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Collectes sensorielles

Sensorial data - ethnological data in museums

La collecte ethnographique dans les musées de société

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Publié le mardi 14 novembre 2017 par Céline Guilleux

Résumé

L'idée de ce séminaire est d'envisager la manière dont les expériences sensorielles peuvent être captées et restituées et à quelles conditions elles peuvent être mises en musée, exposées voire patrimonialisées. Comment l’institution muséale peut-elle traduire l’importance du toucher avec des objets mis à distance ? Que conserver et partager pour énoncer un savoir sur des saveurs ou des odeurs ? De quelles transformations et de quels artifices les collecteurs, les conservateurs et les chercheurs doivent-ils user pour parvenir à transcrire et transmettre les sens ? 

Annonce

Cycle de séminaires du Pôle Recherche-Musée 2015-2018

Direction

  • Véronique Dassié,
  • Aude Fanlo,
  • Cyril Isnart,
  • Florent Molle

Argumentaire

Le projet de collecte ethnographique est aujourd’hui au cœur d’enjeux complexes qui interpellent la relation recherche-musée dans notre société.

La sélection d’un objet au nom de l’ethnographie pose en effet de nouvelles contraintes aux professionnels du patrimoine. Il ne s’agit plus pour eux de se contenter de rassembler des vestiges éparts qui ont échappé aux vicissitudes du temps mais de savoir identifier au sein d’un ensemble incommensurable ce qui est digne d’être conservé, autrement dit, à la manière de l’ethnographe qui « sécrète en quelques sorte ses propres sources » (Fabre 1992 : 40), exsuder le patrimoine de demain. Mais comment repérer au sein d’une production de traces infinie ce qui pourra faire patrimoine pour la postérité ? La difficulté est d’autant plus flagrante, concernant des objets ordinaires et contemporains pour lesquels une lecture patrimoniale n’est pas toujours partagée.

Le recul offert par les musées d’ethnographies hérités du XIXe siècle révèle en outre la difficulté à anticiper les usages à venir des collections constituées. Les documents produits lors d’une enquête, autrefois considérés comme annexes et accessoires, ont par exemple pris aujourd’hui une valeur patrimoniale nouvelle. De nouveaux enjeux, éthiques et politiques, amènent qui plus est à penser différemment la place des témoins et des images produites à l’occasion d’une collecte. Ceci pose donc la question du réemploi des collectes réalisées et de la réinterprétation de collections anciennes.

Tout cela amène à considérer le processus de collecte, de l’identification de l’objet ethnographique à son entrée dans une collection muséale, non seulement dans sa mise en œuvre factuelle, qui implique la rencontre d’acteurs d’horizons divers, mais aussi comme un enjeu d’avenir qui nécessite l’anticipation d’intérêts et de contraintes non prévisibles.

Ce séminaire propose donc d’explorer la démarche dans ses multiples aspects.

Il s’agira d’une part de porter attention à des collectes en action et de reconstituer avec minutie la manière dont elles s’orchestrent (acteurs et institutions impliqués, réseaux mobilisés, documents et outils utilisés, financements qui les soutiennent). D’autre part, la question des contextes, géographiques, politiques, historiques, éthiques et scientifiques sera également prise en compte. Ils s’agit de repérer des manières différentes, non seulement de collecter mais aussi de penser l’utilité et le bienfondé d’un fonds muséal.

Les séances du séminaire, dans une perspective comparative et de regards croisés entre chercheurs et conservateurs, abordent ces aspects à partir d’études de cas afin de tenter de repérer les principes qui ordonnent la mise en œuvre de la collecte. Dans cet objectif, le séminaire met en débat la pratique de collecte menée par les musées d’ethnographie et de société, depuis l’origine de la constitution des collections jusqu’aux pratiques contemporaines en Europe et sur le pourtour Méditerranéen. 

Les séances, bis-annuelles, se déroulent en alternance au MuCEM et à la MMSH 

Programme

  • 9h : Accueil (cafétéria de la MMSH)
  • 9h15 Véronique Dassié (anthropologue, IDEMEC - CNRS-Université Aix-Marseille), Introduction : collecter les sens
  • 9h30 : Joël Candau (anthropologue, Pr. Université Côte d'Azur, Laboratoire d'Anthropologie et de Psychologie Cognitives et Sociales (EA 7278)), Les expériences sensorielles : singulières, ma non troppo
  • 10h30 Mathilde Castel (doctorante Esthétique et sciences de l’art, CERLIS, Université Paris Sorbonne Nouvelle), Pour une expertise olfactive muséale : Une recherche expérimentale au musée du Quai Branly.
  • 11h30 : Discussions

12h-13h30 Repas

  • 13h30 Boris Raux (artiste plasticien, exposition jusqu'au 30 mars - La Douche Froide –Musée International de la Parfumerie - Grasse – France), Une grenouille cachée au fond du placard : approche artistique de la collecte olfactive
  • 14h30 Virginie Kollmann-Caillet (conservatrice du patrimoine, musée du peigne et de la plasturgie, Oyonnax), Le musée en quête de sens
  • 15h30 : Discussions

Résumés

  • Joël Candau : Les expériences sensorielles : singulières, ma non troppo

Le caractère phénoménologique de nos expériences sensorielles – les qualia ou « l’effet que cela fait » - est souvent mis en avant pour arguer de la difficulté voire de l’impossibilité de leur partage. De cette irréductible singularité, il s’ensuivrait que, en tant qu’objet de recherche, ces expériences se déroberaient en grande partie au regard des sciences sociales, vouées à l’étude des formes du partage.

Sans nier la subjectivité inhérente à toute sensation, je soutiendrai qu’elle n’est en rien incompatible avec un partage robuste de savoirs et savoir-faire sensoriels, que ce soit lors de l’apprentissage par les sens (nous connaissons le monde par leur intermédiaire) ou lors de l’apprentissage des sens (nous développons, plus ou moins, nos compétences sensorielles). Dès lors, ces deux types d’apprentissage, constitutifs de cultures sensorielles, sont non seulement des objets légitimes pour les sciences sociales, mais ils se prêtent également à la collecte, la conservation et l’exposition à des fins muséographiques et pédagogiques.

Dans cette perspective je soutiendrai, en guise de conclusion, que l’anthropologie gagnera à être attentive dans les années qui viennent à toutes les innovations dans le domaine des technologies et des arts olfactifs, riches d’informations sur les relations entre sens et société.

  • Boris Raux : Une grenouille cachée au fond du placard : approche artistique de la collecte olfactive

Ma démarche artistique s’est particulièrement développée autour de l’introduction de la dimension olfactive dans la pratique artistique contemporaine.

J’introduirai mon approche personnelle et je montrerai que parfois la collecte d’objets olfactifs a dépassé le stade préparatoire pour devenir directement œuvres (la fin de journée) ou partie d’œuvres (la réserve des épithéliums). Collecter devient même parfois le dispositif créatif de l’œuvre (latent(e)).

Non sujettes aux impératifs méthodologiques scientifiques, ces diverses collectes restent fortement intuitives et personnelles. Cependant ces collectes sont, en pratique, plus orientées que nous pouvons le croire. En effet,  elles répondent à la contrainte d’un impératif productif dont l’objectif sous-jacent est d’en extraire les matières premières nécessaires à la construction d’une expression formelle qui, elle-même, n’est pas exempt de partis pris artistiques.

Je tenterai d’expliciter donc quels ont été les miens au sein de ma production artistique. Cela nous permettra peut-être de mieux déterminer les contraintes inhérentes à toutes collectes sensorielles au sein d’un processus artistique.

La production artistique repose sur une logique de réappropriation du monde sensible. En affichant explicitement la subjectivité de son auteur, une œuvre d’art induit également une réappropriation de la part du public ce qui a pour objectif d’induire une critique dynamique et une reconstruction du processus de l’œuvre et à l’œuvre.

Les odeurs, si elles ne sont pas confondues avec des odorants, se déterminent au fil de nos expériences individuelles. Hors milieu très spécialisé, Il n’y a pas ou peu de culture olfactive commune et encore moins d’apprentissage collectif. L’approche artistique fait écho au subjectivisme des odeurs cependant elle court le risque de s’enfermer dans une mise en abyme autofictionnelle s’il n’y a pas partage d’expérience au sein du public. Cela ne permet non pas d’attendre une réalité objective mais plus un faisceau de réalités perçues qui nous permettent  individuellement de mieux tester la solidité de nos repères olfactifs. Dès lors, il me semble primordiale de travailler à la médiatisation de la dimension olfactive au sein même de l’écriture formelle de l’œuvre d’art en contournant la dimension olfactive avec les autres dimensions sensorielles d’une part et d’autre part, au sens du dispositif artistique en favorisant un échange collectif autour de cette expérience polysensorielle. Dès lors, il semble possible de reconstituer un socle, un sens commun à l’expérience olfactive et donc de dessiner de nouvelles formes de sociabilisation.

  • Mathilde Castel : Pour une expertise olfactive muséale : Une recherche expérimentale au musée du Quai Branly

En 1998, Bénédicte Rolland-Villemot[1] évoquait dans un article paru dans La lettre de l'OCIM les problématiques attenantes à la conservation des collections ethnographiques. A l'origine de ces dernières, les modalités de collecte. Achats forcés, réquisitions, pillages ont en effet pour répercutions la destruction d'informations inestimables : « les objets arrivent donc incomplets dans les musées, dépouillés de leur signification première. » Du manque de documentation lors de la collecte découlent des modalités de conservation préventive peu adaptées, qui engendrent à leur tour un état de dégradation précoce ainsi qu'à terme, la disparition progressive des collections ethnographiques. Les analyses scientifiques actuellement réalisées en laboratoire ne permettant pas une « connaissance physique totale de l'objet », comment peut-on envisager de pallier le manque de documentation constaté ?

En rappelant le monopole du sens de la vue aux fondements de la société occidentale, dont l'institution muséale est elle-même issue, nous postulons qu'une expertise principalement basée sur l'observation des objets ne peut que manquer les informations contenues dans leurs autres dimensions.

Partant du postulat que les objets ethnographiques pourraient particulièrement se prêter à l'exercice, une série de consultations olfactives a été réalisée dans les collections du musée du Quai Branly au cours de l'année 2015-2016. Cette recherche espérait parvenir à établir un ensemble de référents odorants permettant la réalisation d'une expertise olfactive des collections ethnographiques. Ceci afin d’obtenir un supplément d'informations sans avoir à intervenir physiquement sur les objets. A terme, cette initiative pourrait conduire à la définition d'un protocole de collecte sensorielle qui serait à mettre en application directement sur le terrain.

[1] ROLLAND-VILLEMOT Bénédicte, « Les spécificité de la conservation-restauration des collections ethnographiques », La lettre de l'OCIM, n°56, 1998, p.16.

  • Virginie Kollmann-Caillet : Le musée en quête de sens

Le monde des musées s’ouvre comme jamais à de nouveaux modes de perception pour la découverte de ses collections. Après des décennies forgées sur une approche plus intellectuelle que sensible expressément orientée sur le sens de, on constate une  multiplication des actions de médiation  en faveur d’une prise en compte globale de la personne, dans sa relation au corps. L’expérience artistique ne se lit plus, ne se voit plus, elle se doit d’être synestésique.

Mais dans cette profusion d’expériences, comment rester dans le juste sans basculer dans un évènementiel factuel et artificiel ? De quoi est-il question : d’une ouverture nécessaire à la compréhension d’une œuvre, ou d’un artifice pour mieux capter un public empêché ?

Les collections sont comme des référentiels, qu’il convient de réinterroger au fil du temps. Dans le contexte actuel, les musées tentent de développer du sens au sein de l’exposition  en tendant vers une appréhension plus élargie de l’œuvre. Mais en amont d’une proposition médiatique au public, ne faut-il pas avoir la capacité à prendre conscience du sensoriel dans la phase de collecte, de recherche et se poser la question de la pertinence ou non d’une conservation et/ou d’une restitution ?

Lieux

  • Salle Duby, rez-de-Chaussé, Maison méditerranéenne des Sciences de l'Homme - 5 rue du Château de l'Horloge
    Aix-en-Provence, France (13090)

Dates

  • vendredi 24 novembre 2017

Mots-clés

  • musée, collecte, sens, patrimoine, ethnographie, odorat, goût, toucher

Contacts

  • Véronique Dassié
    courriel : lionver [at] club-internet [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Véronique Dassié
    courriel : lionver [at] club-internet [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Collectes sensorielles », Journée d'étude, Calenda, Publié le mardi 14 novembre 2017, http://calenda.org/421817