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Liberté d'expression littéraire et régimes démocratiques

Literary “freedom of expression” and democratic regimes

Censure et autocensure

Censorship and Self-Censorship today

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Publié le mardi 04 avril 2017 par João Fernandes

Résumé

Quelles sont les relations entre censure / autocensure et création ? Quelle est la portée esthétique de la censure et de l’autocensure ? De quelle nature sont aujourd’hui les objets de la censure et de l’autocensure en matière littéraire ? Quelles sont les formes que prend cette dernière ? L’autocensure tend-elle à se substituer presque totalement à la censure ? Est-elle la forme de la censure à l’ère du néo-libéralisme ? Faut-il parler moins d’autocensure que d’autorégulation, signe que la littérature de l’ère mondialisée entre dans la logique de l’industrie du divertissement cinématographique qui a depuis longtemps internalisé la critique sous la forme de dispositifs d’autorégulation ? Si toutes les sociétés, même celles dites démocratiques, disposent d’un système de censure, il devient nécessaire de conjoindre l’analyse du régime démocratique de la censure et celle de la démocratisation de l’expression littéraire.

Annonce

Programme

Jeudi 20 Avril

Matinée

9h Accueil des participants

9h15 Ouverture du colloque par Laurent Creton, Vice-président de la Commission de la recherche de l’Université Sorbonne Nouvelle, et Philippe Roussin, coordinateur du GDRI « Littérature et démocratie »

Session 1  La censure, pour quoi faire ?

  • 9h30-9h55 Anne Simonin (Sirice, CNRS/ EHESS), « La liberté d’expression ne doit pas exister en régime démocratique. Et si Stanley Fish avait raison ? »
  • 9h55-10h20 Philippe Roussin (CRAL, CNRS/ EHESS), « Nouvelles théories de la censure »
  • 10h20-10h45 Chaohua Wang (Independent Scholar), « Censorship is Working on Weakening Chinese Literature »

10h45-11h Discussion

11h-11h15 – Pause

Session 2 Postures auctoriales

  • 11h15-11h40 Houcine Bouslahi (Université de Tunis), « Autocensure et transgression dans l’écriture tragique ou le paradoxe du signe. Le cas d’Electre de Jean Giraudoux »
  • 11h40-12h05 Tristan Leperlier (CESSP, CNRS), « Les écrivains algériens entre la religion et le marché ? »
  • 12h05-12h30 Sonia Zlitni Fitouri (Université de Tunis/FSHST), « Autocensure et détournement narratif dans quelques romans maghrébins de langue française »

12h30-12h45 Discussion

Après-Midi

Session 3 Effets en retour de la réception sur la création

  • 14h30-14h55 Germán Labrador Méndez (Princeton University), « Cuando el consenso no basta. Orden público y régimen cultural en la crisis actual de las democracias liberales, a partir del caso español »
  • 14h55-15h20 Catherine Brun (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3), « Ce que publier veut dire : réflexions autour de Pierre Guyotat »
  • 15h20-15h45 Ahmed Kaboub (Institut Supérieur des Sciences humaines de Jendouba, Tunisie), « Soumission de Houellebecq : de la polémique à la politique d’“euphémisation” »

15h45-16h Discussion

16h-16h30– Pause

  • 16h30-17h15 Benoit Hennaut (CDN Montpellier), en dialogue avec Rodrigo Garcia, « “Heureux ceux qui croient sans avoir vu” (Jn 20, 24-29). Pressions “citoyennes”, interdiction, procès : retour sur la réception de Golgota Picnic de Rodrigo García, France et Pologne, 2011 à 2015 »

Vendredi 21 Avril

Matinée

Session 4 Contrefictions

  • 10h-10h25 Yinde Zhang (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3), « Uchronie anti- impériale dans la fiction chinoise d’aujourd’hui »
  • 10h25-10h50 Kawthar Ayed (Université de Tunis), « “Démocrature” et autocensure dans La Zone du dehors d’Alain Damasio »

10h50-11h05 Discussion

11h05-11h20 – Pause

Session 5 Politiques publiques de la mémoire et contre-mémoires

  • 11h20-11h45 Manuel Loff (Universidade do Porto), « “Brandos costumes” (“Douces moeurs”). La mémoire absente de la violence coloniale au Portugal »
  • 11h45-12h10 Fan-Tin Cheng (National Taiwan University), « Toward a minor-transAsianal Protest : Wang Mo-Lin’s Antigone (2013) »

12h10-12h25 Discussion

Après-Midi

Session 6 Effacements

  • 14h30-14h55 Ottmar Ette (Université de Potsdam ), « Le Cas de Hans Robert Jauss ou des continuités de la discipline »
  • 14h55-15h20 L. Elena Delgado (University of Illinois), « Lo que no está escrito : literatura, conflicto y los limites de la esfera pública »
  • 15h20-15h45 Kuan-Min Huang (Institute of Chinese Literature and Philosophy, Academia Sinica), « La censure venue de l’autre rive »

15h45-16h Discussion

16h-16h25 – Pause

16h25-17h15 Discussion générale

Argumentaire

Liberté d’expression et démocratie sont deux concepts distincts, quoique liés. Dans la définition libérale de la démocratie qui prévaut aujourd’hui, ils semblent se confondre : idées et écrits doivent pouvoir circuler sans entraves. Tel est le récit du libéralisme depuis les Lumières européennes.

Bien que la censure ait aussi touché des œuvres de facture « classique », la lutte contre la censure s’est souvent trouvée au cœur de l’histoire héroïsée du modernisme pour rendre compte du destin d’œuvres comme celles de Sade, de Joyce, D.H. Lawrence, de Céline ou de William Burroughs… C’est ce récit que les démocraties libérales ont également opposé à la situation de la création et de l’art des régimes totalitaires dans les périodes de guerre froide, (en Union soviétique) ou en Chine aujourd’hui (舆论导向 depuis 1989). Rares en Occident sont ceux qui soutiendraient que la censure enrichit, involontairement et indirectement, le langage artistique, qui feraient l’éloge de la censure comme Mo Yan, prix Nobel de littérature, a pu le faire en 2012 ou qui verraient dans la censure un thème d’investigation esthétique plutôt qu’un objet de dénonciation.

Dans Giving Offense. Essays on Censorship (1996), Coetzee a rappelé que le consensus libéral sur la liberté d’expression qui avait régné chez les intellectuels occidentaux depuis la fin du dix-huitième siècle avait beaucoup fait pour les définir en tant que communauté et que cette ère était arrivée à son terme. La foi dans les vertus et les bénéfices sociaux de la liberté d’expression et du free speech a depuis été largement remise en cause. La critique féministe par exemple a attaqué la position libérale sur la pornographie et son droit à la protection du free speech.

Au début des années 1970, au moment où il défendait l’un des derniers livres interdits en France (Eden, Eden Eden, Pierre Guyotat, 1970), Barthes a expliqué que «la vraie censure ne consist[ait] pas à interdire» mais «à étouffer, à engluer dans les stéréotypes» : « la censure sociale n’est pas là où on empêche, mais là où l’on contraint de parler» (Sade, Fourier, Loyola,1971). Il donnait ainsi au mot de censure une acception étendue : non plus seulement l’interdiction institutionnelle prononcée par les détenteurs de l’autorité d’Eglise ou de l’Etat mais un processus social continu de filtrage des opinions admises conduisant à un conformisme idéologique et artistique. Bourdieu a ensuite indiqué qu’une «censure structurale» régissait à la fois l’accès à et la forme de l’expression, liant ainsi la censure non plus seulement à la loi mais aux normes de discours. Il assimilait l’exclusion discursive de certains groupes à une forme de censure préalable « parmi les plus efficaces et les mieux cachées (Ce que parler veut dire, 1982).

Cet élargissement du sens de la notion est une manière de prendre acte de l’effacement de la censure telle que le droit l’énonce et des évolutions qu’elle connaît, alors que l’attention des censeurs, se déplaçant des media en perte de vitesse vers d’autres plus populaires, est passée presque entièrement de l’imprimé aux média visuels et à l’internet. A l’âge de la censure aurait ainsi succédé celui de la surveillance, à l’origine d’une auto censure grandissante, si l’on en croit les enquêtes récentes du PEN (Chilling Effets : NSA Surveillance dives US Writers to Self Censor, novembre 2013).

Les Etats, qu’il s’agisse de démocraties enracinées, récentes ou au futur disputé, ne sont plus désormais les seuls ni même les premiers acteurs de la censure. La mondialisation est devenue le nouveau cadre des rapports entre censure, liberté d’expression et démocratie. L’affaire des Versets sataniques l’a montré il y a trente ans. La cartographie du vingtième siècle sur la liberté d’expression en matière d’imprimé s’est brouillée.

Les grands groupes de mass media de dimension internationale et les entreprises de l’ère d’après Gutenberg ont sans doute en la matière plus de pouvoir que la plupart des Etats : la population de Facebook est plus vaste que celle de la Chine (Timothy Garton Ash, Free Speech, 2016).

Avec la neutralité affichée de l’Etat en matière de mœurs, la «société civile» a aussi surgi comme source critique et normative potentielle, modifiant le visage de la censure en la privatisant. Les exemples de pressions abondent, ces dernières années, ainsi que les poursuites intentées par diverses associations ou églises. Ces nouvelles formes de pression témoignent des tensions entre littérature, culture et normes sociales ou religieuses. Nous sommes alors renvoyés aux questions du statut de la littérature et de la fiction, des correspondances entre les textes des œuvres et le réel, de la fragilité de la communication fictionnelle et de la variabilité historique de ces cadres fictionnels

Définir la nature et la fonction de la littérature à partir de la liberté de parole et d’expression, plutôt que comme art, est une entreprise complexe.

S’il n’y a plus de censure que par la moyenne, que devient la littérature : censurée par les instances qui président au destin du livre, autocensurée, libérée parce qu’étrangère à la moyenne ? Quelles sont les relations entre censure et création, auto censure et création ? Quelle est la portée esthétique de la censure et de l’autocensure ? De quelle nature sont aujourd’hui les objets de la censure et de l’autocensure en matière littéraire ? Quelles sont les formes que prend cette dernière? L’auto censure tend-elle à se substituer presque totalement à la censure ? Est-elle la forme de la censure à l’ère du néo-libéralisme ? Faut-il parler moins d’autocensure que d’autorégulation, signe que la littérature (écrivains et éditeurs) de l’ère mondialisée entre dans la logique de l’industrie du divertissement cinématographique qui a depuis longtemps internalisé la critique sous la forme de dispositifs d’autorégulation ?

Si toutes les sociétés, même celles dites démocratiques, disposent d’un système de censure, il devient nécessaire de conjoindre l’analyse du régime démocratique de la censure et celle de la démocratisation de l’expression littéraire.

Lieux

  • Maison de la recherche - Salle Athena - 4 rue des irlandais
    Paris, France (75005)

Dates

  • jeudi 20 avril 2017
  • vendredi 21 avril 2017

Mots-clés

  • liberte d'expression, censure, régime démocratique, littérature

Contacts

  • Philippe Roussin
    courriel : roussin [at] ehess [dot] fr

Source de l'information

  • Philippe Roussin
    courriel : roussin [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Liberté d'expression littéraire et régimes démocratiques », Colloque, Calenda, Publié le mardi 04 avril 2017, https://calenda.org/401422

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