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Les « folles croyances » du XIXe siècle

Crazy beliefs in the 19th century

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Publié le jeudi 26 octobre 2017 par Céline Guilleux

Résumé

Engager une réflexion sur les « folles croyances » du XIXe siècle consiste à prendre en compte deux dimensions : d’une part, l'origine des croyances, inscrites dans un certain ordre du monde ; d’autre part, le point de vue de celles et ceux qui, en les examinant de l’extérieur, les considèrent comme irrationnelles. Il s’agira donc, en ayant soin d’éviter tout regard condescendant sur ces diverses croyances, de comprendre pourquoi elles ont été qualifiées de « folles » et dans quel contexte elles ont été soumises à la question au XIXe siècle. Située au carrefour de questionnements socio-historiques et épistémocritiques, notre réflexion s’inscrira tout particulièrement dans l’espace littéraire, qui offre un reflet à la fois enthousiaste et critique des « folles croyances » de l’époque.

Annonce

Argumentaire

Dans son ouvrage La Fin des terroirs. La Modernisation de la France rurale, 1870–1914, l'historien américain Eugen Weber évoque les « folles croyances » (« the mad beliefs ») du monde rural, considéré par les citadins comme un monde sauvage, opposé à la civilisation. Ces « folles croyances » désignent les superstitions qui structurent la représentation du monde des paysans : croyance aux fantômes, aux sorcières, aux loups-garous, mais aussi au pouvoir des amulettes, à la protection de l'eau bénite contre la foudre, ou encore à la vertu de certaines sources pour trouver l'amour. Tous ces éléments sont dévalorisés et dépréciés par les citadins, et en particulier par les lettrés, parce qu’ils entrent en conflit avec leur mode rationnel d’appréhension des phénomènes. Et pourtant, comme l’explique Eugen Weber, ces croyances ne sont pas insensées ; elles s'inscrivent dans la réalité quotidienne du monde rural et y ont une véritable force pragmatique. Ainsi, lorsque les paysans sont impuissants devant l'orage et la grêle qui risquent de ruiner leurs récoltes, le recours au surnaturel apparaît comme la seule compensation possible à l'angoisse que provoquent les insoutenables épreuves du réel.

Engager une réflexion sur les « folles croyances » du xixe siècle consistera ainsi à prendre en compte ces deux dimensions : d’une part, l'origine des croyances, inscrites dans un certain ordre du monde ; d’autre part, le point de vue de celles et ceux qui, en les examinant de l’extérieur, les considèrent comme irrationnelles.

Il s’agira donc, en ayant soin d’éviter tout regard condescendant sur ces diverses croyances, de comprendre pourquoi elles ont été qualifiées de « folles » et dans quel contexte elles ont été soumises à la question au xixe siècle. Située au carrefour de questionnements socio-historiques et épistémocritiques, notre réflexion s’inscrira tout particulièrement dans l’espace littéraire, qui offre un reflet à la fois enthousiaste et critique des « folles croyances » de l’époque.  

À titre indicatif, les communications pourront s’inscrire dans les axes suivants :

La science face aux « folles croyances »

Eugen Weber constate que les superstitions se réduisent lorsque la science parvient à répondre aux problèmes de la vie quotidienne (progrès de la médecine, emploi d'engrais chimiques, consultation des bulletins météorologiques, etc.). La science viendrait ainsi résorber les « folles croyances » des siècles précédents.

Or, dans le même temps, on observe l’apparition de pratiques nouvelles, se réclamant de la science, mais s’éloignant du savoir officiel et institutionnel, comme le magnétisme de Mesmer, la phrénologie de Le Gall ou encore le spiritisme d’Allan Kardec. Pierre-Georges Castex l’a bien noté : « En 1770, l’esprit scientifique et positif a gagné une grande partie du public éclairé. Or, précisément vers la même date, les recherches occultes, qu’ils ont si âprement dénoncées, bénéficient d’une faveur nouvelle ». Selon lui, la coïncidence n’est pas fortuite : « Plus s’acharne l’esprit critique et plus s’affirme le besoin de croire ». L’« Avant-propos » de La Comédie humaine en témoigne : en même temps qu’il met au jour les soubassements scientifiques de son œuvre, bâtie sur l’histoire naturelle de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire, Balzac, pétri des théories illuministes de la fin du xviiie siècle, proclame sa volonté de populariser dans ses romans « les prodiges de l’électricité qui se métamorphose chez l’homme en une puissance incalculée », « le magnétisme animal », ou encore « les belles recherches de Le Gall ».

En outre, la littérature et les arts montrent un intérêt croissant pour des phénomènes médicaux situés au cœur des recherches neurologiques et psychologiques naissantes mais dont l’existence ne cesse de faire débat (chlorose, hystérie et hypocondrie, conséquences de la masturbation, etc.). C’est dans ces maladies aux contours lâches et aux symptômes flous que puisent les écrivains réalistes et naturalistes pour composer de véritables études de cas. Ainsi dans Germinie Lacerteux des frères Goncourt.

Les communications pourront donc s’interroger sur l’articulation entre science et « folles croyances » (accréditation, rejet, anticipation, etc.). Elles pourront également étudier les modalités de représentation de cas médico-psychologiques sujets à caution ou bien de phénomènes scientifiques imaginaires.

Registres et genres des « folles croyances »

Le positivisme et les diverses réactions qu’il suscite ouvrent la voie à plusieurs tendances génériques dans lesquelles s’épanouissent préférentiellement les « folles croyances » à l’œuvre au xixe siècle. D’un côté, les écrivains cherchent à développer les potentialités imaginatives de la science : comptant sur la découverte future de ce que Camille Flammarion appelle des « forces surnaturelles inconnues », physiques ou psychiques, ils composent des œuvres reposant sur des présomptions qui font l’objet de folles croyances scientifiques. C’est la naissance du « merveilleux scientifique », dont l’amplitude générique peut englober aussi bien la littérature magnétique et spirite que le roman d’anticipation ou la féérie. De l’autre, l’ébranlement progressif des certitudes positivistes conduit à l’émergence du genre fantastique, qui exploite les failles de la science pour faire surgir au sein d’un monde prétendument rationnel des phénomènes mystérieux et inquiétants sur lesquels achoppent les enquêtes savantes. C’est dans ce mouvement que s’inscrivent par exemple les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Littérature d’imagination scientifique et récit fantastique se situent ainsi de part et d’autre du registre merveilleux, qui suscite tantôt la surprise et l’émerveillement, tantôt l’effroi et l’angoisse. Dans les deux cas, il s’agit pour l’écrivain de « faire croire », c’est-à-dire d’engager le lecteur à adhérer à l’existence de phénomènes scientifiquement indémontrables.

L’invasion de la science conduit en outre, par réaction, à la résurgence de genres littéraires anciens : contes de fées, mythes antiques, récits hagiographiques, et légendes folkloriques sont en effet utilisés par les écrivains romantiques tout autant que par la littérature fin-de-siècle comme réservoirs de croyances capables de réenchanter un monde désormais privé de poésie et de magie. C’est le cas de George Sand, qui conjugue les ressources du conte de fées et des croyances paysannes dans son roman champêtre La Petite Fadette. C’est contre toutes ces « folles croyances », qu’elles soient merveilleuses, fantastiques ou légendaires, que se forgent le réalisme puis le naturalisme, qui mobilisent à leur encontre un registre satirique et sceptique destiné à mettre fin aux superstitions nostalgiques qui appartiennent à une époque révolue.

Selon qu’ils se livrent à la défense et à l’illustration de folles croyances, légendaires ou scientifiques, ou bien qu’ils en font le procès, poètes, romanciers et dramaturges assument alternativement la mission du mage ou bien celle du savant. En fonction de ses convictions idéologiques, l’écrivain peut être considéré comme un prophète ou un censeur de la science, il se fait défenseur ou inquisiteur du surnaturel.

Les communications pourront se consacrer à l’étude d’un genre littéraire né de la mise en fiction de ces « folles croyances ». Elles pourront également étudier les ressources littéraires employées pour créer une illusion référentielle à même de « faire croire ». Les travaux pourront par ailleurs s’intéresser aux différents éthè adoptés par les écrivains de l’époque pour restituer littérairement ces « folles croyances ».

Encourager ou rationaliser les « folles croyances » : religion et superstitions

On le sait – des travaux comme ceux de l’historien Gérard Cholvy l’ont montré – l’Église tente elle aussi durant tout le siècle de lutter contre les « folles croyances ». Face aux superstitions se dresserait en effet le dogme catholique, croyance autorisée et officielle. À l’intérieur même de l’espace religieux s’opposent toutefois ceux qui veulent donner une vision rationnelle du catholicisme susceptible de plaire à la bourgeoisie et ceux pour qui les miracles et les mystères doivent préserver l’authenticité et la grandeur de la foi chrétienne. Barbey d’Aurevilly n’aura ainsi de cesse de répéter que « le Catholicisme, cette sublime synthèse qui peut embrasser tout, n’explique pas tout, car tout ne peut pas, et ne doit pas être expliqué ».

Par ailleurs, si les croyances religieuses semblent encore bien établies, des écrivains anticléricaux, exploitant « la zone incertaine entre magie et religion » (« the uncertain ground between religion and magic » comme l’écrit Eugen Weber), tentent de saper le pouvoir temporel de l’Église en exhibant la part d’irrationnel qui la sous-tend. C’est par exemple le cas d’Ernest Renan, qui réduit les pouvoirs thaumaturgiques du Christ à de simples miracles psychologiques dans La Vie de Jésus. Pour reprendre l’image évangélique, plus de « vierges sages » ! L’histoire de la religion chrétienne serait jalonnée de leurs consœurs, les « vierges folles » et de leurs pendants masculins.

Les propositions pourront s’interroger sur la réversibilité de la représentation des croyances démentes en lien avec le religieux. Elles pourront également s’intéresser aux modalités littéraires de représentation des « folles croyances » catholiques (miracles, extases, visions).

Se souvenir des « folles croyances » : le travail de l’Histoire

En inventant l’historiographie moderne, la première moitié du xixe siècle suscite un regain d’intérêt pour l’Histoire, comme en témoigne le succès des cours de Guizot et de Michelet, en même temps qu’elle encourage le goût déjà prononcé du public pour les grands récits. S’installe dès lors un engouement durable pour les romans historiques, dont Walter Scott se fait le chef de file, et qui font resurgir de grandes figures héroïques cristallisant les fantasmes d’une époque. Le xixe siècle est également propice à l’apparition d’une forte tendance médiévaliste, qui conduit à l’évocation répétée d’un « Moyen Âge de carton et de terre cuite », fustigé dès 1835 par Théophile Gautier dans sa préface à Mademoiselle de Maupin.

La « fabrique du Moyen Âge » à laquelle se livrent les écrivains de l’époque, ainsi que la résurrection d’âges d’or largement réinventés contribuent à faire des « folles croyances » des siècles passés l’objet d’une fascination ambivalente. Les écrivains de l’époque se partagent en effet entre indignation devant des convictions considérées comme contraires à la raison et nostalgie pour de belles illusions perdues. Ainsi, Ivanhoé, best-seller européen de Walter Scott, hésite entre la critique véhémente de l'obscurantisme d'un Moyen Âge pétri de violence et de superstitions, et l'admiration pour des vertus morales et guerrières disparues au xixe siècle.

Les travaux pourront s’interroger sur les différences de représentation des « folles croyances » selon qu’on se trouve dans l'historiographie ou dans la fiction historique. Ils pourront également se demander à quelles histoires de l’Histoire croient les écrivains et historiographes du xixe siècle.

Modalités de soumission

Les propositions de communication, de 400 mots maximum, accompagnées d’une notice bio-bibliographique, doivent être envoyées à contact.doctoriales.serd@gmail.com

avant le 31 décembre 2017.

Les réponses seront communiquées courant janvier.

Comité de sélection

  • Manon Amandio (Université Paris Nanterre)
  • Amandine Lebarbier (Université Paris Nanterre)
  • Magalie Myoupo (Université Paris Diderot)
  • Anne Orset (Université Paris Sorbonne)
  • Marie-Agathe Tilliette (Université Paris Nanterre)

Bibliographie indicative

Bénichou, Paul, Romantismes français, Paris, Gallimard, « Quarto », 2004.

Bernard-Griffiths, Simone, Glaudes, Pierre, et Vibert, Bertrand, (dir.), La Fabrique du Moyen Âge, Représentations du Moyen Âge dans la culture et la littérature françaises du xixe siècle, Paris, Honoré Champion, 2006.

Bernard-Griffiths, Simone, et Bricault, Céline (dir.), Magie et magies dans la littérature et les arts du xixe siècle, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2011.

Blondel, Christine, et Bensaude-Vincent, Bernadette (dir.), Des savants face à l’occulte, 1870 -1940, Paris, Éditions la Découverte, 2002.

Carroy, Jacqueline, Hypnose, suggestion et psychologie. L’Invention de sujets, Paris, Presses universitaires de France, 1991.

Castex, Pierre-Georges, Le Conte fantastique en France de Nodier à Maupassant, Paris, José Corti, 1951.

Charle, Christophe, Histoire sociale de la France au xixe siècle, Paris, Le Seuil, « Points Histoire », 1991.

Cholvy, Gérard, Christianisme et société en France au XIXe siècle (1790-1914), Paris, Le Seuil, « Points Histoire », 2001.

Darnton, Robert, La Fin des Lumières. Le Mesmérisme et la révolution [1968],Paris, Perrin, 1984.

Durand de Gros, Joseph-Pierre, Le Merveilleux scientifique, Paris, Alcan, 1894.

Edelman, Nicole, Les Métamorphoses de l’hystérique, Paris, La Découverte, 2003.

Edelman, Nicole, Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France. 1785-1914, Paris, Albin

Michel, « Histoire », 1995.

Kendrick, Laura, Mora, Francine, et Reid, Martine (dir.), Le Moyen Âge au miroir du xixe siècle, Paris, L’Harmattan, 2003.

Michel, Pierre, Un mythe romantique. Les Barbares, 1789-1848, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1981.

Weber, Eugen, La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, Paris, Pluriel, 2011.

Lieux

  • Université Paris-Diderot - 5 rue Thomas Mann
    Paris, France (75013)

Dates

  • dimanche 31 décembre 2017

Mots-clés

  • croyance, dix-neuvième siècle, littérature, histoire littéraire

Contacts

  • Manon Amandio
    courriel : contact [dot] doctoriales [dot] serd [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Manon Amandio
    courriel : contact [dot] doctoriales [dot] serd [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Les « folles croyances » du XIXe siècle », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 26 octobre 2017, http://calenda.org/418640