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Les nouveaux vocabulaires de la laïcité

The new vocabularies of secularism - a comparison between France and Quebec

Une comparaison France-Québec

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Publié le mercredi 07 juin 2017 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Cet atelier vise à analyser la polysémie du mot « laïcité » et à en documenter les contenus sémantiques selon les contextes historiques, géographiques ou sociaux dans lesquels il circule. La perspective comparatiste de cet atelier permet de désenclaver la laïcité de ce que l’on associe communément encore trop souvent à un contexte socio-historique exclusif d’apparition (la France) et de se distancer des perspectives ontologiques qui l’entourent. La comparaison permet d’éviter toute forme d’essentialisation du concept. Cet atelier vise plus précisément à : 1)  analyser les contextes d’émergence de ces nouveaux vocabulaires de la laïcité dans les contextes nationaux français et québécois ; 2) retracer les contenus attribués à la laïcité par ces vocabulaires ; 3) identifier les acteurs sociaux et logiques de réseaux qui les véhiculent.

Annonce

Argumentaire

Cet atelier vise à analyser la polysémie du mot « laïcité » et à en documenter les contenus sémantiques selon les contextes historiques, géographiques ou sociaux dans lesquels il circule. La perspective comparatiste de cet atelier permet de désenclaver la laïcité de ce que l’on associe communément encore trop souvent à un contexte socio-historique exclusif d’apparition (la France) et de se distancer des perspectives ontologiques qui l’entourent. La comparaison permet d’éviter toute forme d’essentialisation du concept.

N’ayant jamais fait l’objet d’une définition officielle, même dans les rares États ayant pourtant officiellement proclamé le principe aux fondements de leur organisation constitutionnelle à l’instar de la Turquie (1924), du Japon (1946) ou de la France (1946), la laïcité n’a pas de contenu propre (Barbier, 1995). Les vocabulaires qu’elle recouvre évoluent au gré des contextes historiques et enjeux politiques (Kheir, 2014). La liberté conceptuelle qui en découle favorise la diffusion de représentations multiples de ce qu’est la laïcité (Baubérot, 2001 ; Barthélémy, 2007 ; Koussens, 2015) qui contribuent à nourrir le débat scientifique.

Longtemps l’apanage des spécialistes, si l’usage du terme laïcité est aujourd’hui popularisé, sa notoriété publique n’a pas toujours été constante. C’est le plus souvent dans des contextes de tensions que ce « mot qui sent la poudre » (Rivero, 1949) a été employé. La visibilité croissante de l’expression des convictions religieuses a certainement contribué à son entrée dans l’usage courant. En France, c’est en 1989, lors de la première controverse sur le port de signes religieux à l’école publique, que l’emploi de cette notion retrouve une certaine vigueur (Baubérot, 2009). De nombreuses contributions défendant une conception perfectionniste d’une laïcité qualifiée de « républicaine » sont alors produites (Coq, 1997 ; Pena-Ruiz, 1998 et 1999). Au Québec, alors que son usage était quasiment inexistant avant 1990, c’est à la même période que la diversité religieuse devient plus visible et que ce terme fait ses premières apparitions dans les avis et rapports gouvernementaux (Milot, 2009), mais aussi dans les argumentaires des partis politiques (Koussens, 2009).

  • Premièrement, les conceptions et représentations de la laïcité qui émergent dans ces contextes se trouvent dès lors souvent corrélées avec des évènements parfois qualifiés d’« incidents » qui recèlent un fort pouvoir symbolique parce qu’ils s’avèrent porteurs d’une importante charge émotive pour les citoyens (Koussens, 2011). Les récentes controverses françaises, belges, québécoises, néerlandaises ou italiennes relatives à la présence de symboles religieux dans la sphère publique en sont quelques illustrations. Qu’il s’agisse des débats sur le port par les citoyens de vêtements religieux (France ; Belgique ; Pays-Bas ; Québec) dans la sphère publique ou sur la présence d’artéfacts associés au catholicisme dans certaines institutions de l’État (Italie ; Québec ; Allemagne), ces évènements marquent les esprits et touchent plus directement les consciences que ne le font les multiples aménagements du droit (jurisprudence des tribunaux) en vertu desquels la laïcité prend pourtant forme dans la gouvernance de l’État (Woehrling, 2008). Ce faisant, ils contribuent au déploiement de nouveaux discours et vocabulaires de la laïcité – que le juriste Alessandro Ferrari (2009) qualifie de « laïcité narrative » - par lesquels celle-ci gagne des contenus positifs très diversifiés. En effet, les sociétés occidentales lui renouvellent à ces occasions leur attachement, l’érigeant au rang de valeur porteuse de multiples principes moraux constitutifs de leurs identités nationales (Amiraux et Koussens, 2014). L’égalité entre hommes et femmes (Beaman et Smith, 2016 ; Bilge, 2010 ; Descarrie, 2013), le principe de non discrimination envers les minorités sexuelles (Rubel, 2009), la préservation du patrimoine et de la culture religieuses (Beaman, 2016 ; Lefebvre, 2011 ; Zubrzycki, 2016) ou la protection de la liberté d’expression (Mahmood, 2009) en sont quelques illustrations. Aujourd’hui, ces discours ou récits sur la laïcité bénéficient d’un large écho dans les débats politiques. Peu à peu, ils s’autonomisent et les représentations pourtant partielles de la laïcité qu'ils véhiculent sont rapidement devenues dominantes, voire même un cadre de référence dans les débats juridiques et politiques portant sur les minorités religieuses.
  • Deuxièmement, de nombreux acteurs sociaux qui parfois n’avaient jamais pris position sur la laïcité à l’instar de partis politiques (partis de droite et d’extrême droite en France), de représentants de confessions religieuses (Église catholique en Italie ; associations musulmanes au Québec), des groupes homosexuels (débats sur la « Charte des valeurs de la laïcité » au Québec ou sur le mariage pour tous en France), des groupes féministes (débats sur le port du foulard islamique en France, en Belgique ou au Québec) ou d’organisations syndicales, se sont  sporadiquement engagés dans les débats les plus récents sur la laïcité, générant occasionnellement des « coalitions improbables » (Maclure, 2008) au regard des stratégies discursives qu’ils décidaient d’adopter. Ces acteurs sociaux multiples ont alors élaboré de nouveaux discours et associé à la laïcité de nouveaux vocabulaires porteurs de valeurs parfois ignorées des aménagements juridiques  traditionnels.
  • Troisièmement, dans un contexte où le religieux est de plus en plus éclaté, mais également face à un religieux – et c’est le cas de l’islam –  qui n’est pas normalisé dans la culture de société, on observe une multiplication des expertises et une diversification des types d’expertises relatives à la régulation de la diversité religieuse aux cours des vingt dernières années. Si ce phénomène découle précisément de cette complexification du champ religieux contemporain, il procède également de l’importance pour l’État laïque d’en comprendre les manifestations afin de garantir le plus adéquatement la liberté de conscience et de religion des les citoyens (Koussens, 2011). Les expertises produites dans ces contextes attribuent de nouveaux contenus à la laïcité et renvoient donc également à une forme de « laïcité narrative ». Toutefois parce qu’elles sont commises par des « experts »,  elles renvoient à une laïcité narrative que l’on pourrait, à première vue, penser dépassionnée et leurs conclusions servent d’ailleurs souvent de justifications à l’adoption des politiques publiques. L’étude de leurs logiques argumentatives permet d’en évaluer la distance effective avec l’émotion et les représentations présentes dans le débat social, puis d’en analyser, dans un second temps, le poids sur la prise de décision politique… une politique publique qui apparaît en effet d’autant plus légitime qu’elle procède de cette expertise préalable auprès d’autorités considérées comme compétentes, cela parce que la rationalité présumée de ce processus d’expertise semblant en effet garantir en elle-même la neutralisation de la charge émotive suscitée par le « problème » expertisé.

Cet atelier a pour objectif principal de documenter la polysémie du mot « laïcité » par une analyse comparée de son usage dans les débats récents en France et au Québec. Il vise plus précisément à : 1)  analyser les contextes d’émergence de ces nouveaux vocabulaires de la laïcité dans les deux contextes nationaux ; 2) retracer les contenus attribués à la laïcité par ces vocabulaires ; 3) identifier les acteurs sociaux et logiques de réseaux qui les véhiculent.

L’atelier vise également à rassembler des chercheurs dont les travaux sur la laïcité s’inscrivent dans des champs disciplinaires différents (philosophie, sociologie, sciences religieuses, linguistique). Il poursuivra donc un double objectif d’ordre épistémologique. D’une part, il fera dialoguer sur un objet de recherche commun des chercheurs dont les travaux empruntent aux outils théoriques et méthodologiques propres aux sciences sociales et aux sciences juridiques. D’autre part, il rassemblera des chercheurs ou experts dont les propositions scientifiques et les positions publiques ont elles-mêmes contribué à nourrir des discours publics sur la laïcité. Questionnant le rôle des participants au colloque comme acteurs parfois engagés dans les débats relatifs à la régulation de la diversité religieuse, cet atelier suscitera ainsi une réflexion critique sur les conditions de production du savoir sur la laïcité et apportera ainsi une contribution à une science de la laïcité.

Programme

Atelier

LES NOUVEAUX VOCABULAIRES DE LA LAÏCITÉ

UNE COMPARAISON FRANCE-QUÉBEC

22 juin 2017

Université de Bordeaux ESPE d’Aquitaine, 49 rue de l’école normale 33200 Bordeaux
Salle du conseil

8 h 45

Accueil et Café

9 h – 9 h 30

Mots de bienvenue

Laurent Servant, vice-président adjoint aux relations internationales de l’Université de Bordeaux

Éric Dugas, directeur du département recherche SHS de l’Université de Bordeaux

Jacques Mikulovic, directeur de l’École supérieure du professorat et de l’éducation de l’ESPE d’Aquitaine (Université de Bordeaux)

Fabien Sabatier, directeur adjoint du Laboratoire cultures, éducation, sociétés (LACES 7437)

David Koussens, U. de Sherbrooke

Charles Mercier, U. de Bordeaux

Valérie Amiraux, U. de Montréal

9 h 30 – 11 h 30

Panel 1 : LA LAÏCITE DANS LE LANGAGE DES POLITIQUES

Présidence : Laurent Servant, U. de Bordeaux

La réappropriation de la laïcité par les groupuscules d’extrême droite au Québec

Denise Helly, INRS-UCS                                                                        

Le discours sur la laïcité du Front National en France

Sylvain Crépon, U. de Tours                                                                  

Ce que laïcité veut dire : mésentente à gauche autour d'un marqueur historique

Rémi Lefebvre, U. de Lille 2- CERAPS                                                                         

Quelles mobilisations de la laïcité dans les discours des partis politiques québécois (2006-2014) ?

David Koussens, U. de Sherbrooke          

11 h 30 – 11 h 45

Pause

11 h 45 – 12 h 45

Panel 2 : LA LAÏCITE DANS LE LANGAGE DES JUGES

Présidence : Céline Piot, U. de Bordeaux (ESPE)

Quelle laïcité pour quel juge constitutionnel en France ?

Stéphane Schott, Centre d’Études et de Recherches Comparatives sur les Constitutions, les Libertés et l’État CERCCLE – U. de Bordeaux

Séparation du religieux et de l’État au Canada : neutralité plutôt que laïcité ?

Louis-Philippe Lampron, U. Laval          

12 h 45 – 14 h

Pause déjeuner

14 h– 16 h

Panel 3 : LA LAÏCITE DANS LE LANGAGE DES GROUPES CONVICTIONNELS

Présidence : David Koussens, U. de Sherbrooke        

Les catho-laïcités : deux stratégies de patrimonialisation de la chrétienté ?

Yann Raison du Cleuziou, U. de Bordeaux- Centre Émile Durkheim  

Les musulmans et la laïcité au Québec

Valérie Amiraux, U. de Montréal                                                           

La laïcité dans les protestantismes français à l’aube du XXIe siècle

Nicolas Champ – U. de Bordeaux

Quand la laïcité permet de vivre la religion : le cas des Juifs au Québec Sivane Hirsch, U. du Québec à Trois Rivières    

16 h– 18 h00

Panel 4 : LA LAÏCITE EN CONTEXTE SCOLAIRE :

Présidence : François Dubet, U. de Bordeaux/EHESS

Le positionnement d’élèves de collèges français face à la laïcité

Jean-François Bruneaud, U. de Bordeaux LACES)

Le vocabulaire de la laïcité dans la sphère scolaire française

Charles Mercier, U. Bordeaux (LACES/ESPE)                         

Le vocabulaire de la laïcité chez les enseignants croyants de l’enseignement public français

Fatiha Bouklit, ESPE d’Aquitaine

Les représentations de la laïcité chez les enseignants d’une école primaire près de Bordeaux : une étude de cas

Olivier Costinot, ESPE d’Aquitaine

Les représentations de la laïcité chez les parents d’élèves d’un collège rural du sud de la Gironde

Leïla Souani, ESPE d’Aquitaine

Catégories

Lieux

  • Salle du Conseil - ESPE d'Aquitaine, Université de Bordeaux, 49 rue de l'École Normale
    Bordeaux, France (33)

Dates

  • jeudi 22 juin 2017

Mots-clés

  • Laïcité, France, Québec

Contacts

  • David Koussens
    courriel : david [dot] koussens [at] usherbrooke [dot] ca

Source de l'information

  • David Koussens
    courriel : david [dot] koussens [at] usherbrooke [dot] ca

Pour citer cette annonce

« Les nouveaux vocabulaires de la laïcité », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 07 juin 2017, http://calenda.org/407170