AccueilObjets dans la migration, objets en exil : statuts, usages, devenirs

Objets dans la migration, objets en exil : statuts, usages, devenirs

The things of migration, the things of exile - status, use and becoming

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Publié le mercredi 26 avril 2017 par Céline Guilleux

Résumé

À propos des objets, Jean Baudrillard écrit qu’ils constituent des « mots de passe par excellence » (2004). À la fois communs, participant de la société de consommation, et uniques en ce qu’ils incarnent une expérience du sujet, des tactiques spécifiques d’usage dans les espaces du passage et de l’encampement, les objets sont des acteurs des liens sociaux, articulant récits et discours, participant des habitus et des recompositions en situation de migration, d’exil et de transmission. Paradoxalement, alors qu’ils assignent une identité à l’exilé/au migrant dans les médias et l’espace public et constituent, in fine, la seule trace matérielle d’un déplacement spatial et culturel subsistant bien au-delà de l’expérience du sujet dans des sphères diversifiées (du foyer au musée), les objets dans la migration et l’exil restent encore trop peu abordés.

Annonce

Argumentaire

A propos des objets, Jean Baudrillard écrit qu’ils constituent des «‘mots de passe’ par excellence» (2004). A la fois communs, participant de la société de consommation, et uniques en ce qu’ils incarnent une expérience du sujet, des tactiques spécifiques d’usage dans les espaces du passage et de l’encampement, les objets sont des acteurs des liens sociaux, articulant récits et discours, participant des habitus et des recompositions en situation de migration, d’exil et de transmission. Paradoxalement, alors qu’ils assignent une identité à l’exilé/au migrant dans les médias et l’espace public et constituent, in fine, la seule trace matérielle d’un déplacement spatial et culturel subsistant bien au-delà de l’expérience du sujet dans des sphères diversifiées (du foyer au musée), les objets dans la migration et l’exil restent encore trop peu abordés.

Or, si la culture matérielle de la migration contribue à la construction de la figure de l’exilé et du migrant, le déplacement migratoire affecte aussi bien les usages sociaux de la culture matérielle que les modalités d’emboîtement des affects autour de l’objet usuel ou trouvé, transitionnel ou hérité. Objets-sujets dans le sens où ils se tiennent parfois à la place des individus, et peuvent se substituer à eux pour témoigner d’une situation, ils sont des objets de l’histoire qui peuvent devenir également des objets-mémoires, souvent des reliques soumises à des temporalités et des statuts particuliers, parfois des ancrages qui permettent autant de réagencements créatifs et de réinscriptions dans l’ailleurs.

Programme

9h Café d’accueil

  • 9h15 : Ouverture –  Caroline Rolland Diamond (Directrice du Directrice du Centre de Recherches Anglophones (CREA, EA 370) – Ouverture de la journée d’étude
  • 9h30 : Introduction générale – Corinne Alexandre-Garner (CEE/CREA) & Alexandra Galitzine-Loumpet (CESSMA, Non-lieux de l’exil & Migrobjets/ Inalco) –
  • 9h45 : Michel Agier (EHESS): Réflexions

10h15 -Panel I 

Président de séance : Alexandra Galitzine-Loumpet (Migrobjets/ Inalco & NLE)  & Geetha Ganapathy-Doré  (U. Paris 13)

  • 10H30 : Karen Akoka (ISP / U. de Nanterre) – Deux certificats de réfugiés : carrière de « papiers »
  • 11h : Anouche Kunth (Migrinter / CNRS) – Archive administrative et vies infimes : des intensités de papier

11h30-11h45  Pause-café

11h45 -Panel II  

Président de séance : Albin Wagener (U. de Nantes)

  • 12h : Claire Rodier (Gisti) – Les bracelets des exilés
  • 12h30 : Eugenia Vilela (U.de Porto) –  Le gilet de sauvetage. Un objet paradoxal de l’exil

13h-14h : Buffet

Panel III

Présidente de séance : Corinne Alexandre-Garner (CEE/CREA, U. Nanterre)

  • 14h : Olivier Douville (U. de Nanterre) –  De l’objet rituel à l’objet exilique trouvé-créé
  • 14h30 : Marie-Caroline Saglio Yatzimirsky (CESSMA, Inalco) –Papiers perdus, sacs troués : objets-symptômes des demandeurs d’asile
  • 15h : Elise Biliard & Virginia Monteforte (Projet RIMA, Malte) – Disques de musique classique et haut-parleurs : Le refus du statut de migrant par un Libanais installé à Malte.

15h30  : Pause thé

Panel IV

Présidente de séance : Isabelle Keller-Privat (U. de Toulouse)

  • 16h15 : Esther Heboyan (U. d’Artois) – Le kandjar et le fez dans America America (1963) d’Elia Kazan
  • 16h45 : Kadhim Jihad Hassan (Inalco) – De la rivière Buwayb au caroubier de Birwa : Exil e(s)t poésie
  • 17h15 : Cornelius Crowley (U. Nanterre) – Synthèse et conclusions
  • 17h45 : Débat général

Coordination scientifique 

  • Corinne Alexandre-Garner (CREE, CREA Université de Paris-Ouest Nanterre),
  • Alexandra Galitzine-Loumpet (Cessma,  Migrobjets/ Inalco, Non-lieux de l’exil)

Inscription

entrée libre

Résumés des interventions

Karen Akoka (Univ. de Nanterre) – Deux certificats de réfugié : carrière de « papiers »

Je propose de mettre en perspective deux certificats de réfugié, délivré dans les années 1970 pour le premier et dans les années 2000 pour le deuxième. Chacun d’eux peut être appréhendé comme le support matériel d’une triple histoire : celle de l’individu qui le détient, de l’institution qui le délivre et de la catégorie qu’il fait exister. Je ferai parler les spécificités, de ces deux certificats (tampons, timbres fiscaux, signatures, noms, validités etc.) en les articulant à l’histoire de leur détenteur, pour saisir dans une approche synchronique les sens dont ils peuvent être investis à des moments historiques précis. Je les ferai également dialoguer entre eux pour saisir dans un mouvement diachronique l’histoire d’un « papier » qui a fait carrière. En suivant la carrière du certificat de réfugié c’est aussi l’histoire de la transformation d’un groupe social en catégorie sociale que l’on peut retracer, ou à une échelle plus individuelle le passage d’un réfugié, sujet de sa propre histoire, à un réfugié désigné de l’extérieur. L’histoire retracée ici s’arrête d’un coup en 2004 avec la suppression du certificat de réfugié. Le support de la reconnaissance comme réfugié se transforme désormais en un signe sur le titre de séjour. C’est dès lors cette disparition qu’il conviendra de faire parler.

Anouche Kunth (CNRS) – Archive administrative et vies infimes : des intensités de papier

Ma rencontre avec des cartons poussiéreux, entreposés dans les sous-sols de l’OFPRA, a suscité une émotion sans commune mesure avec la sècheresse de la documentation qu’ils contiennent : des milliers de certificats d’identité, dressés au premier âge de l’asile moderne — l’entre-deux-guerres — par des agents arméniens en charge de représenter officiellement leurs compatriotes réfugiés en France. Cette intervention entend interroger le déplacement de sens qui s’opère autour de l’objet-certificat, devenu archive. L’étranger identifié hier dans un registre juridique est, à présent, entraperçu comme un sujet tiré de l’oubli. Un visage est donné, une filiation restituée, un nom rendu. Insensiblement, pourtant, l’attention se déplace vers les blancs, les silences, les notations marginales. Des pointillés apparaissent quand plus rien ne permet de restituer les éléments biographiques ou familiaux que le génocide de 1915 a abolis. Ce va-et-vient entre incarnation et effacement du sujet sera au cœur de la réflexion autour du certificat, objet en fuite invitant à proposer une sémiotique de l’absence à la manière de Perec face à la disparition des siens : quand il ne reste plus rien, tout se joue dans les détails.

Claire Rodier (Gisti) – Les bracelets des exilés

L’objet choisi est le bracelet en plastique qui a été mis aux poignets des exilés évacués de la jungle de Calais en octobre 2016, destiné à différencier les régions de France vers lesquelles ils allaient être transférés pour être placés dans des centres d’accueil et d’orientation. Aux quatre couleurs correspondant aux quatre régions de destination, s’en ajoutait une (jaune) pour identifier les mineurs .A la même époque, les gestionnaires du camp de la Linière (Grande Synthe) ont décidé de munir les occupants d’un bracelet bleu, désormais nécessaire pour accéder au camp, pour des raisons de sécurité. Dans les deux cas, il s’agit d’une mesure destinée à « aider » ou à « protéger » les exilés. Je m’interrogerai sur les ressorts de l’utilisation, pour la « gestion » des personnes migrantes, du bracelet de plastique, qui évoque plus le marquage d’identification en vue de contrôle, que la clef, le code ou le badge, qui sont généralement les attributs destinés à identifier les occupants d’un lieu ou d’un espace.

Eugenia Vilela (U. de Porto) – Le gilet de sauvetage. Un objet paradoxal de l’exil

Les déplacements – mouvements violents de dépossession d’une vie – inscrivent dans les corps des refugiés une cartographie sensible d’expériences qui se constitue à travers d’objets qui, dans une métamorphose singulière, passent à appartenir à une mémoire intense de l’exil. Vital pour la dangereuse traversée de la méditerranée, dans le long périple vers l’Europe, le gilet de sauvetage se constitue en tant qu’objet paradoxal. Il perturbe une typologie possible des objets de l’exil. Dans un régime violent de déplacement, entre la disparition et la présence des corps, il se transforme en trace tangible de l’exil : il peut être la seule empreinte matérielle d’un déplacement spectral, ou le reste d’un geste qui subsiste dans le silence déchainé entre un corps et un objet.

Marie-Caroline Saglio Yatzimirsky (Inalco): Papiers perdus, sacs troués : objets-symptômes des demandeurs d’asile

Cette communication présente moins un objet qu’une expérience d’objet, moins un objet dans sa matérialité qu’un objet en creux. Cet objet est omniprésent dans le parcours, le discours et les représentations des demandeurs d’asile reçus en consultation dans la consultation de psychotrauma de l’hôpital Avicenne: il s’agit des papiers administratifs (récépissé, carte de séjour, passeport, etc.), dont l’obtention doit leur permettre, disent-ils, de sortir de la quête angoissante de l’asile et de leur donner la légitimité de demeurer. Ces papiers et le dossier administratif fait d’attestations et de certificats ne cessent pourtant d’être perdus, oubliés, cherchés, trop, « symptomatiquement » peut-être. Présentés comme la clé de leur délivrance, les papiers sont paradoxalement transportés dans des sacs troués. Au-delà de la précarité et de l’errance, au-delà du trauma et de ses symptômes, n’y a-t-il pas autre chose dans ces pertes et oublis ? Acte manqué ? Révolte du sujet refusant de voir leur identité réduite à un papier et rappelant que la violence de l’exil ne se limite pas à une histoire de formulaire ?

Olivier Douville (U. de Nanterre) – De l’objet rituel à l’objet exilique trouvé-créé

Je parlerai ici des objets qu’inventent ou présentent certains patients en exil qui ne font pas que les inscrire dans une identité culturelle dite d' »origine » mais sont des bricolages qui signent un parcours entre l’ailleurs et ici. Ces objets sont au croisement de plusieurs dynamiques de ruptures et de lien. Ils surgissent comme la signature de nouvelles subjectivations de la personne mais de l’Autre aussi. Je ferai le parallèle  avec les rapports aux objets dans les processus de deuil tel que j’ai pu les observer en Afrique chez des adolescents en reconstruction après une dé-socialisation violente.

Elise Billiard & Virginia Monteforte (RIMA, Malte) : Disques de musique classique et haut-parleurs : Le refus du statut de migrant par un libanais installé à Malte.

Nous voudrions ici concentrer notre regard sur A. qui a la particularité de ne pas se considérer comme un migrant comme les autres, même s’il a quitté le Liban pendant les années ‘80 et déménagé plusieurs fois. A. décrit ses objets comme « trop occidentaux », qu’ils soient ceux qu’il a pu amener avec lui ou ceux qu’il a dûlaisser derrière lui. Ces objets sont comme des reproches pour A., car ils sont la manifestation « de son statut privilégié » et du contexte sécurisé dans lequel il vit ; un privilège qui le gêne et qui en même temps lui permet de se distancier des autres migrants.

Les mots de A. nous permettent tout d’abord de réfléchir à une autre articulation des histoires d’exil. Une articulation dans laquelle l’identification ou le rejet de la catégorie “migrant” ou “exilé” par le sujet est effectuée par le sujet lui-même et non pas par la société qui l’entoure. Ainsi A. juge ses déménagements comme anodins, de même il considère ses objets comme “communs” à tout le monde et par conséquent incapables de porter son identité d’exilé

Esther Heboyan (Univ. d’Artois) : Le kandjar et le fez dans America America (1963) d’Elia Kazan

Cette histoire d’exil, qui commence dans un village d’Anatolie centrale à l’époque ottomane et s’achève à New York, est une histoire d’objets volés et d’objets auxquels on renonce. Au départ, le jeune Stavros, assoiffé de liberté et rêvant d’Amérique, reçoit les objets d’exception que sa famille juge nécessaires à sa traversée des espaces inconnus jusqu’à Constantinople. En chemin, Stavros est dépossédé de chaque objet monnayable. Il ne lui reste que sa détermination, son honneur et surtout le kandjar que sa grand-mère paternelle lui avait remis, en souvenir du grand-père et en prévision des périls du voyage. Lors du second exil à bord du paquebot en partance pour le Nouveau Monde, les espaces de passage, d’abord l’océan atlantique à l’approche de Long Island et ensuite Ellis Island, correspondent à la dépossession de deux objets symbolisant le passé : le fez et le sac en toile. Elia Kazan fait disparaître tous les objets matériels de l’exil. Le recommencement ailleurs ne semble possible qu’au prix d’un désencombrement ou d’un allègement. Le hammal de Constantinople embrasse le sol américain en toute candeur.  La mémoire de l’exil se reporte sur des objets immatériels. Les images-souvenirs tels le visage de la fiancée grecque ou la famille restée au village. Ou encore la musique grecque qui fait concurrence à la fanfare américaine et qui est la voix intérieure du protagoniste, comme une langue première qu’il ne parle plus mais qui ravive son espoir d’une vie meilleure.

Kadhim Jihad Hassan (Inalco) –  De la rivière Buwayb au caroubier de Birwa : Exil e(s)t poésie

À partir d’Ovide, Dante, Perse et de quelques poètes arabes classiques et modernes, dont notamment l’Irakien Badr Chakir Es-Sayyâb et le Palestinien Mahmoud Darwich, et en sollicitant la pensée, entre autres, d’Adorno, de Jankélévitch et d’Edward Saïd, l’auteur de cette contribution compte réfléchir sur l’exil en poésie, dans toutes les acceptions de l’expression : traversée de l’exil par des poètes, mais aussi la poésie elle-même comme parcours exilique. Une attention particulière sera prêtée à quelques objets, dans le sens élargi de ce terme, englobant quelques repères naturels et urbains par exemple.

Lieux

  • Amphithéâtre Max Weber, Université Paris Nanterre - 200 avenue de la République
    Nanterre, France (92)

Dates

  • vendredi 05 mai 2017

Mots-clés

  • objet, culture matérielle, migration, exil, sujet, représentation, imaginaire

Contacts

  • Alexandra Galitzine-Loumpet
    courriel : loumpet [dot] galitzine [at] gmail [dot] com
  • Corinne Alexandre-Garner
    courriel : corinne [dot] alexandre [dot] garner [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Alexandra Galitzine-Loumpet
    courriel : loumpet [dot] galitzine [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Objets dans la migration, objets en exil : statuts, usages, devenirs », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 26 avril 2017, http://calenda.org/403205