AccueilDoctrine de sécurité nationale en Amérique latine : repenser les concepts dans le cadre des logiques impériales

Doctrine de sécurité nationale en Amérique latine : repenser les concepts dans le cadre des logiques impériales

The doctrine of national security in Latin-America - rethinking concepts within the framework of imperial logics

*  *  *

Publié le lundi 27 novembre 2017 par Céline Guilleux

Résumé

En ce début du XXIe siècle, la question sécuritaire revient une fois de plus au centre des préoccupations gouvernementales. Héritage d’un passé colonial, elle pose avec acuité le problème du maintien de l’ordre et de la représentation de l’ennemi intérieur. Vieille d’un demi-siècle, elle puise ses racines dans les questions coloniales et relève de logiques impériales, en particulier dans le cadre de l’essoufflement des empires européens, après la seconde guerre mondiale. La pensée militaire contemporaine émerge des combats menés, à cette époque, pour le maintien des empires européens et la défense de l’Occident démocratique et chrétien.

Annonce

Argumentaire

En ce début du XXIe siècle, la question sécuritaire revient une fois de plus au centre des préoccupations gouvernementales. Héritage d’un passe colonial, elle pose avec acuité le problème du maintien de l’ordre et de la représentation de l’ennemi intérieur. Vieille d’un demi-siècle, elle puise ses racines dans les questions coloniales, en particulier dans le cadre de l’essoufflement des empires européens, après la Seconde Guerre mondiale. Si aujourd’hui elle s’inscrit dans le cadre de la lutte contre le terrorisme islamiste, il n’en reste pas moins qu’elle a revêtue dans le temps différentes significations et s’est d’abord imposée comme une préoccupation majeure des États dans le cadre de la Guerre Froide, ou les dirigeants s’interrogeaient sur leur dépendance ou, au contraire, sur leur autonomie a l’égard de la politique de sécurité et de défense élaborée soit au Pentagone soit au Kremlin. Dans un cas comme dans l’autre, il s'agissait de mobiliser la nation et/ou le peuple souverain - au moins historiquement - contre un "impérialisme prédateur" en faisant appel a un imaginaire - souvent fantasme - de l’ennemi qui ne trouvait plus seulement a l’extérieur des frontières mais qui avait gangrené le corps social de l’intérieur. Cette construction discursive de la menace justifiait en retour une logique d’obéissance due a l’autorité qui ne pouvait souffrir le moindre questionnement. Pour les pays du bloc capitaliste, dits "libres", l’idéal de civilisation occidentale démocratique et chrétienne était mis en péril par l’avancée du ≪ mouvement communiste international ≫dont l’objectif final était la conquête du monde et l’imposition de l’ordre communiste athée oriental.

Repenser la question sécuritaire en Amérique latine depuis le mitan du XXe siècle revient donc à revisiter - de manière critique ou non - la doctrine de sécurité nationale et ses avatars. En effet, des le lendemain des coups d’Etats qui ont mis au pouvoir les militaires, politologues et historiens se sont intéressés au système de pensée élaboré et codifie dans les écoles de guerre. La doctrine de la sécurité nationale est alors la formule qui revient de façon constante pour exprimer une préoccupation dominante a l’égard du pouvoir militaire. La DSN reste pourtant attachée a l’image que lui a façonnée le prêtre Joseph Comblin au début des années 70, dans son livre Le pouvoir militaire en Amérique latine. Théologien de la libération enseignant au séminaire de Recife, situe dans le brûlant Nord-Est brésilien, Comblin a voulu fournir a tous ceux qui combattaient les dictatures une clé pour comprendre le comportement de leurs adversaires. La sécurité nationale, telle que définie par l’auteur, est moins une doctrine qu’une idéologie et, au demeurant, ce qui importe pour lui est de connaître son véhicule plus que son contenu : elle trouverait son origine dans les armées états-uniennes et dans le désir des dirigeants sud-américains d’affirmer leur appartenance a l’Occident.

Si l’auteur voit juste en ce qui concerne l’importance de la politique étrangère de Washington dans la définition des priorités de sécurité et défense en Amérique latine, il ignore l’origine véritable de la sécurité nationale. Issu d’un imaginaire colonial, la DSN est profondément marquée par une lecture des relations de pouvoir propres aux guerres coloniales : la pensée militaire contemporaine émerge des combats pour le maintien des empires européens. Les officiers les plus engagés dans la lutte contre les mouvements insurrectionnels au Vietnam, en Algérie, au Cameroun, en Malaisie et a Madagascar sont les pionniers d’une représentation du monde très attachée a l’idée de défense de l’Occident démocratique et chrétien. Ils s’appuient sur un corpus de textes qui codifie le comportement militaire dans l’intention de mener un combat a mort pour la défense de l’empire. La pensée militaire nourrit ainsi la réflexion politique sur les instruments de domination impériale et se concentre sur l’analyse des répertoires de gouvernance et de domination impériale. Bien que la sécurité nationale soit le fruit de la synthèse de différents courants de pensée, souvent élabores dans le feu de l’action et retravailles à l'aune des contextes nationaux, on pourrait dire cependant en inversant la formule de Clausewitz que la politique devient la poursuite de la guerre par d'autres moyens. Cette doctrine, a donne lieu a la naissance de nombreux concepts, tel que "autoritarisme (oppose au totalitarisme)", "État bureaucratique autoritaire", "lutte contre l’impérialisme soviétique" ou "contre-révolution", qu'il conviendra d'examiner de manière critique et d'historiciser.

Tout comme d'autres domaines de la connaissance historique et sociale, l'historiographie des dictatures de sécurité nationale a suivi une logique d'internationalisation croissante. Les premiers auteurs à s’intéresser au pouvoir militaire avaient eux-mêmes combattus les militaires, parfois armes a la main. Issu d’un milieu militant, les premiers spécialistes ont construit leur carrière d’abord en exil, en France, aux États-Unis, au Royaume-Uni, et ont contribue a fonder des écoles de pensée, a Sciences Po, autour d’Alain Rouquié, ou a Yale, autour d’Alfred Stepan. De fait, la production bibliographique sur les dictatures et les militaires a plus que triple depuis le début des années 2000, sous l’impulsion des mouvements issus de la société civile, souvent en lien avec les Commissions de Vérité, Justice et Paix. Cependant comme le suggère l’historien brésilien Celso Castro : nous en savons beaucoup sur les organisations de lutte contre la dictature, telle Tortura Nunca Mais, que sur la vision des militaires, c’est-a-dire de ceux qui ont organise et commande les opérations de répression et et de leurs allies civils qui ont repense totalement l’État et ses institutions, reste mal connue.

Cette récente historiographie souligne certains aspects de ces régimes qui sont aussi de nature transnationale, comme la collaboration des organes de répression des différents gouvernements dictatoriaux du Cône Sud, le Plan Condor. D'un point de vue institutionnel, de nombreux efforts ont été réalises pour mettre en relation les chercheurs-euses de différents pays latino-américains et européens. qui travaillent sur cette problématique. L'organisation de colloques, de publications et de cours de deuxième et troisième cycle ont permis de développer la dimension transnationale de ces dictatures, de mettre en œuvre des stratégies d'analyse comparatives et créer des réseaux – plus ou moins formalises – constitues par des personnes de différentes nationalités. Certainement favorises par l’intégration latino-américaine de plus en plus importante a partir de la première décennie du siècle XXI - qui a entraîne une augmentation de la circulation de chercheurs-euses et d’étudiants entre les universités des pays du Cône Sud –, ces processus d’échanges - du moins au sein des groupes les plus dynamiques - ont permis la création d'un arsenal conceptuel et d'un socle d'analyses communs, qui transcendent les origines nationales des chercheur-euses.

Partant de ce constat, nous proposons la tenue d'une journée d’études qui s'interrogera sur l’intérêt et l’adéquation des concepts généralement utilises pour définir les régimes dictatoriaux argentin, brésilien, chilien et uruguayen. Il s'agira de revenir sur les lectures plurielles des outils de légitimation et sur les doctrines qui justifient l’action politique des militaires. Les questions suivantes sous-tendront nos débats : Les concepts mentionnes ci-dessus et désormais classiques sont-ils encore des outils pertinents ? Est-il possible de forger de nouvelles catégories analytiques au vu de la connaissance accumulée sur ces régimes lors des deux dernières décennies ? Existe-t-il une/des catégories capables d'embrasser les expériences nationales ou bien les différences entre chacun des cas nationaux exigent-ils le développement de catégories spécifiques a chacun d'entre eux ?

Quelle doit être l'importance dans ces définitions des réglés institutionnelles, organisationnelles et légales des dictatures, des reformes constitutionnelles lorsqu'elles ont existe, des types de rapport entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, et la survivance - dans certains cas, de liens entre l’exécutif et le législatif ? Quels ont été les modalités d'administration de la terreur d’état ? Quelle a été la pertinence heuristique des stratégies économiques et sociales – principalement développementales ou néo-libérales – adoptées dans chaque cas ? Cette dernière question en a soulevé une autre relative a la relation entre militaires et non-militaires au sein des différents régimes, car les secteurs économiques, industriels et financiers ont très souvent été confies a des technocrates sans lien direct avec l’armée. Est-il plus pertinent de parler de régimes militaires ou bien faut-il privilégier l’idée de régimes civil-militaires ? Comment tous ces facteurs se combinent-ils - ou pas - entre eux ? Loin d’être exhaustives, ces questions guideront une nécessaire réflexion théorique et conceptuelle.

Programme

  • 9h / Accueil des participants et du public
  • 9h15 / présentation de la journée d'études
  • 9h30 / Rodrigo Nabuco de Araujo (Maître de Conférences, Université de Reims Champagne-Ardenne) "La généalogie coloniale des doctrines de la sécurité nationale dans le Cône Sud".
  • 10h15 / Encarnación Lemus López (Catedrática Historia Contemporánea, Universidad de Huelva) "Guerra civil" e implantación del "Nuevo Régimen" en Chile"
  • 11h15 / Manuel Talamante (Doctorant, Université Toulouse Jean-Jaurés / FRAMESPA - UMR 5136)"Aproximaciones historiográficas para el análisis de una Dictadura del Cono Sur. El caso de Uruguay (1973-1985)"12h -

14h / Pause déjeuner

  • 14h / Maud Chirio : (Maîtresse de conférences, Université Paris - Est Marne-la-Vallée / Centre de Recherches sur le Brésil Colonial et Contemporain - CRBC/EHESS)« Idéologie, doctrine, culture politique : l’évolution des catégories mobilisées pour pensée la dictature brésilienne »
  • 14h45 / Daniel Lvovich (Catedrático Historia Contemporánea, Universidad Nacional del General Sarmiento) Autoritarismo, nacionalismo, fascismo y Doctrina de la Seguridad Nacional en el debate sobre las dictaduras del Cono Sur latinoamericano de la segunda mitad del siglo XX

15h30 / Pause café

  • 16h / Stéphane Boisard (Institut Universitaire J.F. Champollion / Equipe TCF / FRAMESPA - UMR 5136) Synthèse et débat autour de "Logiques d'empires et dictatures de sécurité nationale : aspects politiques et économiques"

17h30 : Fin

Lieux

  • Maison de la recherche (salle E 412), Université de Toulouse - Jean-Jaurés - 5 Allées Antonio Machado
    Toulouse, France (31)

Dates

  • mercredi 06 décembre 2017

Mots-clés

  • Amérique latine, dictature, doctrine, sécurité nationale, logique impériale

Contacts

  • Stéphane Boisard
    courriel : boisard [dot] uft [at] protonmail [dot] com

Source de l'information

  • Stéphane Boisard
    courriel : boisard [dot] uft [at] protonmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Doctrine de sécurité nationale en Amérique latine : repenser les concepts dans le cadre des logiques impériales », Journée d'étude, Calenda, Publié le lundi 27 novembre 2017, http://calenda.org/423199