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La solitude : regards et analyses géographiques

Solitude - geographical perspectives and analysis

Revue « Géographie et cultures »

Géographie et cultures journal

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Publié le mardi 09 janvier 2018 par Céline Guilleux

Résumé

Le peintre réaliste américain Edgard Hopper a réalisé de nombreux tableaux montrant des moments de solitude. L’espace lui permet de donner une puissance extraordinaire au caractère énigmatique de la solitude : on pourrait y être, on y a déjà été ! Par la fenêtre de Morning Sun (1952), la lumière du jour éclaire le mur et le lit où est assise une femme, regard fixé vers l’extérieur à travers cette fenêtre qui laisse entrer la lumière. La démarcation entre l’intérieur et l’extérieur a d’évidence disparu, ne reste à voir que l’espace-temps de la solitude.

Annonce

Argumentaire

Le peintre réaliste américain Edgard Hopper a réalisé de nombreux tableaux montrant des moments de solitude. L’espace lui permet de donner une puissance extraordinaire au caractère énigmatique de la solitude : on pourrait y être, on y a déjà été ! Par la fenêtre de Morning Sun (1952), la lumière du jour éclaire le mur et le lit où est assise une femme, regard fixé vers l’extérieur à travers cette fenêtre qui laisse entrer la lumière. La démarcation entre l’intérieur et l’extérieur a d’évidence disparu, ne reste à voir que l’espace-temps de la solitude.

La solitude est un rapport au monde, en cela elle est d’évidence géographique. L’espace, plus concrètement l’imbrication des lieux qui lui donne sa substance, la matérialité de ces lieux, les gens qui s’y trouvent, les choses qui s’y passent, bref toutes ces composantes de l’analyse géographique entrent en jeu dans le dévoilement des situations et des moments de solitude. Ou peut-être que certains agencements de ces composantes permettent la solitude ? Existe-t-il des territoires de la solitude ? Quels sont les lieux (recherchés ?) de la solitude ? Où situer, ou même concevoir, les seuils qui font qu’ici ou là-bas, l’on bascule soudain dans la solitude. Ce numéro de Géographie et Cultures a pour objectif de réunir des textes permettant de prendre la mesure d’une géographie de la solitude sur la base des regards et des analyses géographiques : étude de cas (moments et situations) ; analyse de divers matériaux (la peinture, le roman, la musique – la country ? la photographie, etc.)  ; réflexion et positionnement théoriques (en lien avec d’autres disciplines). Enfin, quels concepts faut-il prendre en compte : la solitude émotionnelle ; la solitude sociale ; la solitude communicationnelle ; la solitude physique  (être seul.e vs être entouré.e) ?[1]

Les géographes se sont peu intéressés à la question de la solitude, même s’il s’agit d’un rapport à l’espace et aux lieux, même s’il s’agit d’un rapport au monde, même si cela concerne l’autre, son regard, et les autres. La mouvance géopoétique s’y est en revanche intéressée : la solitude serait une condition du rapport à la nature et donc fondement d’une (géo)poésis[2]. L’on y cherche et évoque des lieux de solitude : la montagne, le désert, la mer, etc. La question des « traversées » vient du coup à l’esprit. Celle aussi des « promeneurs solitaires » ? Et que dire des nomades ? Par ailleurs, des photographes n’hésitent pas à interpréter leur collection comme l’expression d’une Géographie de la solitude[3] ou encore d’une Géographie intérieure. Entre errance et solitude[4]. En fait, le regard des géographes s’est peut-être plus tourné vers les effets ou les causes de la solitude, comme par exemple l’errance, l’abandon, la détresse, etc. L’on pense aussi à l’anonymat et l’anomie. Les questions de proximité ou encore d’isolement, plus globalement du lien social, ne pourraient-ils pas être revues dans l’ombre portée de la solitude ? Ces questions peuvent se poser à plusieurs niveaux politiques et à plusieurs échelles. Enfin, contribution à la discussion sur la réflexivité, le lien entre la solitude et la recherche, ou les moments de solitude de la recherche, se pose-t-il ?

Dans son plaidoyer pour la Humanistic Geography, Yi-Fu Tuan (1976) avait ouvert une porte pour la prise en compte de la solitude dans l’analyse géographique[5]. Réagissant à l’emprise de l’analyse quantitative en géographie, ce dernier proposait en réaction un programme «  humaniste  » au cœur duquel se trouvait l’expérience de l’espace. Y étaient associés plusieurs concepts : crowdy place (la foule) et la solitude (loneliness ; aloneness) ; inner space (géographie intérieure ?), sense of place, placeless (sans appartenance, mais aussi l’expérience du « dis-placement ») ; placelessness, qui n’est pas la solitude, mais y mène assurément. Soulignant qu’être seul ne veut pas dire ne pas être entouré, il précise que la solitude peut être subie (être isolé.e), mais peut aussi être recherchée (s’isoler). Comme le font peut-être les urbains qui se réfugient en campagne pour fuir le trop-plein de la ville ? Comment se vit la solitude en milieu rural chez les adolescent.es ? En milieu urbain chez les plus âgé.es ?[6] L’analyse géographique du tourisme n’aurait-elle pas quelque chose à dire sur la solitude, comme moteur des voyages, ou encore comme offre de voyages ? Le tourisme de retraite ou du désert serait-il la forme moderne de la géographie des cloîtres ? Et les retraites bouddhistes où l’on ne peut dire un mot ?

Sur un autre registre, on pourra interroger le rôle des réseaux sociaux comme créateur d’entre-deux lieux, soit cette capacité ou illusion d’être à deux endroits en même temps. Depuis des années déjà, le discours sur l’Internet nous promet le monde au bout des doigts, l’on commence à en mesurer les conséquences : les gens sont partout, mais peine à être quelque part ; la solitude prendrait une autre dimension. C’est du moins ce qu’affirme Frank Bruni qui s’est penché sur la corrélation entre les réseaux sociaux et l’augmentation de la solitude sur les campus américains (comme lieu de vie)[7]. Lieux, situations, temporalités sont ainsi peut-être au cœur des géographies de la solitude. Ou de la solitude comme expérience de l’espace ? D’un point de vue théorique, la géographie de la solitude pourrait ainsi être pensé en lien avec la géographie des émotions et donc être conçue comme une géographie non représentationnelle.[8]

Il s’agit ici de quelques exemples, quelques cas, quelques pistes. Nous invitons tout genre de texte, toute analyse sur divers matériaux, toute reconsidération de la pensée et de la pratique géographiques à partir de l’expérience de la solitude, tout examen des conséquences de la solitude, mais aussi peut-être de sa nécessité.

Modalités de soumission et d’évaluation

Les articles (entre 35 000 et 50 000 signes maximum, bibliographie incluse) sont à soumettre à la rédaction de la revue Géographie et cultures (gc@openedition.org)

au plus tard le 21 mai 2018.

Les instructions aux auteur.e.s sont disponibles en ligne : http://gc.revues.org/605

Les articles seront évalués en double aveugle.

Références

[1] Christopher R. Long and James R. Averill, « Solitude: An Exploration of Benefits of Being Alone », The Journal of Theory of Social Behavior, p. 21–44.

[2] Kenneth White, 1978, La résidence de la solitude et de la lumière, Bordeaux, William Blake Ed.

[3] Exposition photo « Géographie de la solitude » de Nicolas Joriot (Galerie Craft Espace). <http://www.competencephoto.com/agenda/26-Dieulefit-Exposition-photo-Geographie-de-la-solitude-de-Nicolas-Joriot-Galerie-Craft-Espace_ae396304.html>

[4] Mélanie Patris, « Lorsque la solitude se fait présente/Parfois pressante/Elle oblige à déplacer le regard/Errance », Géographie intérieure. Entre errance et solitude. <https://www.melaniepatris.com/geographie-interieure>

[5] Tuan Yi-Fu, « Humanistic Geography », Annals of the Association of American Geographers, vol. 66, n° 2 (juin, 1976), p. 266-276.

[6] Betty Havens, Madelyn Hall, Gina Sylvestre et Tyler Jivan, « Social Isolation and Loneliness: Differences between Older Rural and Urban Manitobans », Canadian Journal on Aging/La Revue canadienne du vieillissement, vol 23, n° 2, Summer/été 2004, p. 129-140.

[7]  Bruni, Frank, « The Real Campus Scourge » (fléau), New York Times, 2 septembre 2017.

[8] Pauline Guinard et Benedicte Tardjnek, « Géographie, géographes et émotions », Carnets de géographie. <https://cdg.revues.org/605>

Catégories

Dates

  • lundi 21 mai 2018

Fichiers attachés

Mots-clés

  • géographie, solitude, isolement, espace, rapport au monde, regard

Contacts

  • Emmanuelle Dedenon
    courriel : emmanuelle [dot] dedenon [at] paris-sorbonne [dot] fr

Source de l'information

  • Emmanuelle Dedenon
    courriel : emmanuelle [dot] dedenon [at] paris-sorbonne [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La solitude : regards et analyses géographiques », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 09 janvier 2018, http://calenda.org/428302