AccueilLe Moyen Âge : une civilisation ou un « arc-en-ciel » de cultures ?

Le Moyen Âge : une civilisation ou un « arc-en-ciel » de cultures ?

The Middle Ages - a civilisation or a "rainbow" of cultures?

Pour une réflexion interdisciplinaire sur le concept de « civilisation médiévale »

An interdisciplinary reflection of the concept of "medieval civilisation"

*  *  *

Publié le lundi 17 juillet 2017 par Céline Guilleux

Résumé

À l’occasion du soixantième anniversaire de la revue des Cahiers de civilisation médiévale, nous envisageons de publier un numéro spécial sur le concept de « civilisation » qui avait présidé, en 1953 et 1958, à la naissance du Centre d'études supérieures de civilisation médiévale (CESCM), puis des Cahiers. C’est sur la base de ce projet, à l’initiative des membres du comité et conseil scientifique de la revue, que notre collègue Claudio Galderisi, professeur de littérature médiévale à l’université de Poitiers, propose quelques linéaments sur l’évolution de la notion et quelques pistes de recherche sur les articles que nous souhaiterions recevoir.

Annonce

Argumentaire

« Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. »

Paul Valéry, La Crise de l’esprit (1919).

En 1964, Jacques Le Goff pouvait écrire dans un ouvrage fondateur « que, au moins à partir du XIe siècle, on ne peut plus parler, comme on l’a fait du XVIe au XIXe siècle, d’âge des ténèbres pour désigner le Moyen Âge et notre temps y reconnaît notre enfance » (Jacques LE GOFF, La Civilisation de lOccident médiéval, Paris, Flammarion, “Champs histoire”, 1982, « Introduction », p. 3).

La Civilisation de l’Occident médiéval paraissait dans une nouvelle édition en 1982. Il avait été alors publié dans une collection dédiée aux « grandes civilisations », et c’était cette collection, comme le soulignait d’emblée son auteur dans l’Introduction, qui imposait « le cadre chronologique et le découpage de [l]’ouvrage ». L’« ogre historien » donnait ainsi un retentissement et une visibilité nouveaux à la notion de « civilisation médiévale ». Sans le théoriser ouvertement – bien que l’expression « civilisation médiévale » apparaisse dès l’Introduction –, J. Le Goff offrait une sorte de bouclier conceptuel aux médiévistes. Le Moyen Âge retrouvait ainsi son unité. Cette « globalité » devait être reconstituée et étudiée en tant que telle, ne pouvant être comprise dès lors qu’elle était morcelée, éclatée.

Unité et pluridisciplinarité devenaient les clés d’accès au monde médiéval. L’« âge des ténèbres », la période la plus sombre de l’histoire occidentale, selon une certaine vision évolutionniste des chronosophies, devenait une « civilisation », avec sa part d’ombres et de drames, certes, mais aussi avec ses lumières, ses réalisations artistiques, sa préfiguration du monde moderne. Bref, avec ses sauts et ses bonds, comme aurait dit Claude Lévi-Strauss, ses mutations sans lesquelles la modernité ne serait ni concevable, ni critiquable. Le syntagme « civilisation médiévale » pouvait enfin protéger et revaloriser ce millénaire vilainement encastré entre une chute, dont les prodromes se situent en réalité à l’âge d’or des Antonins, et une invention et une découverte, qui inaugurent les temps modernes mais qui sont en réalité des rejetons du Moyen Âge : l’imprimerie et l’Amérique. Les préjugés et les approximations qui, depuis la Renaissance, en passant par le siècle des Lumières, tendaient à faire du Moyen Âge, un temps perdu, une parenthèse médiocre, malheureuse et rétrograde dans l’histoire cumulative du temps humain, pouvaient être corrigés, relativisés. Le divers empirique pouvait enfin être réduit à un objet d’étude défini, avec des outils conceptuels partagés.

Dans ces mêmes années commençaient à circuler en France les recherches de Norbert Elias, publiées par le sociologue allemand à la fin des années 1930 à Bâle. La Civilisation des mœurs, traduite en anglais dès 1969, paraît en France chez Calmann-Lévy en 1973, suivie deux ans plus tard par La Dynamique de l’Occident, chez le même éditeur. Le concept de civilisation était analysé par Elias comme une forme d’acculturation séculaire de l’Occident qui avait abouti à une maîtrise des pulsions les plus profondes de l’individu (à un empire de soi) et à une « curialisation » progressive de la société. La civilité était au cœur de la civilisation, soulignant ainsi la valeur positive et même progressiste du concept. De la civilisation occidentale à la « civilisation médiévale » le pas était bref ; il l’était d’autant plus que l’ouvrage de J. Le Goff fondait les deux pôles Occident et médiéval en une seule entité intellectuelle.

La notion de « civilisation médiévale » trouve donc son origine, sa raison d’être, dans cette ambition de comprendre, au sens premier du terme, une réalité qui ne pouvait pas être réduite à une histoire singulière, disciplinaire, une histoire de : de l’art, du droit, des institutions, des mentalités, des lettres, des langages, des religions, des croyances, des sociétés et in fine des États.

Ce concept, qui a eu une fonction de ciment transdisciplinaire, a été productif en particulier en France – le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, fondé en 1953, et les Cahiers de civilisation médiévale, créés en 1958, en sont une parfaite illustration –, alors qu’il semble avoir été moins utilisé dans d’autres pays européens où le Moyen Âge ne souffrait pas de la même image négative. Une image dont la patrie des Lumières et de la Révolution française a affublé le Moyen Âge pour des raisons culturelles et idéologiques qui avaient souvent peu à voir avec les legs noirs des pogroms, de la censure, de l’Inquisition, et la légende rose des mythes littéraires, des cathédrales romanes et gothiques, de la naissance des universités.

Quel médiéviste n’y a pas été confronté ? Les lieux communs sont d’autant plus difficiles à combattre qu’ils sont en partie vrais, et que, par ailleurs, le monde moderne ne cesse de dénoncer tout acte de barbarie ou même toute incompatibilité culturelle comme un retour au Moyen Âge. La langue française est sans doute la seule à avoir dans son vocabulaire un mot, ‘moyenâgeux’, qui désignait au XIXe siècle et jusqu’à la moitié du siècle dernier simplement ce qui est relatif au Moyen Âge, voire dans le Journal des frères Goncourt ‘ceux qui aiment le Moyen Âge’ (Voir l’article « Moyenâgeux » dans le Trésor de la langue française consultable en ligne), et qui est devenu depuis un demi-siècle un adjectif connotant de manière clairement péjorative la période médiévale, même si le sème négatif était déjà présent dans le syntagme Media Tempestas.

Mais le bouclier conceptuel n’a fonctionné que pour une brève période. D’une part, car en voulant soustraire le Moyen Âge aux critiques des historiens évolutionnistes par le biais de la revalorisation sémantique que le mot civilisation comportait à l’époque, on a fini inévitablement par retomber dans la vision progressiste (voire évolutionniste), quasi linéaire du temps historique, oubliant ainsi la leçon relativiste que nous avait léguée l’anthropologie :

L’humanité en progrès ne ressemble guère à un personnage gravissant un escalier, ajoutant par chacun de ses mouvements une marche nouvelle à toutes celles dont la conquête lui est acquise ; elle évoque plutôt le joueur dont la chance est répartie sur plusieurs dés et qui, chaque fois qu’il les jette, les voit s’éparpiller sur le tapis, amenant autant de comptes différents. Ce que l’on gagne sur l’un, on est toujours exposé à le perdre sur l’autre, et c’est seulement de temps à autre que l’histoire est cumulative, c’est-à-dire que les comptes s’additionnent pour former une combinaison favorable (Claude LEVI-STRAUSS, Race et Histoire, Paris, Unesco, 1952, rééd. Paris, Denoël Gontier, 1975, p. 38-39).

Les comptes médiévaux ont pu s’additionner ici ou là, sans que pour autant le solde ait été nécessairement positif, et sans que ces éventuels progrès puissent être définis comme une « civilisation ». Le médiéviste n’est et ne doit être ni un sectateur ni un pourfendeur du Moyen Âge.

Mais la défaillance du “bouclier” tient également à la progressive inadéquation du mot même de civilisation, qui est devenu obsolète (presque autant que le mot progrès), insuffisant, suspect. Il traduit pour beaucoup une vision qui privilégie l’exclusion par rapport à l’inclusion, la fermeture à la place de l’ouverture, l’humain contre le vivant, l’identité occidentale opposée aux autres identités. Même s’il faut reconnaître que quelques-unes de ces caractéristiques semblent correspondre assez bien à une conception médiévale du monde occidental.

Le mot culture, que, depuis Thomas Mann et sa Neue Rundschau, les Allemands ont toujours préféré à civilisation, semble aujourd’hui mieux rendre compte de cette diversité et de cette pluralité de visions et d’identités – C. Lévi-Strauss parlait à ce propos de « l’arc-en-ciel des cultures humaines » – qui ont façonné l’Occident médiéval. Dans un livre d’initiation aux lettres médiévales, Michel Zink s’est aussi fait récemment le chantre de cette vision culturelle et artistique de l’identité médiévale, plaidant pour un Moyen Âge que l’on puisse regarder « avec les yeux de la poésie » (Michel ZINK, Bienvenue au Moyen Âge, Paris, France Inter-Équateurs, 2015, p. 13). Et, pourrait-on ajouter, de la littérature.

Le temps est donc venu de s’interroger sur les bienfaits, les malentendus et les impasses du concept de « civilisation médiévale ».

À l’occasion du soixantième anniversaire de leur fondation, les Cahiers de civilisation médiévale, qui ont été avec le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale à la fois un de hauts lieux des études sur le Moyen Âge et un espace critique privilégié de cette « civilisation médiévale », entendent ouvrir une réflexion large et pluridisciplinaire sur la prégnance épistémique, la viabilité conceptuelle et les perspectives intellectuelles d’un concept dont ils ont fait un des horizons de la médiévistique.

Entre bilan et prospectives, les Cahiers de civilisation médiévale souhaitent ainsi renouveler le débat sur une notion qui est au cœur de leur “raison sociale” et, au-delà, contribuer à mieux définir l’esprit et l’identité de la culture médiévale.

Claudio Galderisi

Modalités de soumission

Les propositions de contributions devront parvenir avant le 30 novembre 2017,

elles seront soumises à l’avis du conseil scientifique et du comité de rédaction des Cahiers. Les textes définitifs ne devront pas dépasser les 80 000 signes.

À envoyer à : ccm.cescm@univ-poitiers.fr

Directeur

  • Martin Aurell, professeur à l’Université de Poitiers, directeur du CESCM

Responsable éditorial

  • Flavie Grout, secrétaire de rédaction

Comité de rédaction

  • Julie Barrau,
  • Sulamith Brodbek,
  • Gordon Blennemann,
  • Stéphane Boissellier,
  • Luc Bourgeois,
  • Edina Bozoky, 
  • Christelle Cazaux-Kowalski,
  • Yann Dejugnat,
  • Thomas Deswarte,
  • Cătălina Gîrbea,
  • Pierre-Marie Joris,
  • Stephen Morrison,
  • Éric Palazzo,
  • Aurélien Robert,
  • Blaise Royer,
  • Cécile Treffort,
  • Cécile Voyer.

Conseil scientifique

  • Claude Andrault-Schmit,
  • Dominique Barthélemy,
  • Gabriel Bianciotto,
  • Pascale Bourgain,
  • Jean-Pierre Caillet,
  • Marie-Thérèse Camus,
  • François Dolbeau,
  • Claudio Galderisi,
  • Anita Guerreau-Jalabert,
  • Danielle Jacquart,
  • John Marenbon,
  • Laurence Moulinier,
  • Jean-Claude Schmitt,
  • Élisabeth Schulze-Busacker,
  • Eliane Vergnolle,
  • Jean Vezin,
  • Nicholas Vincent,
  • Michel Zink. 

Catégories

Dates

  • jeudi 30 novembre 2017

Fichiers attachés

Mots-clés

  • civilisation, médiévale, réflexion, interdisciplinaire

Source de l'information

  • Flavie Grout
    courriel : ccm [dot] cescm [at] univ-poitiers [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le Moyen Âge : une civilisation ou un « arc-en-ciel » de cultures ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 17 juillet 2017, http://calenda.org/411742