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Le « capitalisme dépendant » en Europe centrale et orientale

“Dependent Capitalism” in Central and Eastern Europe

Fondements théoriques et diversité des trajectoires nationales

Theoretical foundations and diversity of national trajectories

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Publié le vendredi 29 septembre 2017 par Céline Guilleux

Résumé

La transformation postsocialiste puis le processus d’intégration dans l’Union européenne ont conduit à s’interroger sur les modèles économiques émergents en Europe centrale et orientale à l’issue de ces grands changements institutionnels. Allait-on assister à l’émergence d’une nouvelle famille de capitalisme originale, marquée par l’héritage de l’ancien système socialiste, ou à une convergence vers des modèles de capitalisme déjà recensés ?

Annonce

Coordinateurs

  • Violaine Delteil (ICEE, Université Sorbonne Nouvelle),
  • Éric Magnin (LADYSS, Université Paris Diderot)
  • Julien Vercueil (CREE, Inalco)

Argumentaire

La transformation postsocialiste puis le processus d’intégration dans l’Union européenne ont conduit à s’interroger sur les modèles économiques émergents en Europe centrale et orientale à l’issue de ces grands changements institutionnels. Allait-on assister à l’émergence d’une nouvelle famille de capitalisme originale, marquée par l’héritage de l’ancien système socialiste, ou à une convergence vers des modèles de capitalisme déjà recensés ? Depuis le début des années 1990, les travaux sur les formes du capitalisme émergent dans les nouveaux États membres, se sont multipliés et ont tenté de répondre à cette question. Initialement dominant, le paradigme de la « transition vers l’économie de marché » a progressivement cédé du terrain à une pluralité de schèmes théoriques. Parmi ces derniers, l’approche de « la variété des capitalismes » (VoC) de Hall et Soskice (2001) a été fortement mobilisée. Certains auteurs ont cherché à appliquer les deux modèles fondateurs (« économies de marchés libérales » et « économies de marché coordonnées »), construits à l’origine pour décrire les économies occidentales, aux économies postsocialistes.

Nölke et Vliegenthart (2009) ont proposé d’élargir la typologie de la VoC, en y adjoignant un troisième modèle, les « économies de marché dépendantes » (EMD), dans la lignée des travaux de King (2007), plus à même selon eux de rendre compte de la spécificité économique et institutionnelle des nouveaux membres de l’UE. Les EMD se caractérisent par un mode de coordination alternatif au marché et aux réseaux d’entreprises et structuré autour des chaines de valeur contrôlées par les firmes multinationales occidentales. Les investissements directs étrangers (IDE) conditionnent dans les pays d’accueil est-européens un degré élevé de transnationalité, une dépendance hiérarchique des filiales aux maisons-mères, ainsi qu’une influence indirecte des acteurs économiques étrangers sur la formation des règles dans les pays d’accueil.

D’autres auteurs, plus frontalement critiques vis-à-vis du cadre théorique de la VoC, de sa typologie binaire et du poids déterminant accordé aux entreprises en tant qu’agents redessinant les règles (aux dépens du rôle des forces sociales et politiques dans la dynamique de changement institutionnel), ont proposé une série de travaux alternatifs visant à saisir en particulier les sources du changement macro-institutionnel et l’articulation entre l’économique et le politique. Ces travaux, que l’on peut rassembler sous l’approche de la « diversité des capitalismes », inscrite dans le sillage des travaux fondateurs de Boyer, renouvelés par Amable (2003), ont connu des prolongements récents dans la littérature sur les capitalismes est-européens. Drahokoupil et Myant (2011) discutent et explicitent les sources économiques de la dépendance au cœur du processus d’intégration internationale des PECO et cherchent ainsi à spécifier les régimes de croissance. Bohle et Greskovits (2012) proposent une grille de lecture d’inspiration polanyienne, qui articule les dimensions politique et économique et questionne en particulier le rôle de la médiation étatique pour contrebalancer le poids des dépendances au marché et aux forces externes. Eu égard aux modes de coordination dominants, les auteurs distinguent trois types de modèles postsocialistes (néolibéral, néolibéral encastré et néocorporatiste).

L’hypothèse du « capitalisme dépendant » a de toute évidence gagné en intérêt et pertinence heuristique pour les PECO dans le contexte de la crise de 2008, cette dernière révélant la multiplicité et la force des canaux transnationaux de diffusion des déséquilibres économiques et financiers, parmi lesquels les chainons de dépendance des firmes est-européennes vis-à-vis de leurs homologues ouest-européennes. Construites sur des modèles économiques plus « extravertis », et dépendants de l’extérieur que leurs homologues ouest-européennes, les économies est-européennes ont ainsi confirmé leur forte exposition aux aléas des marchés internationaux (exportations), leur dépendance structurelle aux investissements directs étrangers (accentuée par la position subordonnée des filiales est-européennes dans les chaines de valeur), et pour les économies les moins développées de la région, leur forte dépendance (parfois supérieure aux flux d’IDE) aux transferts monétaires découlant des migrations de travail et des programmes d’assistance financière. Pour les pays du groupe de Visegrad, et plus nettement encore pour les pays des Balkans, cette dépendance économique a en outre alimenté une dépendance idéationnelle, institutionnelle et politique, repérable dans le pouvoir prescripteur que l’UE, les bailleurs de fonds ou les investisseurs étrangers, ont pu exercer sur les choix de politique publique et de révision institutionnelle.

L’objet de ce dossier et de l’appel à contribution est d’approfondir le concept de « capitalisme dépendant » dans trois directions complémentaires :

Filiation du concept de « capitalisme dépendant »

Une première invite à s’interroger sur la filiation du concept de « capitalisme dépendant », qui prend sa source dans les théories de la dépendance, théories d’inspiration marxiste apparues dans les années 1960-1970, et mettant au jour l’insertion périphérique des pays d’Amérique Latine dans une économie internationale articulée autour de l’hégémonie nord-américaine (Frank, 1968 ; Evans, 1979 ; Bresser-Pereira, 2009). Les contributions pourront mettre en lumière les éléments de continuité et/ou de rupture théorique et analytique entre cette première approche historique, et les approches contemporaines du « capitalisme dépendant ». Elles pourront évaluer également la fécondité – convergence ou complémentarité potentielle – des interactions entre ces deux approches pour appréhender les enjeux du présent : en quoi la confrontation des théories historiques et contemporaines du capitalisme dépendant nous aident-elles à penser la multiplicité des sources et canaux de dépendance, la nature des forces dessinant les modalités d’insertion des économies dans la mondialisation, ou celles (re)composant les hiérarchies, positions hégémoniques et périphériques, reliant les nations ou les espaces régionaux ?

Capitalisme dépendant et théorie de la régulation

Une seconde piste de réflexion, découlant du constat d’un certain éclectisme théorique à l’endroit de la notion actuelle de « capitalisme dépendant », appelle à un effort de positionnement des schèmes et grilles de lecture mobilisés au regard des approches régulationnistes. Parmi les pistes prometteuses, on notera notamment celle consistant à appréhender la diversité des « formes institutionnelles » qui structurent les dépendances, à partir d’une série de catégories intermédiaires directement inspirées de l’École de la Régulation. Parmi celles-ci, le mode d’insertion dans les échanges internationaux, le rapport salarial, le régime monétaire, le système social et fiscal, le régime de relations professionnelles, ou encore les modalités de l’intervention étatique ; soit autant de formes institutionnelles susceptibles de constituer des relais et/ou des remparts internes à la diffusion et à l’approfondissement des dépendances externes.

Au-delà de l’Europe centrale : quelle généralité du concept de capitalisme dépendant ?

Enfin, une dernière direction invite à questionner la fécondité du concept de « capitalisme dépendant » pour enrichir l’analyse comparative des capitalismes. Les contributeurs sont invités à élargir le champ de la comparaison des « capitalismes dépendants », jusque-là presque exclusivement centré sur les pays d’Europe du centre-est, pour intégrer les pays baltes et balkaniques, membres de l’Union européenne mais aussi non-membres (Balkans occidentaux), emblématiques plus encore d’un modèle de « capitalisme dépendant », associé à une insertion « périphérique » et instable – plutôt que « semi-périphérique » comme le groupe de Visegrad (Bohle et Greskovits, 2012) – dans l’économie européenne et internationale. Contrepoints asiatiques, latino-américains ou nord-africains seront les bienvenus pour éclairer la pluralité des dynamiques de dépendance à l’œuvre et la manière dont celles-ci s’inscrivent dans des logiques régionales et des trajectoires historiques nationales.

La Revue de la régulation

La revue vise à fournir un lieu d’expression pour les analyses qui s’inscrivent dans la filiation des recherches régulationnistes, et plus largement institutionnalistes, ainsi que pour les chercheurs qui souhaitent en débattre, en économie et au-delà. Elle a pour vocation d’alimenter une discussion large avec les autres sciences sociales : sociologie économique, histoire, sciences politiques, gestion etc.

En effet, il apparaît plus que jamais nécessaire de développer une économie politique historicisée et socialisée afin de mieux comprendre les choix de politique économique ou les évolutions stratégiques des entreprises, ainsi que leurs effets, à partir des rapports sociaux qui les structurent. Poursuivre une réflexion globale sur la transformation du capitalisme, compte tenu de l’ampleur et la diversité de ses recompositions, incite à rassembler des travaux issus de différents horizons. Les recherches que cette revue souhaite promouvoir porteront tant sur la caractérisation des formes structurelles du capitalisme contemporain, que sur l’analyse de nouvelles dynamiques à l’œuvre et les outils théoriques et méthodologiques permettant de les saisir.

Soumissions

Les propositions d’articles doivent être soumises par e-mail à l’adresse regulation@revues.org avec « Appel à contribution » en titre de l’e-mail. Veillez à vous assurer que l’article n’excède pas 10 000 mots et suive les instructions aux auteurs de la Revue de la Régulation, qui sont présentées ici : http://regulation.revues.org/1701

Les articles seront examinés de manière anonyme, conformément à la procédure habituelle de la Revue.

Date limite de soumission : 30 novembre 2017

Contact 

  • Violaine Delteil : viodelteil@outlook.fr
  • Éric Magnin : eric.magnin@univ-paris-diderot.fr

Bibliographie 

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Amable, B. (2003)The Diversity of Modern Capitalism, Oxford University Press, Oxford.

DOI : 10.1093/019926113X.001.0001

Bohle D., Greskovits B. (2012) Capitalist diversity on Europe’s periphery, Cornell University Press, Ithaca and London, 287 p.

Bresser-Pereira L. C. (2009), « Amérique Latine : de l’interprétation nationaliste à l’interprétation par la dépendance », Revue Tiers Mondevol. 3, no 199, p. 533-546.

DOI : 10.3917/rtm.199.0533

Evans, P. B. (1979), Dependent Development: The Alliance of Multinational, State, and Local Capital in Brazil, Princeton University Press, Princeton.

Frank, A. G., (1968), Capitalisme et sous-développement en Amérique latine, Maspéro.

Hall P. A., Soskice D., (2001)Varieties of Capitalism. The Institutional Foundations of Comparative Advantage, Oxford University Press, Oxford.

King, L. P. (2007). “Central European Capitalism in Comparative Perspective” in B. Hancke, M. Rhodes & M. Thatcher (eds.), Beyond Varieties of Capitalism: Conflict, Contradiction and Complementarities in the European Economy, Oxford, Oxford University Press, p. 307-327.

Myant M., Drahokoupil J., (2011), Transition Economies: Political Economy in Russia, Eastern Europe, and Central Asia,John Wiley & Sons, Hoboken.

Nölke A., Vliegenthart A. (2009), “Enlarging the Variety of Capitalism: the Emergence of Dependant Market Economies in East Central Europe”, World Politics, vol. 61, no 4, p. 670-702

DOI : 10.1017/S0043887109990098

Catégories

Dates

  • jeudi 30 novembre 2017

Mots-clés

  • capitalisme dépendant, Europe centrale, Europe orientale

Contacts

  • Cécilia Monteiro
    courriel : cecilia [dot] monteiro [at] mshparisnord [dot] fr
  • Julien Vercueil
    courriel : julien [dot] vercueil [at] inalco [dot] fr

Source de l'information

  • Cécilia Monteiro
    courriel : cecilia [dot] monteiro [at] mshparisnord [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le « capitalisme dépendant » en Europe centrale et orientale », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 29 septembre 2017, http://calenda.org/416644