AccueilPenser le transgenre dans les populations amérindiennes d'Amérique latine

Penser le transgenre dans les populations amérindiennes d'Amérique latine

Thinking transgender in the Amerindian populations of Latin America

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Publié le jeudi 30 novembre 2017 par Céline Guilleux

Résumé

Cette journée d’étude a pour objectif d’amorcer la réflexion sur le phénomène du transgenre parmi les populations amérindiennes d’Amérique latine. Encore peu explorées, les expériences du genre qui échappent à la bi-catégorisation et créent des manières d’être alternatives sont de plus en plus évoquées dans les ethnographies récentes de cette région, ce qui invite à interroger non seulement leur nature mais aussi les conditions qui ont permis leur émergence ou la visibilisation de leur présence. En privilégiant une approche pragmatique qui met en avant les dimensions relationnelles, esthétiques et performatives du (trans)genre, cette journée d’étude examinera les différentes manières dont les Amérindiens négocient, subvertissent et habitent les règles du genre.

Annonce

Argumentaire

Alors que les figures transgenres parmi les nations autochtones d’Amérique du Nord ont très tôt éveillé l’attention des anthropologues et ont fait objet de nombreuses publications (par exemple Callender et Kochems 1983, Blackwood 1984, Williams 1986, Fulton et Anderson 1992, Epple 1994, Goulet 1996, Roscoe 1998), les expériences transgenres restent largement moins connues dans le contexte amérindien d’Amérique centrale et méridionale et en particulier dans celui du bassin amazonien où elles ne définissent pas une catégorie sociale spécifique. Les expériences du genre qui échappent à la bi-catégorisation et créent des manières d’être alternatives sont pourtant de plus en plus évoquées dans les ethnographies récentes des basses terres, ce qui invite à interroger non seulement leur nature mais aussi les conditions qui ont permis leur émergence ou la visibilisation de leur présence. 

Cette journée d’étude, qui réunit cinq anthropologues travaillant sur des terrains différents, a pour objectif d’amorcer la réflexion sur le phénomène du transgenre parmi les populations amérindiennes d’Amérique latine. En privilégiant une approche pragmatique qui met en avant les dimensions relationnelles, esthétiques et performatives du (trans)genre, elle explorera les différentes manières dont les Amérindiens négocient, subvertissent et habitent les règles du genre. Mis à part le fait d’être plus en cohérence avec les concepts amérindiens du corps et de la personne, l’approche relationnelle du genre permet d’en faire un outil analytique pour explorer, en-deçà des notions locales du féminin et du masculin, les différents réseaux relationnels (amitiés, résidences, parentés, LGBT) dans lesquels sont engagées les personnes gender-fluid, et par là, les sociabilités urbaines, les rapports entre les Amérindiens et la société nationale et ceux entre les groupes minoritaires et l’État. Nous nous attacherons en outre à replacer les différentes expériences transgenres – celles anciennes, dont les témoignages remontent au XVIe siècle (Trexler 1995), ainsi que d’autres plus récentes souvent liées à la migration, aux concours de Miss Gay et à la prostitution – dans leur contexte historique, social et politique pour pouvoir mettre en lumière les différents paradoxes et ambiguïtés du rapport entre le genre, la sexualité et le colonialisme. 

Qu’apporte de particulier le terrain amérindien d’Amérique latine à l’étude sur le transgenre ? Dans quelle mesure permet-il de repenser le rapport entre le genre et la sexualité ? Comment les conceptions locales du corps et de la personne modulent-elles les expériences transgenres des Amérindiens ? Comment le transgenre s’articule-t-il avec l’ethnicité, le pouvoir politique, l’éthique, la classe sociale, l’identité sexuelle et le désir ? 

Programme

14h00 Introduction

  • 14h15  Diego Madi Dias (musée du quai Branly) La fonction Omeggid : genre, parenté et résidence dans le système uxorilocal Guna (Panamá)

Cette communication porte sur la dissidence de genre chez les Guna en tant que variation à l’intérieur du système uxorilocal en vigueur dans cette population amérindienne. Tout en m’éloignant d’une conception du genre comme réalité biologique, j’assume une perspective pragmatique/performative de sorte à analyser la production singulière de l’expérience genrée par rapport aux règles de la parenté et de la résidence. Les paires relationnelles féminin/masculin, consanguin/affin, co-résident.e/non-co-résident.e sont ainsi abordées comme des marqueurs sociaux de la différence : ensemble, elles permettent la reproduction de l’ordre genré aussi bien que sa modulation.

  • 14h40  Olivier Allard (Ehess) Identité de genre et sexualité dans le delta de l’Orénoque.

Les Warao du delta de l’Orénoque, à la différence des populations non amérindiennes avec lesquelles ils sont en contact, possèdent le terme « tida-wina » pour désigner les femmes trans (M2F), même s’il est de plus en plus appliqué à des hommes efféminés ou homosexuels, et traduit en espagnol par « maricón ». Dans cette situation de contacts multiples, et dans un contexte d’épidémie de VIH/Sida, je souhaite discuter le rapport entre sexualité et identité de genre (variable suivant les points de vue et au cours du temps), notamment en abordant la concordance attendue entre identité de genre et pratiques sexuelles, et la place de la sexualité dans la définition de l’identité de genre. 

  • 15h05  Magda Helena Dziubinska (lesc/erea) Être sans paraître ou paraître au risque de disparaître ? Quelques éléments sur les expériences transgenres en Amazonie péruvienne.

Les Kakataibo (Amazonie péruvienne) emploient différents termes pour désigner les personnes gender-fluid dont les manières de vivre sont formellement condamnées au village : « tsipë uni » (l’homme sodomisé), « marica » (esp.) ou enfin « kuman ». Kuman est le nom d’un arbre dont le tronc est vide à l’intérieur. « Les homosexuels sont comme le ‘kuman’, ils ont l’air d’un tronc mais ils ont un trou » - m’a-t-on expliqué. Allusion à l’homo-érotisme et au travestissement, cette désignation fait transparaitre une autre qualité que les Kakataibo attribuent aux hommes kuman, à savoir celle du trickster, faiseur de tours et fauteur de troubles (visuels entre autres). Cette communication interrogera l’importance du paraître dans les expériences transgenres en Amazonie péruvienne. Je proposerai de penser la théâtralisation de ces expériences (lors des concours Miss Gay par exemple) à la lumière d’une théorie kakataibo de la personne dans laquelle la tension entre ce qui doit être affiché et dissimulé au regard des autres occupe une place centrale.

15h30  Discussion

16h00  Pause café         

  • 16h30  Victor Cova (Aarhus University) Wilo, Reine de Beauté.

Il est courant d'associer activisme queer, statut socio-économique élevé, et réseaux trans-nationaux. On s’attendrait donc à ce que cet activisme, en Amazonie, soit mené avant tout par des descendants de colons, de classe moyenne, en lien avec des réseaux d’ONG. Pourtant, en Amazonie équatorienne, ce sont des personnes indigènes qui mènent le combat avec peu d’aide extérieure. Je présente ici le parcours d’un activiste travesti shuar, Wilo, en contraste avec celui de lesbiennes colonnes et d’hommes cisgenres shuar aux aspirations de classe moyenne. Il en ressort l’importance centrale des possibilités, contraintes et aspirations économiques dans la genèse et la réalisation de l’activisme LGBT. Là même où il semble le plus « performatif » (élections de reines de beauté trans, défilés de danse), cet activisme est le plus aux prises avec le capitalisme de la frontière coloniale amazonienne. 

  • 16h55  Pascale Absi (ird) Les transgenres de Bolivie et l’État plurinational.

Depuis l’arrivée au pouvoir en 2005 d’Evo Morales, ­­- auto-défini « premier président indigène » du pays -, les collectifs trans ont su jouer des interstices et des ambivalences du projet décolonisateur de l’État bolivien pour obtenir une place sur la scène politique et le vote, en mai 2016, de la Loi dite « d’identité de genre » qui permet de changer l’assignation de sexe à l’état civil sur simple déclaration administrative. Au cours de mon intervention, je souhaite revenir sur le processus qui a permis ces victoires malgré les divergences entre ce que les collectifs transgenres entendent par « décolonisation » et la vision essentialiste du gouvernement qui, dans le but proclamé de rompre avec l’individualisme occidental et le féminisme, interprète le couple hétérosexuelcomme la manifestation naturelle d’un modèle cosmogonique dualiste indigène. Ce processus et la réception de la loi par les personnes transgenres fait également émerger des différences entre les positions de certains dirigeants et la manière dont la plupart des personnes expérimentent au quotidien leur trans-identité.

17h20  Discussion

Lieux

  • Maison Archéologie et Ethnologie, salle 308F du LESC (3e étage) - 21 allée de l’Université
    Nanterre, France (92023)

Dates

  • vendredi 08 décembre 2017

Fichiers attachés

Mots-clés

  • genre, transgenre, Amérique latine, sexualité, amérindien

Contacts

  • Magda Helena Dziubinska
    courriel : dziubinska [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Magda Helena Dziubinska
    courriel : dziubinska [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Penser le transgenre dans les populations amérindiennes d'Amérique latine », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 30 novembre 2017, http://calenda.org/424034