Accueil« Passer pour… » : approches empiriques des « passings »

« Passer pour… » : approches empiriques des « passings »

"Passing yourself off for..." Empirical approaches to "passings"

Race, genre, classe, caste, âge, religion

Race, gender, class, cast, age and religion

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Publié le mercredi 21 juin 2017 par Céline Guilleux

Résumé

La journée d’études proposée entend ouvrir une réflexion – à l’intérieur des sciences sociales et historiques – autour de la question du « passing ». À l’origine, le passing constituait une catégorie discursive née dans un contexte très spécifique, celui de la ségrégation raciale aux États-Unis : elle faisait référence aux expériences et trajectoires de personnes issues de familles dites « noires » qui « passaient » (ou se « faisaient passer ») pour des personnes « blanches ».

Annonce

Argumentaire

La journée d’études que nous proposons entend ouvrir une réflexion – à l’intérieur des sciences sociales et historiques – autour de la question du « passing ». A l’origine, le passing constituait une catégorie discursive née dans un contexte très spécifique, celui de la ségrégation raciale aux Etats-Unis : elle faisait référence aux expériences et trajectoires de personnes issues de familles dites « noires »[1] qui « passaient » (ou se « faisaient passer ») pour des personnes « blanches ». En ce sens, d’un point de vue analytique, le passing renvoyait à un phénomène s'articulant autour d’au moins trois dimensions principales :

  • le franchissement de la « frontière raciale » – conçue indissociablement comme une barrière biologique, juridique et sociale ;
  • le caractère « dissimulé » de ce franchissement (lequel était par là même généralement associé à une forme de « tromperie » ou de « supercherie ») ;
  • l’accession à des droits et rétributions (matériels et symboliques) inaccessibles dans la catégorie initiale d’assignation.

Si, nous y reviendrons, chacune de ces dimensions est en soi problématique, c’est malgré tout leur articulation qui paraît faire l’intérêt de la catégorie et qui permet, semble-t-il, d’en élargir l’usage de multiples manières. La notion de passing peut tout d’abord être utilisée pour penser les questions raciales (et coloniales) dans des contextes différents de celui des États-Unis de la ségrégation : empires coloniaux, colonies de peuplement, mais aussi métropoles postcoloniales, etc. Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer ici que le « passing racial » a existé toujours et partout de la même manière (étant entendu que ni les « passages de frontière », ni les modalités de la « dissimulation » ne sauraient être les mêmes dans des contextes marqués par des formes hétérogènes de racialisation et de ségrégation). Néanmoins, nous souhaitons défendre l’idée que le concept de passing peut nous aider à penser ensemble une série de situations qui – bien que nécessairement caractérisées par des singularités propres – se ressemblent d’une manière ou d’une autre.

L’un des principaux intérêts de la notion – et qui constituera le cœur des réflexions de notre journée d’étude – est d’ailleurs qu’elle peut également être utilisée pour réfléchir à de multiples processus sociaux, au-delà des questions raciales. Ainsi, depuis de nombreuses années maintenant, des auteurs travaillant sur des objets très divers se sont approprié – de façon plus ou moins explicite – cette métaphore du passing. Le principal domaine d’étude dans lequel la notion de passing a fait l’objet d’une discussion critique est très certainement celui du « genre » et de la « sexualité » : les ressemblances avec les problématiques « trans », en particulier, ont été soulignées dans diverses publications, de même que l’alternative « outing »/« passing » en matière d’homosexualité. Mais la notion de passing a aussi été utilisée (ou pourrait l’être) pour penser d’autres formes de déplacement dans des espaces différenciés ou hiérarchisés : classe sociale, caste, religion, ethnie, âge, etc. En ce sens, l’un des objectifs principaux de la journée d’étude consistera à ouvrir un dialogue entre des chercheur.e.s travaillant à la fois sur des objets hétérogènes et dans des contextes (géographiques et temporels) très divers. Pour tou.te.s, néanmoins, il s’agira d’interroger la problématique du passing pour penser différentes formes de mobilités sociales qui se caractérisent par leur dimension relativement clandestine et opaque.

Il ne s’agira pas, bien entendu, de « forcer » la notion sur des terrains empiriques divers, mais de réfléchir aussi bien aux questions nouvelles qu’elle permet de poser qu’à ses limites et ses points aveugles. Il est important de remarquer ici, comme nous l’avons déjà indiqué, que plusieurs des dimensions principales autour duquel le concept est construit doivent être interrogées de façon critique.

Tout d’abord, l’idée du passing comme franchissement d'une « frontière » socialement ou légalement instituée n’est pas sans poser problème. Que l’on travaille sur les questions raciales, sociales ou sexuelles, la métaphore d’une ligne à franchir (séparant, par exemple, le masculin et le féminin, les blancs et les noirs, la bourgeoisie et le prolétariat, etc.) n’est pas sans créer de nombreuses difficultés analytiques. Il ne s’agit pas de nier ici, évidemment, l’existence de frontières matérielles et symboliques entre les groupes sociaux, mais simplement de souligner que l’image de la « ligne » n’est peut-être pas la plus heuristique pour penser ces questions (dans la mesure où elle tend à supposer l’existence d’un système rigide, binaire et exclusif de classification).

De la même manière, l’idée de « dissimulation » de ces franchissements de frontière doit elle aussi être interrogée. D’une part, parce qu’elle peut contribuer à renforcer les conceptions du passing comme « supercherie » ou « imposture », implicites dans la construction première de la notion qui entendait, finalement, dénoncer le passing comme « malhonnête ». Le passing apparaît alors – dans une série de visions « pathologisantes » – comme la volonté, de la part de certaines personnes, de refuser d’être ce qu’elles sont « vraiment ». D’autre part, parce que la dimension « clandestine » du passing est paradoxale : la dissimulation du passing s’accompagne presque nécessairement d’une exposition publique. 

Autre point de tension, il serait abusif de considérer toute situation de dissimulation sociale, quelle qu’elle soit, comme du passing. Il est important de se souvenir que la construction initiale de la notion dans le cadre de la ségrégation raciale aux Etats-Unis renvoyait à un enjeu légal déterminant : les Noirs qui se faisaient passer pour Blancs ne transgressaient pas seulement des convenances sociales ; ils étaient surtout en infraction vis-à-vis de la loi. En ce sens, une interrogation sur le passing conduit à questionner non seulement la définition et les fluctuations des catégories, mais aussi les enjeux socialement constitués – sanctions ou rétributions – que le franchissement de ces frontières soulevait, et qui conditionnaient pour une large part les conditions et les modalités de la dissimulation et de la clandestinité.

Il ne s’agit là que de quelques-uns des défis analytiques que pose la notion et qui pourront être discutés au cours de la journée d’étude. Cette dernière sera précisément l’occasion de réunir des collègues qui questionneront leurs matériaux empiriques (que ceux-ci portent sur les Noirs « clairs de peau », les transfuges de classe, les établis, les convertis, les trans, les sportifs, les jeunes migrants, etc.) à l'aune de la problématique du passing. Car si le passing a été jusqu’ici généralement travaillé – essentiellement aux Etats-Unis, et marginalement en France – dans le cadre académique et théorique des études littéraires, philosophiques ou psychanalytiques, la spécificité de notre journée d’études sera bien d’aborder cette question à l’aune des sciences sociales que nous envisageons comme résolument empiriques, ancrées dans des matériaux de première main, qu’ils soient archivistiques, ethnographiques ou statistiques.

D’autres axes problématiques connexes seront encore explorés, en fonction des « terrains » et des questionnements des contributeurs/trices, comme en témoignent les quelques points suivants (la liste est loin d’être exhaustive) :

  • L’articulation entre le social, le biologique et le juridique.
  • Les marques corporelles : comment le passing marque les corps qui changent, comment il s’incarne et s’incorpore, au sens large.
  • Les hiérarchies : la question du passing n’est jamais indépendante de celles de rapports de domination. On suppose généralement que les personnes qui « passent » le font pour pouvoir accéder à certains privilèges ou possibilité d’ascension sociale, qui sont généralement inaccessibles aux membres de leur groupe d’appartenance. Néanmoins, il n’en est pas toujours ainsi.
  • La question stratégique : dans quelle mesure le passing relève-t-il d’un choix délibéré et savamment calculé, ou bien plutôt, dans certains contextes, de contraintes structurelles pesant sur le destin social des acteurs ?
  • La dimension individuelle ou collective du passing : si le schéma dominant du passing dessine des stratégies proprement individuelles, peut-on penser des formes collectives de passing ? Qu’en est-il des pratiques de dissimulation sociale communautaires, par exemple dans le cas des pratiquants clandestins d’une religion interdite, dont les pratiques cultuelles continuent à faire sens ?

Concrètement, cette journée d’études souhaite donc permettre l’éclosion de discussions informelles et conviviales entre participant.e.s d’horizons disciplinaires distincts (anthropologues, sociologues, historien.ne.s, politistes), dans une perspective clairement exploratoire. Plutôt que d’établir un programme distinguant a priori les différents types de passings (de classe, de genre, de race, etc.), nous avons préféré croiser les interventions autour de quatre grandes thématiques, elles-mêmes étroitement liées entre elles :

  • la question du caractère individuel des stratégies de passing (session 1) ;
  • sa réciproque, soit la question de la dimension collective du passing (session 2) ;
  • l’examen des expériences et stratégies élaborées face aux politiques institutionnelles de suspicion et de contrôle des corps (session 3) ;
  • enfin l’analyse des expériences de passing en terme de mobilité sociale (session 4).

[1] Ou « métisses », ces catégories étant évidemment problématiques, fluctuantes et renvoyant à des dispositifs institutionnels et sociaux spécifiques.

Programme

  • 09h00 – Accueil des participants, café
  • 09h15 – Mot d’introduction des organisateurs

Session 1 – Stratégies singulières de passing

  • 09h30 – Passer pour Blanc, passer pour Noir : deux cas croisés de passing dans l’historiographie états-unienne, Benoît Trépied (CNRS, IRIS)
  • 09h50 – La Garçonne et l’assassin, ou le passage de frontières, Danièle Voldmann (CNRS, Centre d’histoire sociale du XXe siècle)
  • 10h10 – Discutant : Paul Pasquali (CNRS, CURAPP) 
  • 10h25 – Discussion générale

10h45 – Pause-café

Session 2 – Passing : des logiques collectives ?

  • 11h00 – Les origines du passing aux Etats-Unis, une stratégie économique ? Paul Schor (Université Paris Diderot-Paris 7)
  • 11h20 – Le Désert huguenot (1685-1791) : un passing religieux ? Eléments pour une transposition notionnelle, Chrystel Bernat (Institut protestant de théologie)
  • 11h40 – Discutante : Béatrice de Gasquet (Université Paris Diderot-Paris 7) 
  • 11h55 – Discussion générale

12h20 –Pause-déjeuner sur place

Session 3 – Face au contrôle des corps

  • 13h30 – Transferts entre la minorité et la majorité ou comment faire le « bon âge » ? Adeline Perrot (Université de Nantes)
  • 13h50 – Passer pour une « vraie femme » pour franchir la ligne d’arrivée, Anaïs Bohuon (Université Paris-Sud)
  • 14h10 – Discutante : Isabelle Clair (CNRS, IRIS)
  • 14h35 – Discussion générale

14h45 – Pause-café

Session 4 – Mobilités sociales par le passing ?

  • 15h00 – Passer pour cis’ et se révéler trans’. Composer avec la mobilité de sexe en résistant à l’ordre du genre, Emmanuel Beaubatie (IRIS)
  • 15h20 – Se faire ouvrier.e : l’établissement, un cas de passing inversé ? Julie Pagis (CNRS, IRIS) et Karel Yon (CNRS, CERAPS)
  • 15h40– Franchir des frontières ou se déplacer dans des espaces différenciés ? Diverses configurations du passing, Bastien Bosa (Universidad del Rosario, Bogota, Colombie)
  • 16h00 – Discutant : Nicolas Mariot (CNRS, CESSP)
  • 16h15 – Discussion générale

17h – Pot de clôture de la journée

Lieux

  • EHESS - 96 boulevard Raspail
    Paris, France (75006)

Dates

  • mardi 27 juin 2017

Mots-clés

  • passing, racialisation, ségrégation

Contacts

  • Benoît Trépied
    courriel : girard [at] ehess [dot] fr
  • Benoît trepied@ehess.fr
    courriel : iris [at] ehess [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Benoît Trépied
    courriel : girard [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« « Passer pour… » : approches empiriques des « passings » », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 21 juin 2017, http://calenda.org/409572