sur les effets clivants, du point de vue d’une géographie sociale, des infrastructures urbaines (Graha, 2001), et des réseaux d’infrastructure primaires (Swyndedouw et Kaika, 2005) ou, plus généralement, de services (Durand et Jaglin, 2012). On pourra réfléchir à la violence raciste et coloniale matérialisée dans des infrastructures qui bafouent les droits nationaux des minorités, la souveraineté des populations autochtones mais aussi les droits internationaux des migrants (Cohen 2017). Il s’agira d’éclairer d’autres perspectives moins étudiées, comme les formes d’adhésion – par exemple les contre-manifestations pro-aéroport de Notre-Dame-des-Landes. La question de la maintenance des infrastructures met au jour d’autres catégories d’acteurs et d’action sociale, en particulier les rapports professionnels au travail. Des ingénieurs aux techniciens et « petites mains » (Pontille et Denis, 2012), mais aussi des institutions aux organisations, les activités des « mainteneurs » d’infrastructures témoignent des activités de gestion et réparation nécessaires après que les logiques d’innovation se sont achevées (Russell et Vinsel, 2015). L’échec et les pannes des infrastructures concernent aussi toute une variété d’acteurs aux intérêts propres ou partagés – que l’on pense à la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, touchant directement aussi bien les agriculteurs, les enfants, que les travailleurs mobilisés en urgence, bénévoles ou non, etc.

On pourra éclairer en particulier les expériences qui proposent des critiques positives des infrastructures, réfléchissant à leurs conditions de transformation et à la possibilité et la réalisation d’alternatives. L’idée d’ « infrastructures révolutionnaires » propose de remettre en question la durabilité imposée des infrastructures publiques (Boyer, 2017). L’exemple contemporain des « technologies appropriées » (appropriate technologies), reposant sur l’idée que les pratiques techniques doivent être adéquation avec les manières de faire locales, respectueuses de l’environnement et des contextes sociaux pré-existants, et agir à petite échelle, s’inscrit dans une démarche écologique et un pluralisme technologique (Kaplinsky, 2011). Elles ont trouvé plusieurs domaines d’application – notamment au sein des infrastructures de développement agricole dans les pays non industrialisés, en lien avec des modèles endogènes (Théry, 1981 ; Ferguène, 1997). Dans un âge où la créativité du « faire » est revalorisée (Lallement, 2015), l’écologie technologique pose la question des infrastructures en termes de modes d’organisation du collectif et des « intérêts sociaux partagés » (« shared social concerns », Sayers, 2015). En définitive, en quoi les aspects infrastructurels de ces expériences permettent-ils d’inscrire ces projets positifs dans une alternative qui redéfinirait de manière différente la durabilité, les dispositifs de transmission, et la mise en visibilité des travailleurs ? Mais aussi, quelles sont les possibilités et limites de ces approches face aux infrastructures qui structurent de manière invisible les rapports sociaux et résistent à l’appropriation ? Enfin, on pourra se demander, si, au regard des récupérations du nouvel esprit du capitalisme dégagées plus haut, peut véritablement exister une infrastructure autocritique dont l’aspect politique serait celui d’une logique révolutionnaire – au-delà de la seule critique des logiques de domination.

Pour conclure, la question des imaginaires des infrastructures porte une forme de réflexivité qui peut être approchée par le biais de problématiques sociologiques mais aussi littéraires et esthétiques. En quoi les infrastructures viennent-elles symboliser un sublime technologique (Nye, 1994) ? Les « monstres de fer » ferroviaires inspirent au XIXe siècle une littérature romantique et critique d’inspiration socialiste (Jarrige, 2016). Dans le cas des réseaux numériques, à l’imaginaire libéral des « autoroutes de l’information » (Flichy, 2001, Loveluck, 2015) non départis de « péages » (qui entravent par exemple la neutralité du net), répondent les réseaux numériques alternatifs, avec leurs univers symboliques et leurs valeurs spécifiques. Ceux-ci mettent en effet l’accent sur l’architecture des réseaux distribués et sans fil et la gouvernance des infrastructures numériques (Coutard, 2002). A la lumière de la théorie des communs, on les considère comme des « nains sans géants » (Musiani, 2014) face aux « golems du numérique » (Dulong de Rosnay, 2016) – autres formes de « technologies appropriées » inspirées par l’esprit hacker des utopies numériques (Turner, 2012). Quelles images et grands récits, donc, accompagnent l’installation, l’organisation voire la destruction des infrastructures ?

Bibliographie

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  • Zalasiewicz Jan et alii., 2016, “Scale and diversity of the physical technosphere: A geological perspective », The Anthropocene Review, 1-14.

Modalités de soumission

L’appel à contribution a valeur de cadrage et permet la sélection des contributions en fonction de leur pertinence par rapport au thème et aux enjeux du numéro. Il a, en outre, vocation à suggérer aux rédacteurs potentiels quelques pistes générales de réflexion, et à leur rappeler que la revue Tracés attend un propos analytique et argumenté.

Articles

Les articles représentent des contributions originales à la recherche, qui suivent les normes habituelles de la production scientifique. Ils doivent tous se positionner par rapport à l’appel à contributions.

Différents types d’approches sont possibles, permettant de diversifier la manière d’aborder la thématique : nous accueillons tant des articles à vocation essentiellement théorique, que des contributions fondées sur des recherches empiriques, où les enjeux méthodologiques seront précisés et discutés.

Tracés étant une revue interdisciplinaire, les articles doivent pouvoir être compréhensibles et pertinents pour des lecteurs et des lectrices non spécialistes ; ils peuvent également faire appel à des méthodes et des références de plusieurs disciplines, ou interroger les présupposés ou les outils empiriques et théoriques d’une discipline à partir du point de vue d’une autre discipline.

Les articles soumis ne peuvent excéder 45 000 signes (espaces, notes, et bibliographie incluses).

Notes

Nous publions des notes critiques qui présentent un ensemble de travaux (éventuellement un ouvrage en particulier), une controverse scientifique, ou l’état d’une question actuelle. Elles doivent dans tous les cas se rattacher explicitement à la thématique du numéro et permettre d’éclairer des orientations de recherche ou des débats inhérents à cette dernière, notamment pour des lecteurs et des lectrices non spécialistes des disciplines concernées.

Les notes soumises ne peuvent excéder 30 000 signes (espaces, notes, et bibliographie incluses).

Entretiens

Des entretiens avec des chercheurs, chercheuses ou d’autres expert-e-s des questions étudiées sont également publiés dans chaque numéro. Les contributeurs et les contributrices qui souhaiteraient en réaliser sont invité-e-s à prendre contact directement avec le comité de rédaction (redactraces [a] groupes.renater.fr).

Traductions

Les traductions sont l’occasion de mettre à la disposition du public des textes peu ou pas connus en France et qui constituent un apport capital à la question traitée. Il doit s’agir d’une traduction originale. Le choix du texte devra se faire en accord avec le comité de rédaction et les questions de droits devront être réglées en amont de la publication.

Il est donc demandé aux contributeurs et aux contributrices de bien préciser pour quelle rubrique l’article est proposé. La soumission d’articles en anglais est également possible, mais si l’article venait à être retenu pour la publication, sa traduction nécessaire en français demeure à la charge de l’auteur-e.

Procédure

Les auteur-e-s devront envoyer leur contribution (article complet) avant le 31 octobre 2017. Celle-ci sera envoyée au comité de rédaction de Tracés (redactraces [a] groupes.renater.fr) et aux coordinateurs et coordinatrices du numéro, Haud Gueguen (haud.gueguen [a] cnam.fr), François Jarrige (fjarrige1 [a] gmail.com), Stefan Le Courant (stefan.le-courant [a] ehess.fr) et Camille Paloque-Berges (camillepaloqueberges [a] gmail.com).

Les auteur-e-s peuvent informer en amont les coordinateurs de leur projet par courrier électronique en indiquant le titre de leur contribution, la rubrique dans laquelle ils le proposent, ainsi qu’un bref résumé du propos. La date limite des propositions est fixée au

1er septembre 2017.

Un retour est fait aux auteur-e-s sur la recevabilité de leur proposition.

Chaque article est lu est par un-e membre du comité de rédaction et par deux évaluateurs et évaluatrices extérieur-e-s. Nous maintenons l’anonymat des lecteurs et lectrices et des auteur-e-s. A l’aide de ces rapports de lecture, les coordinateurs et la coordinatrice du numéro rendent un avis sur la publication et décident des modifications à demander aux auteur-e-s afin de pouvoir publier l’article.

Dans le cas de propositions trop éloignées de l’appel à contribution ou des exigences scientifiques de la revue, les coordinateurs et la coordinatrice se réservent le droit, en accord avec le comité de rédaction, de rendre un avis négatif sur la publication sans faire appel à une évaluation extérieure. Hormis ces exceptions, une réponse motivée et argumentée est transmise aux auteur-e-s suite à la délibération du comité de lecture.

Nous demandons aux contributeurs et contributrices de tenir compte des recommandations en matière de présentation indiquées sur la page suivante de notre site : http://traces.revues.org/index103.html

Les articles envoyés à la revue Tracés doivent être des articles originaux. L’auteur-e s’engage à réserver l’exclusivité de sa proposition à Tracés jusqu’à ce que l’avis du comité de lecture soit rendu. Elle ou il s’engage également à ne pas retirer son article une fois que la publication a été acceptée et que l’article a été retravaillé en fonction des commentaires des lecteurs et lectrices.

NB : L’insertion d’images et de supports iconographiques est possible dans un nombre limité (Précisez-le dans votre déclaration d’intention).

Dates

  • vendredi 01 septembre 2017
  • mardi 31 octobre 2017

Mots-clés

  • infrastructure, structure, technostructure, technique, réseau

Contacts

  • Camille Paloque-Berges
    courriel : camillepaloqueberges [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Camille Paloque-Berges
    courriel : camillepaloqueberges [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Infrastructures », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 29 mars 2017, http://calenda.org/400501