AccueilLire, une expérience de la vie

Lire, une expérience de la vie

Reading - a life experience

Revue internationale de recherche biographique, numéro 8 - Novembre 2017

Revue internationale de recherche biographique journal, issue 8 - November 2017

*  *  *

Publié le mercredi 24 mai 2017 par João Fernandes

Résumé

À l’heure où l’audio-visuel et le virtuel prennent de plus en plus de place dans l’expérience que les individus se font du monde et dans la construction de leur rapport avec eux-mêmes, qu’advient-il du « lire » et du « sujet lecteur », en quoi cette activité participe-t-elle de la vie ? Lire en tant qu’expérience de la vie invite à ne plus considérer la lecture comme une simple parenthèse mais dans sa dynamique d’emboîtement avec l’existence qui permet de la penser comme un processus de subjectivation spécifique, difficile à cerner, difficile à nommer, mais anthropologiquement fondateur.

Annonce

Argumentaire

À l’heure où l’audio-visuel et le virtuel prennent de plus en plus de place dans l’expérience que les individus se font du monde et dans la construction de leur rapport avec eux-mêmes, où l’urgence du faire tend à supplanter la nécessité de l’intériorisation, et dans un contexte où l’apprentissage scolaire de la lecture, dans un souci exorbitant du texte, l’envisage le plus souvent comme un moment dissocié de l’existence ordinaire et de ses enjeux[1], qu’advient-il du « lire » et du « sujet lecteur », en quoi cette activité participe-t-elle de la vie ? Lire en tant qu’expérience de la vie invite à ne plus considérer la lecture comme une simple parenthèse mais dans sa dynamique d’emboîtement avec l’existence qui permet de la penser comme un processus de subjectivation spécifique, difficile à cerner, difficile à nommer mais pourtant si anthropologiquement fondateur. Citant Martha Nussbaum, Sandra Laugier revendique « de poser à un texte littéraire des questions concernant la façon dont nous pourrions vivre, en traitant l’œuvre comme une œuvre qui s’adresse aux intérêts et aux besoins pratiques du lecteur, et comme portant dans un certain sens sur nos vies[2] ». Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer les expériences décisives de lecture qui ont marqué les grands auteurs et dont la narration est l’écho d’un vécu universellement partagé. Cet emboîtement « tient à la façon dont on est d’accord pour laisser agir des phrases, laisser agir des formes, les laisser errer à l’intérieur de nous quand on ne sait pas ce qu’on veut le leur laisser faire[3] ». La lecture suppose « un corps à corps permanent entre le lecteur et ses autres que sont les livres identifiables à des sujets ou encore à des espaces qu’on essaie d’habiter[4] ». « Entre les deux, entre la vie et le livre, circulent des propositions formelles, des rythmes, des styles perceptifs, des idées d’existence, des désirs, des regrets. La vie d’un lecteur est une avancée mouvementée à l’intérieur de chacune de ces invitations[5]. »

Le renoncement à la primauté du texte par la substitution de l’expérience d’un sujet à l’exercice d’un jugement littéraire visant une sorte de vérité universelle de l’écrit nous conduit à envisager l’activité de lire d’un point de vue phénoménologique. À l’instar de Roland Barthes, il s’agit de considérer la lecture « selon le modèle éthique de la rencontre et de la reconnaissance[6] ». L’expérience de soi dans la lecture requiert l’existence d’un sujet lecteur qu’il faut dans un second temps pouvoir configurer. Comme le rappelle Barthes, dans « Pour une théorie de la lecture[7] », « il y a des lectures mortes (assujetties aux stéréotypes, aux répétitions mentales, aux mots d’ordre) et il y a des lectures vivantes (produisant un texte intérieur, homogène à une écriture virtuelle du lecteur) ».  On doit donc d’abord se demander dans quelles conditions le sujet lecteur, en tant producteur de lectures vivantes,  peut advenir. Il faut interroger en particulier la façon dont l’institution scolaire s’en saisit et dont les élèves peuvent résister à l’empreinte d’une formation scolaire à la lecture qui ne contribue en rien à la révélation et à la construction d’eux-mêmes[8]. Certains auteurs se sont efforcés de construire une théorie du lecteur avec ses différentes déclinaisons. Michel Picard[9], par exemple, reconnaît et analyse chez le lecteur différentes instances qui se superposent et interagissent à la manière du fonctionnement psychique : le corps lisant ou « liseur », l’investissement imaginaire ou « lu », l’instance réfléchie et critique ou « lectant ». Ainsi il n’y a pas de lecture sans engagement corporel comme en témoigne la figure du « liseur ». Le lien sensible et signifiant à l’objet livre mérite exploration. « Le plaisir qu’on a à lire en levant la tête », formule qui nous vient de Roland Barthes, évoque la danse d’engagement et de dégagement de la lecture, caractéristique de la discontinuité de l’expérience de la lecture, immédiatement réinscrite dans la vie comme une ponctuation qui ouvre sur des possibles. Le livre se donne à nous comme « une porte battante », expression chère aux surréalistes. La lecture convoque aussi la question de la voix et de l’écoute intérieures qui manifestent la création d’un espace interne. L’inscription corporelle et sensible de la lecture est inséparable des émotions et de la puissance du désir qui relève d’une forme de passivité reflété par le « lu ». Dans la lecture l’espace interne se laisse occuper ou non par les propositions faites par le livre et qui sont autant de formes de vie s’essayant en soi, nous révélant bien souvent à nous-mêmes. Cette prise de possession, cet envoûtement toujours possible suscite aussi des craintes, en particulier la peur de la transformation qui altère sans nous révéler à nous-mêmes mais en nous perdant. Lire, c’est donc parfois se débattre avec la lecture, réfléchir à ses emballements. Si, selon Proust, les livres nous prophétisent en nous préparant des souvenirs, ils nous font aussi nous interroger sur notre projet existentiel. Ainsi Michèle Petit met tout particulièrement en valeur « le rôle de la lecture dans la découverte et la construction de soi, dans l’ouverture sur d’autres cercles d’appartenance. Non qu’elle puisse tout réparer – ce serait naïf de le penser – mais parfois contribuer à symboliser ses pulsions destructrices, à élaborer sa pensée, à donner une plus grande liberté pour se porter ailleurs que sur les chemins tout tracés par le destin[10].»

Il peut sembler étonnant de considérer la lecture comme expérience de la vie alors que le contenu du livre renvoie à la fiction et nous éloigne de la réalité.  Dans quelle mesure peut-on dire qu’on y rencontre véritablement la vie ? Si lire constitue une expérience de vie, en quoi relèverait-elle de LA vie en tant que principe du vivant ou encore comme totalité ? La pensée de Canguilhem[11] peut nous offrir une piste à suivre pour donner sens à ce qui nous interroge. La vie dans le vivant rend capable de normativité, c’est-à-dire rend possible la création de normes qui lui soient propres. Ainsi lire est une expérience de la vie parce que cette activité constitue un facteur d’émancipation en tant qu’elle permet d’échapper aux conditionnements sociaux et à la normalisation qu’ils opèrent. Expérience de la vie, encore, comme expérience de la durée qui englobe en un tout les discontinuités de l’existence. La lecture passive et solitaire, au moins en apparence, tisse des liens entre passé et avenir par la rencontre avec des êtres absents et des mondes fictifs qui nous ouvrent sur des possibles. Marielle Macé évoque les mots inquiets de Sartre : « Qu’est-ce que je vais devenir dans la lecture de ce livre ? Qu’est-ce que le livre réclame de moi ? Qu’est-ce qu’il va m’arriver ? ». Si le livre est tourné vers l’avancée du futur, ce n’est pas dans la visée de son propre terme, à la dernière page, mais dans la projection surprenante et effrayante que constitue le devenir de l’existence singulière. « Le temps de la lecture n’est pas une miniature de temps entre la première et la dernière page du livre mais c’est une poche de sens, d’expérience, de surprise, d’expérience qui vise le plus grand temps de notre existence à nous[12] ». Lire, comme expérience de la vie s’envisage ainsi comme expérience et comme analyseur de la temporalité humaine et constitue un objet tout à fait pertinent pour la recherche biographique en éducation.

Si les lectures romanesques, par les propositions qu’elles font de mondes autres que soi et l’expérience multipliée qu’elles offrent de soi comme un autre, peuvent sembler le support privilégié de ces manières de la vie dans la lecture, nous souhaiterions ouvrir notre dossier à d’autres formes de lectures – notamment poétiques, philosophiques, pourquoi pas scientifiques. L’ouvrir également à d’autres dimensions que celle de la dynamique de l’action et des conduites : celles des formes et des rythmes, celles des retentissements du corps lisant, des effets plus obscurs, d’une intériorité plus enfouie, que produit sur nous, autant que la lecture d’un romancier préféré, la fréquentation d’un poète ou d’un philosophe aimé. Au profond de nous, sait-on ce que c’est que la « vie des formes » qui nous vient dans le lire ? Et de quels ressorts organiques est faite la « vie des idées », en-deçà de l’éclat de surface des concepts ? Quels élans et déplacements d’énergie elles émeuvent en nous, quels heurts et bouleversements elles provoquent, quels affolements et quelles jubilations de l’être ?

Enfin, ce dossier ne serait pas complet – ou le serait moins – s’il ne donnait sa place à toutes sortes d’expériences et d’aventures de la lecture, à commencer par celle de sa découverte et des premiers pas accomplis dans l’apprentissage du monde et de la vie lus. Sans doute, l’expérience des formes de la vie dans la lecture se renouvelle-t-elle à chaque âge et chaque âge lui donne-t-il sa couleur et sa saveur particulière. Mais il est aussi des circonstances – moments dramatiques de la vie, périodes tragiques de l’Histoire, situations de handicap, conditions altérées de soi-même – où la lecture prend forme et fait sens autrement, où elle fait signe vers d’autres expériences de soi et des autres, où elle atteint le lecteur dans des régions inaccoutumées de son être et du monde de sa vie. C’est à ces affections, ces inflexions, quelquefois ces retournements que la vie prend en nous lorsqu’elle se donne à lire, c’est à ces manières et allures de la vie réfléchie aux formes des textes et des phrases qu’invite ce dossier : « Et, sans doute, c’est cela la lecture : réécrire le texte de l’œuvre à même le texte de notre vie[13]. » 

Conditions de soumission

1. Envoi d’une proposition de texte d’une page (titre, résumé, éléments bibliographiques)

d’ici le 15 juin 2017.

2. Retour du comité de rédaction le 30 juin 2017.

3. Envoi d’un article de 25 000 à 30 000 signes (espaces compris) pour le 31 août 2017. Ce texte doit être accompagné d’un résumé en français et en anglais ainsi que de 5 mots clés. Voir les consignes aux auteurs.

4. Expertises en double aveugle menées par le comité de lecture international de la revue ainsi que des experts extérieurs. Retour vers les auteurs avec les commentaires des expertises le 30 septembre 2017.

5. Envoi des textes définitifs avant le 31 octobre 2017.

6. Publication du volume en décembre 2017.

Les propositions d’articles et les textes doivent être adressés à la revue Le sujet dans la Cité. Revue internationale de recherche biographique : revue@lesujetdanslacite.com

Coordinateur scientifique

  • Valérie Melin (Université Lille 3)

Références

[1] Voir Tzvetan Todorov, La littérature en péril, Paris, Flammarion, 2007 ; et plus récemment Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature, Paris, Gallimard, 2016.

[2] Sandra Laugier, « Littérature, philosophie, morale », Fabula-LhT, n° 1, « Les philosophes lecteurs », février 2006, URL : http://www.fabula.org/lht/1/laugier.html

[3] Extrait de l’émission « Nouvelles vagues » sur France Culture, en date du 14 mars 2016 : « La lecture comme forme de vie », entretien avec Marielle Macé autour de son livre Façons de lire, manières d’être aux éditions Gallimard, 2011.

[4] Ibidem.

[5] Ibidem.

[6] Marielle Macé, « C’est ça ! » Expérience esthétique et pensée de l’effet, à propos de Barthes. « Fabula-la recherche en littérature », 2008.

[7] Communication de Roland Barthes au colloque international de Tours en 1972.

[8] Anne Vibert, « Faire place au sujet lecteur en classe : quelles voies pour renouveler les approches de la lecture analytique au collège et au lycée ? »,  intervention mars 2012.

[9] Michel Picard, La lecture comme jeu, Paris, Minuit, 1986

[10] Michèle Petit, Eloge la lecture. La construction de soi, Paris,  Belin, 2002.

[11] Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1966.

[12] Extrait de l’émission « Nouvelles vagues » sur France Culture, en date du 14 mars 2016 : « la lecture comme forme de vie ».

[13] Roland Barthes, « La chronique », Nouvel Observateur, 1979.

Dates

  • jeudi 15 juin 2017

Mots-clés

  • lire, lecteur, expérience, subjectivation, biographisation

Contacts

  • Christine Delory-Momberger
    courriel : christine [dot] delory [at] lesujetdanslacite [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Christine Delory-Momberger
    courriel : christine [dot] delory [at] lesujetdanslacite [dot] com

Pour citer cette annonce

« Lire, une expérience de la vie », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 24 mai 2017, http://calenda.org/405043