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La politique en Afrique : une affaire de famille ?

Politics in Africa: A Family Affair?

Revue « Cahier d'étude africaines »

"Cahier d'études africaines" Review

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Publié le mercredi 11 octobre 2017 par Elsa Zotian

Résumé

Ce dossier entend restituer les logiques originales de production de la famille comme lieu du politique que ce soit en termes d’énonciation, de représentations ou de pratiques. Il encourage la soumission de contributions originales s’appuyant sur des données empiriques. Ces contributions pourront également développer une approche plus réflexive sur les difficultés d’accès et de collecte du matériel ethnographique qui touche à l’intimité et au privé, ainsi qu’une approche méthodologique sur les outils originaux que les auteurs mobilisent ou qu’ils créent pour traiter et analyser leurs données.

Annonce

Argumentaire

Par-delà l’idée d’un « chemin électoral » vers la démocratie (Lindberg 2006) et des mutations institutionnelles mises en place depuis les années 1900, on constate que les logiques familiales dans l’accès aux positions et ressources du pouvoir font toujours sens et restent logées au cœur des trajectoires socio-historiques de l’État et des modes de transfert du pouvoir dans les sociétés africaines (Bayart 1989, Bayart et al. 1997, Daloz 1999, Carothers 2002, Foucher 2009). Elles continuent d’alimenter les relations de loyautés et d’allégeances politiques, ainsi que le renouvellement du personnel politique (Brossier & Dorronsoro 2016). C’est sur cet enjeu que porte ce dossier en interrogeant la permanence du poids de la famille et de la parenté dans un contexte où les systèmes d’accumulation et de redistribution sont affaiblis par la raréfaction de l’accès aux ressources consécutive aux programmes d’ajustements structurels et aux réformes néo-libérales qui les ont accompagnés depuis les années 1980.

A la suite de pistes proposées par différentes approches disciplinaires (histoire, anthropologie, sociologie, science politique), ce dossier propose une relecture des rapports entre famille et politique et étudie la famille comme lieu du politique. Pour cela, deux dimensions retiennent particulièrement notre attention. Il s’agit d’une part de mobiliser les approches disciplinaires qui considèrent la famille et la parenté comme productrice d’ordre social et politique (Tocqueville, Durkheim, Goody, Evans-Pritchard & Fortes, Lonsdale, Dahou) autour de l’idée d’une homologie de structures existant entre la sphère familiale et la sphère politique (Bourdieu). D’autre part, il s’agit d’ouvrir le chantier d’une « politique des affects ». Il semble en effet impossible de se satisfaire d’une compréhension du politique en termes de rationalité dénuée d’affects, de passions et d’émotions (Braud 1996 2007, Traini 2009). En entrant par une « politique des affects » dans les rapports entre famille et politique, on propose de restituer la  « fabrique émotionnelle » et les « rhétoriques affectives » du politique (Perrineau 2014, Marchal & Messiant 2004).

Ce dossier interroge les registres émotionnels dans lesquels s’expriment les rapports de domination dans les sociétés africaines contemporaines : quels sont les registres mobilisés par les leaders dans le jeu politique et comment sont-ils perçus par les citoyens dans les arènes politiques, électorales, partisanes et plus généralement dans l’espace public ? Cette « politique des affects » permettra également de travailler ensemble les approches « par le haut » (des institutions politiques et des élites) et « par le bas» (étude des modes populaires de l’action politique). Elle permettra de voir, d’une part, comment l’univers politique est dominé par un « langage de séduction » (Braud 1996) mobilisant et manipulant les registres émotionnels de la famille et de la parenté : dans quelle mesure la routinisation de leurs usages dans le discours politique des dominants peut-elle constituer une manière d’occulter des pratiques d’accaparement et de personnalisation du pouvoir bien documentées dans la littérature. D’autre part, la « politique des affects » permettra de voir comment l’investissement de ces registres par les citoyens (appropriation, rejet ou réinvention) nourrit les imaginaires politiques collectifs et individuels du pouvoir tout en constituant des ressorts pour l’action (Marcus 2008, Ballet 2012). Il s’agit ainsi de réinvestir la « politique du ventre » et plus encore celle « du bas ventre » sous l’angle du domestique et de l’intime en détaillant l’historicité des pratiques d’alliance, de séduction, de sexualité, de violence, d’adultère, de procréation, de parentalité qui façonnent les pratiques politiques (Nyamjoh 2009, Cole & Thomas 2009, Stoler 2013 [2002]).

Ce dossier accueille des contributions qui pourront s’inscrire dans les trois axes suivants lesquels restent ouverts et connectés :

1. La famille comme matrice d’organisation du pouvoir

Il s’agit de porter l’accent sur les cadres cognitifs et affectifs qui façonnent les imaginaires politiques. On retracera l’historicité des « structures de sens » (Geertz 1973) qui nourrissent le processus de naturalisation et d’invention de la famille comme modèle d’organisation socio-politique en cherchant à voir comment la formation de la nation (Sénégal par exemple) ou celle de l’Etat (Kenya par exemple) s’adossent au modèle, voire à l’institution même de la famille. Le processus de production des analogies entre espace de la famille et du politique peut éclairer les droits ou les devoirs qui lient élites et citoyens sur le mode des responsabilités ou des loyautés ; des rapports entre parents et enfants ou cadets et ainés sociaux en mobilisant la métaphore corporelle et la rhétorique organique pour légitimer la domination. Il s’agit donc de dépasser une vision de la famille comme institution uniforme dans le temps et dans l’espace pour se pencher sur l’évolution des modèles familiaux, sur la pluralité des normes d’organisation familiale existantes et notamment leur globalisation qui transforme les figures légitimes de l’autorité.

2. L’usage de la parenté et de l’hérédité comme ressource dans la compétition politique 

On questionne ici l’idée que la transmission du pouvoir politique au sein d’une même famille semble favorisée (Lewis 1986, Elias 2003). En s’appuyant notamment sur les travaux de « parenté pratique » (Weber 2005) pour comprendre les contours des appartenances à la famille et de la filiation (Brossier 2010, Bonte, Porqueres i Gené & Wilgaux 2011). On réfléchira aux modes de socialisation familiale à partir de deux perspectives : d’une part, de la parenté comme mode de sélection et de régulation des candidats (Abélès 1992), et d’autre part, la famille comme espace d’acquisition de capitaux et de transmission du patrimoine (Bourdieu 1994, Augustins 1989, Droz 2017). Tous les membres d’une famille socialisée en politique ne sont pas pour autant déterminés à accéder à des mandats politiques : c’est pourquoi on se penchera sur les modes de préparation (Bourdieu 1980) et de sélection des candidats « éligibles » à l’entrée dans la compétition politique et à l’accès au mandat politique. On veut ici regarder comment s’organisent à différentes échelles (locales, régionales, nationales, voire internationales) les réseaux de parentèle quand ils s’articulent aux réseaux politiques par le biais de la circulation des acteurs et des alliances. Le prestige du patronyme et les modalités de sa transmission (réticularité) doivent être observés sous l’angle de leur territorialité et de la légitimité que confère la proximité. Cet axe propose ainsi une approche alternative aux visions fonctionnelles appliquées aux systèmes clientélistes et souligne l’importance de l’étude au niveau local pour comprendre combien les allégeances politiques et les logiques de légitimation du pouvoir au niveau national, sont tributaires d’alliances historiques et affectives (matrimoniales notamment) qui déterminent davantage les coalitions politiques que l’intérêt. On interrogera, en particulier, le positionnement des femmes – mères, épouses et filles – dans ces réseaux notamment à partir d’une analyse de la construction de genre des rôles sociaux qui devra prendre en compte les logiques patrilinéaires et matrilinéaires de lignée et de succession.

3. Les logiques de qualification et de disqualification qui structurent l’imbrication du familial et du politique

On s’intéresse ici aux « arrangements » constitutionnels et au « bricolage » institutionnel mis en place par les leaders politiques pour asseoir la circulation politique des membres de leurs réseaux familiaux, question curieusement délaissée par les études sur l’institutionnalisation du pouvoir politique en Afrique (Posner & Young 2007). Ces « qualifications légales » des nominations, cooptations, achats de vote, manipulations des résultats électoraux permettent-ils le maintien dans l’arène politique du clan familial biologique ? De plus, on questionnera l’arène partisane pour restituer le rôle des cadres et des membres des partis politiques qui jouissent d’une trajectoire ascendante au sein du parti du candidat familial, si celui-ci leur permet de faire perdurer et de sécuriser leur accès aux ressources et aux positions de pouvoir (Brownlee 2007). On pourra dès lors confronter les logiques de qualification – qu’elles soient familiales, institutionnelles, partisanes, factionnelles, médiatiques (visibilité extrême) – aux politiques de disqualification menées notamment par les mobilisations partisanes et sociales(médias, syndicats, associations, intellectuels). En effet, celles-ci s’opposent à la formation de réseaux familiaux et politiques, allant parfois jusqu’à leur judiciarisation (procès pour délit d’enrichissement illicite par exemple). Dans ce sens, une étude sur l’économie affective de la confiance et de la défiance politique pose la question de l’échéance électorale comme cruciale puisqu’elle détermine les « dans le jeu » et les « hors-jeu » de ces réseaux familiaux et politiques.

Ce dossier entend donc restituer les logiques originales de production de la famille comme lieu du politique que ce soit en termes d’énonciation, de représentations ou de pratiques. Il encourage la soumission de contributions originales s’appuyant sur des données empiriques. Ces contributions pourront également développer une approche plus réflexive sur les difficultés d’accès et de collecte du matériel ethnographique qui touche à l’intimité et au privé, ainsi qu’une approche méthodologique sur les outils originaux que les auteurs mobilisent ou qu’ils créent pour traiter et analyser leurs données. Ce dossier pourra également accueillir des articles ne portant pas directement sur le continent africain, mais qui mobilisent l’historiographie africaniste pour interroger la manière dont se nouent les rapports entre famille et politique sur d’autres aires. Enfin, ce dossier entend s’ouvrir à la comparaison en soulignant combien l’imbrication entre famille et politique prévaut dans de nombreuses régions, tant en Amérique du Nord et du Sud, en Europe, en Asie, que dans les Etats arabes ou qu’en Afrique, afin d’abandonner les préjugés concernant les sociétés perçues comme ayant des familles « archaïques » ou des politiques « exotiques ».

Modalités de soumission

Articles inédits en français ou en anglais (50 000 signes maximum).

Images libres de droit à insérer dans le texte et à envoyer en fichier à part.

Textes à envoyer avant le 1er décembre 2017

à la coordinatrice du dossier.

Coordinatrice

Marie Brossier, Professeure agrégée, Département de science politique, Université Laval, Canada

marie.brossier@pol.ulaval.ca

Dates

  • vendredi 01 décembre 2017

Mots-clés

  • famille, politique, hérédité, parenté, patrimonialisme, Afrique, réseaux, élites, sociétés

Contacts

  • Marie Brossier
    courriel : marie [dot] brossier [at] pol [dot] ulaval [dot] ca

URLS de référence

Source de l'information

  • Marie Brossier
    courriel : marie [dot] brossier [at] pol [dot] ulaval [dot] ca

Pour citer cette annonce

« La politique en Afrique : une affaire de famille ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 11 octobre 2017, http://calenda.org/417525