AccueilExpérience autobiographique et bande dessinée de genre : le récit de soi en espaces contraints

Expérience autobiographique et bande dessinée de genre : le récit de soi en espaces contraints

Autobiographical experiences and genre graphic novels - the narrative of the self in constrained spaces

Autour de Jack Kirby et de son passage en Moselle

Jack Kirby and his passage in Moselle

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Publié le mardi 18 juillet 2017 par Céline Guilleux

Résumé

Historiquement, l’autobiographie en bande dessinée s’est construite contre la « vocation fictionnelle » de la production dominante (Mao, 2014), comme « instrument distinctif » permettant la mise à distance de la bande dessinée commerciale (Beaty, 2007) qu’incarnent les séries déclinant des genres établis. Ce colloque souhaite dépasser la focalisation sur cette forme historiquement et symboliquement située de l’autobiographie pour s’intéresser aux autres lieux, et aux autres temps, de « l’espace autobiographique » (Lejeune, 1975 : 41-43) en bande dessinée. Qu’en est-il de l’autobiographie – ou plus précisément de la restitution de l’expérience autobiographique – avant l’autobiographie, c’est-à-dire avant l’émergence et le durcissement d’une catégorie générique indissociable des enjeux distinctifs qui lui ont donné naissance ?

Annonce

Metz, 9-10 novembre 2017

Argumentaire

En 2017, Jack Kirby aurait eu 100 ans. En septembre 1944, soldat de l’armée américaine, il s’est battu en Moselle, dans la région messine. Pour le centenaire de sa naissance, le Conseil départemental de la Moselle prend prétexte de ce passage régional pour consacrer l’année 2017 à l’évocation de l’auteur et de son œuvre. Outre la logique d’animation territoriale qui fonde avant tout cette « année kirby », l’opération soulève une interrogation réelle sur les liens pouvant être établis entre les aléas de la biographie de Jack Kirby et les caractéristiques de son œuvre, très majoritairement inscrite dans des genres dictés par le marché du comic book. Ainsi l’auteur américain Glen D. Gold (2015 : 67) souligne-t-il « une chose à laquelle on ne pense pas en premier lorsqu’on évalue les intentions artistiques de Jack Kirby : Kirby a tué des Nazis, et il l’a fait en combat au corps à corps ». Comment cette expérience s’est-elle traduite dans les comics de Kirby ? Pour Gold, la représentation des angoisses de Captain America dans les années 1960, si proches des symptômes d’un syndrome post-traumatique d’ancien combattant, répond à cette question. Le cas particulier de Jack Kirby illustre le propos de ce colloque : interroger les possibilités et les modalités de restitution d’une expérience autobiographique dans les espaces contraints que sont les bandes dessinées de genre.

En bande dessinée, à l’exception de quelques œuvres précoces mais isolées (Grove, 2004), l’autobiographie a connu un développement tardif – les années 1970 aux États-Unis (Hatfield, 2000 ; Gardner, 2008 ; Gabilliet, 2010, 2012 ; Kunka, à paraître), les années 1980 et surtout 1990 dans l’espace francophone, par exemple (Groensteen, 1996, 2014 ; Beaty, 2007) – puis s’est constituée comme un courant à part entière. La critique s’est attachée à identifier et commenter les nombreuses variations inscrites dans un cadre défini, d’une part, par la diversité des pratiques (récit autobiographique, témoignage, autofiction, carnet, blog…) et, d’autre part, par la variété des thèmes (guerre et persécution, enfance, relations sentimentales, chroniques de la vie professionnelle… – Groensteen, 2014).

Historiquement, l’autobiographie en bande dessinée s’est construite contre la « vocation fictionnelle » de la production dominante (Mao, 2014), comme « instrument distinctif » permettant la mise à distance de la bande dessinée commerciale (Beaty, 2007) qu’incarnent les séries déclinant des genres établis. Le discours théorique reflète cette opposition à la bande dessinée de genre : les œuvres inscrites dans le cadre qui s’est constitué à partir des années 1970 et 1980 concentrent l’essentiel des analyses produites sur l’autobiographie en bande dessinée (Alary, Corrado, Mitaine, 2015 ; Beaty, 2007 ; Dürrenmatt, 2013 ; El Refaie, 2012 ; Groensteen, 1996 ; Hatfield, 2005 ; Mao, 2013, 2014 ; Tolmie, 2013 ; Studies in Comics ; Biography : Autographics…).

Ce colloque souhaite dépasser la focalisation sur cette forme historiquement et symboliquement située de l’autobiographie pour s’intéresser aux autres lieux, et aux autres temps, de « l’espace autobiographique »(Lejeune, 1975 : 41-43) en bande dessinée. Qu’en est-il de l’autobiographie – ou plus précisément de la restitution de l’expérience autobiographique – avant l’autobiographie, c’est-à-dire avant l’émergence et le durcissement d’une catégorie générique indissociable des enjeux distinctifs qui lui ont donné naissance ? Il s’agit d’identifier la place et les possibilités données aux récits de soi avant qu’une « affirmation autobiographique » (Dürrenmatt, 2013) ne soit possible. Saisir comment, pour les auteurs, se raconter dans un contexte qui ne le permet pas, qui ne le conçoit pas car essentiellement déterminé par des contraintes éditoriales qui fixent les genres et encadrent les formes et les formats. Étudier les façons dont le « pacte référentiel » (Lejeune, 1975) qui caractérise l’autobiographie se donne à voir dans ces contextes.

S’intéresser à cette « autobiographie sans l’autobiographie » (selon la piste problématique proposée par Jan Baetens en 2004) invite à saisir les stratégies et les détours que les contraintes contextuelles obligent les auteurs à adopter. Par exemple :

  • la transposition : par exemple, vers les super-héros comme Kirby, ou vers l’humour comme Dimitri et Le Goulag. La représentation distanciée de la profession d’auteur de bande dessinées est ici fréquente : de Scribbly (S. Mayer) à Pauvre Lampil (R. Cauvin et W. Lambil) ou Le Gang Mazda (C. Darasse, B. Hislaire, Tome) ;
  • la participation à l’univers diégétique (Muñoz et Sampayo dans Alack Sinner – Groensteen 2013, Stan Lee et les auteurs Marvel dans les comics de l’éditeur) ;
  • le changement de la focale du récit : d’un récit individuel et intimiste à un récit « plus communautaire et social » (C. Mao à propos de Binet et C. Gimenez) ;
  • les déplacements du récit de soi vers le paratexte (péritexte ou le plus lointain épitexte – Genette, 1987), vers d’autres publications (le seul récit explicitement autobiographique de Jack Kirby est paru dans le magazine Argosy en 1990 ; Keiji Nakazawa a publié un récit autobiographique textuel en parallèle à sa série Gen d’Hiroshima) ;
  • l’occupation d’interstices éditoriaux (les récits de guerre de Sam Glanzman, uss Stevens, comme back-up stories des comics de guerre de dc comics) ;
  • la personnalisation du récit par l’expressivité idiosyncrasique du trait (Marion, 1993).

Ce sera aussi un enjeu du colloque que de contextualiser les pratiques et d’identifier les contraintes que les espaces de production impliquent. Par exemple :

  • des contraintes formelles et des conventions narratives ;
  • des contraintes de format (longueur, espace de diffusion et publics cibles) ;
  • des contraintes de production (division des tâches, travail collectif et coordination – Becker, 1988 –, effacement des auteurs derrière la série ou la marque) ;
  • des contraintes légales (les publications jeunesse, par exemple, étant soumises à des prescriptions particulières – Crépin, Groensteen, 1999) ;
  • l’état du champ (Boltanski, 1975 – degré d’autonomie ou d’hétéronomie, espace des possibles).

Si des contributions liées à Jack Kirby et/ou à l’expérience de la guerre seront les bienvenues, le propos du colloque est ouvert, comme les exemples cités souhaitent le souligner, à toutes les traditions éditoriales et esthétiques, à toutes les dimensions de l’expérience autobiographique et de son expression contrainte.

Calendrier

(sous réserve de modification)

  • Clôture des soumissions : 25 août 2017

  • Notification aux auteur.e.s : 4 septembre 2017
  • Colloque : 9-10 novembre 2017
  • Réception des textes pour publication : février 2018
  • Retour après évaluation : avril 2018
  • Envoi des textes définitifs : mai 2018
  • Publication : juin 2018

Modalités de soumission

Les propositions de communication sont à envoyer

avant le 25 août 2017

sous forme de résumé en français ou en anglais (3 000 signes maximum, au format .doc) à Jean-Matthieu Méon (jean-matthieu.meon@univ-lorraine.fr). Les propositions seront accompagnées d’une brève notice biobibliographique, précisant le statut et l’université de rattachement, les axes de recherche et une sélection de travaux récents, ainsi que les coordonnées de l’auteur.e.

Coordination

  • Jean-Matthieu Méon, Crem, Université de Lorraine

Comité scientifique

  • Jan Baetens, MDRN, Université de Leuven (Belgique)
  • Béatrice Fleury, Crem, Université de Lorraine (France)
  • Jean-Paul Gabilliet, Climas, Université Bordeaux Montaigne (France)
  • Charles Hatfield, California State University Northridge (États-Unis)
  • Andrew J. Kunka, University of South Carolina Sumter (États-Unis)
  • Nicolas Labarre, Climas, Université Bordeaux Montaigne (France)
  • Sylvain Lesage, IRHiS, Université Lille 3 (France)
  • Jean-Louis Tilleuil, Grit, Université Catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique)
  • Jacques Walter, Crem, Université de Lorraine (France)

Références

Alary V., Corrado D., Mitaine B., 2015, Autobio-graphismes. Bande dessinée et représentation de soi, Chêne-Bourg, Georg.

Baetens J., 2004, « Autobiographies et bandes dessinées », Belphégor,  4, (1). Accès : http://dalspace.library.dal.ca/handle/10222/47689.

Beaty B., 2007, Unpopular culture. Transforming the European Comic Book in the 1990s, Toronto, University of Toronto Press.

Becker H., 1988, Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion.

Biography, 2008, (31) 1, « Autographics » (numéro thématique).

Boltanski L., 1975, « La constitution du champ de la BD », Actes de la recherche en sciences sociales, n°1, p. 37-59.

Crépin T., Groensteen T., dirs, 1999, « On tue à chaque page ! » La loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, Paris, Éd. Le Temps.

Dürrenmatt J., 2013, Bande dessinée et littérature, Paris, Classiques Garnier.

El Refaie E., 201,. Autobiographical Comics: Life Writing in Pictures, Jackson, University Press of Mississippi.

Gabilliet J.-P., 2010, Of Comics and Men. A Cultural History of American Comic Books, Jackson, University Press of Mississippi.

Gabilliet J.-P., 2012, R. Crumb, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux.

Gardner J., 2008, « Autobiography’s Biography: 1972-2007 », Biography, 31 (1), p. 1-26.

Genette G., 1987, Seuils, Paris, Éd. Le Seuil.

Gold G. D., 2015, « The Red Sheet », pp. 67-75.l, in: Hatfield C., Saunders B., eds, Comic Book Apocalypse. The Graphic World of Jack Kirby, San Diego, idw.

Groensteen T., 1996, « Les petites cases du moi : l’autobiographie en bandes dessinées », 9e Art, 1, pp. 58-83.

Groensteen T., 2013, « Autoreprésentation », in : Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée. Accès : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article567.

Groensteen T., 2014, « Autobiographie », in : Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée. Accès : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article813.

Grove L., 2004, « Autobiography in Early Bande Dessinée », Belphégor, 4 (1). Accès : http://dalspace.library.dal.ca/handle/10222/47694.

Hatfield C., 2000, « Coming Home to Roost », pp. 7-12, in: Cooke J. B., Morrow J., eds, Streetwise, Raleigh, TwoMorrows.

Hatfield C., 2005, Alternative Comics. An Emerging Literature, Jackson, University Press of Mississippi.

Hatfield C., 2011, Hand of Fire. The Comics Art of Jack Kirby, Jackson, University Press of Mississippi.

Kunka A. J., à paraître, Autobiographical Comics, Londres, Bloomsbury.

Lejeune P., 1975, Le Pacte autobiographique, Paris, Éd. Le Seuil.

Mao C., 2013, « L’artiste de bande dessinée et son miroir : l’autoportrait détourné », Comicalités. Accès : https://comicalites.revues.org/1702.

Mao C., 2014, La Bande dessinée autobiographique francophone (1982-2013) : transgression, hybridation, lyrisme, thèse de doctorat en langue et littérature françaises, Université Paris-Sorbonne.

Marion P., 1993, Traces en cases. Travail graphique, figuration narrative et participation du lecteur, Louvain-la-Neuve, Academia.

Studies in Comics, 1 (2), 2010 (numéro thématique).

Tolmie J., dir., 2013, Drawing from Life: Memory and Subjectivity in Comic Art, Jackson, University Press of Mississippi.

Lieux

  • Metz, France (57)

Dates

  • vendredi 25 août 2017

Mots-clés

  • bande dessinée, autobiographie, édition, genre littéraire, auteur

Contacts

  • Jean-Matthieu Méon
    courriel : jean-matthieu [dot] meon [at] univ-lorraine [dot] fr

Source de l'information

  • Jean-Matthieu Méon
    courriel : jean-matthieu [dot] meon [at] univ-lorraine [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Expérience autobiographique et bande dessinée de genre : le récit de soi en espaces contraints », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 18 juillet 2017, http://calenda.org/411832