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Approches spatiales de la mort/des morts

« Frontières » - Numéro thématique - 2024

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Published on Monday, October 24, 2022

Abstract

La revue Frontières sollicite des propositions d’articles qui traitent des liens entre les approches spatiales et la mort/les morts. Nous souhaitons inscrire ce numéro dans le sillage de la réflexion originale ouverte par la philosophe Vinciane Despret qui, prenant appui sur la sociologie latourienne, s’intéresse aux « modes d’existence » des morts : « leur puissance d’agir, ou plutôt de faire agir, leur capacité à s’imposer de l’“extérieur” traduisent l’effectivité de leur présence ». Nous invitons à une réflexion sur la mort/les morts du point de vue de la frontière, à la fois comme rupture et circulation à travers les dispositifs matériels, discursifs et symboliques mis en place par les vivants pour continuer à vivre. Le numéro pourra également être, dans une perspective plus spécifiquement épistémologique, l’occasion de dresser un bilan des approches spatiales de la mort par l’ensemble des sciences humaines et sociales.

Announcement

Argumentaire

Photographie « Lieu de mémoire » au bord du fleuve Saint-Laurent à Montréal Source : Frédéric Dejean, juillet 2022

La photographie qui ouvre cet appel à contribution renvoie à un événement tragique : la chute mortelle d’une adolescente en juin 2022 dans le fleuve Saint-Laurent, à Montréal. À la suite de ce décès, comme cela arrive fréquemment avec ce type d’accidents (Nicolas, 2006 ; Roberge, 2017), des membres de la famille, des amis, et même des anonymes sont venus déposer sur la berge du fleuve des fleurs, des bougies ou encore des peluches. Bien que l’association de ces objets hétéroclites – l’ours en peluche côtoie la croix chrétienne – n’est pas le résultat d’une action concertée, elle illustre néanmoins la constitution d’un « lieu de mémoire » (Nora, 1997) qui prend forme et sens au sein d’un espace de référence. Dans la perspective ouverte par la géographie culturelle, le lieu, point de jonction d’une culture et d’un contexte, est constitué d’un ensemble de « traces » (Anderson, 2015) qui, par leur permanence et leur matérialité, témoignent des événements passés. Sur la photographie, les objets déposés sont autant de traces qui matérialisent dans l’espace l’événement tragique et sont une invitation à ne pas oublier.

Science des dimensions spatiales des sociétés (Lévy et Lussault, 2013), la géographie s’est tout d’abord intéressée à ces traces des morts et de la mort dans le paysage. Pionnier dans l’approche géographique des religions, Pierre Deffontaines, dans Géographie et religions (1948), ne consacre pas moins de trois chapitres aux morts (« Habitation des morts », « Le peuplement des morts » et « Voyages des morts ou vers les morts »). Dans ces pages, le géographe se demande comment les disparus inscrivent leur empreinte dans l’espace des vivants. Cet intérêt des géographes pour les marqueurs des morts/de la mort dans l’espace des sociétés a été confirmé ces dernières années par la géographie culturelle, en particulier dans le monde anglophone, qui fédère des travaux originaux autour du concept de deathscape (Maddrell et Sidaway, 2010). Néanmoins, témoignant de ce que certains observateurs ont appelé un « tournant spatial » dans les sciences humaines et sociales (Warf et Arias, 2009), les dimensions spatiales de la mort et des morts intéressent désormais au-delà des frontières de la discipline géographique : sociologues, anthropologues, historiens ou encore philosophes font de l’espace une notion opératoire de leurs analyses.

L’engouement pour des analyses par le prisme de l’espace rappelle que la mort est souvent décrite en des termes géographiques : dans plusieurs traditions religieuses et spirituelles elle est désignée comme « le dernier voyage » ou « l’ultime traversée ». Malgré tout, si la mort est – du moins dans la conscience occidentale sécularisée – une rupture radicale entre le vivant et le mort, le présent et l’absent, il existe des formes de circulation entre ces deux mondes : c’est le cas par exemple des personnes ayant vécu une expérience de mort imminente (Holden et al., 2009) et que l’on désigne en anglais par l’acronyme NDE (« near death experience »), ou dans la culture populaire de la figure bien connue du mort-vivant ou du revenant. Le vocable de « revenant » souligne également l’importance de la sémantique géographique1. Les nombreux travaux sur les fantômes (Barthe-Deloizy et al., 2018 ; Delaplace, 2018 ; Kwon, 2008) dans des contextes culturels variés illustrent également cet intérêt pour ce mode d’existence spectral où les morts viennent inscrire leur présence dans l’espace des vivants, et les vivants visitent à l’occasion le monde des morts.

Nous souhaitons inscrire ce numéro de la revue Frontières dans le sillage de la réflexion originale ouverte par la philosophe Vinciane Despret qui, prenant appui sur la sociologie latourienne, s’intéresse aux « modes d’existence » (Latour, 2012) des morts : « leur puissance d’agir, ou plutôt de faire agir, leur capacité à s’imposer de l’“extérieur” traduisent l’effectivité de leur présence » (Despret, 2015, p. 17). Ce « travail des morts » (Laqueur, 2018) « exige que les morts soient situés. Qu’on leur ait assigné un lieu à partir duquel ils peuvent “terminer ce pour quoi ils étaient faits”, qu’on leur ait fait une place » (Despret, p. 19). C’est bien parce que cette « situation » doit s’entendre au sens propre – le fait de localiser dans l’espace – que « la première question que posent les disparus ne s’inscrit dès lors pas dans le temps mais dans l’espace […] On n’a cessé au cours de notre histoire – et l’invention du Purgatoire, on le verra, n’en est qu’un épisode – de chercher un endroit où les loger, où les abriter, d’où peut continuer la conversation » (Despret, p. 21-22).

Le cadre conceptuel forgé par Despret invite à dépasser une approche qui n’aborde que la question de la place que les vivants font aux morts (Baudry, 2006) et des pratiques que les vivants ont de ces espaces : nous pensons en particulier aux travaux dans le champ mémoriel (Chevalier et Hertzog, 2018), à ceux qui relèvent du « tourisme noir2 » (Stone et al., 2018) ou encore aux étonnantes « spectro-geographies » de la géographie culturelle anglophone3. Finalement, rares sont les recherches qui abordent frontalement la façon dont les morts ont des impacts sur les spatialités des vivants (Petit, 2009). Dans le cadre de ce numéro, nous invitons à une réflexion sur la mort/les morts du point de vue de la frontière, à la fois comme rupture et circulation à travers les dispositifs matériels, discursifs et symboliques mis en place par les vivants pour continuer à vivre. Les lieux et les espaces des morts (de la mort et du mourir) seront donc abordés en tant qu’opérateurs spatiaux. Le géographe Michel Lussault définit l’opérateur spatial comme « une entité qui possède une capacité à agir avec “performance” dans l’espace géographique des sociétés concernées » (2007, p. 19). De ce point de vue, si les lieux et les espaces des morts sont bien produits, ils produisent en retour des effets sur les vivants et les font agir. Plusieurs questions émergent : quelles sont les formes matérielles prises par les espaces de la mort au sein de différents contextes cultuels ? De quelles façons le patrimoine (matériel et immatériel) lié à la mort se trouve inscrit dans nos sociétés ? Par quels mécanismes ces espaces orientent-ils l’action des vivants, se présentant ainsi comme des « opérateurs spatiaux » ? Des formes inédites émergent-elles au sein des sociétés marquées par la diversité culturelle ? Comment les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) font émerger des spatialités inédites propices à des modes d’existence particuliers des morts ? Le numéro pourra également être, dans une perspective plus spécifiquement épistémologique, l’occasion de dresser un bilan des approches spatiales de la mort par l’ensemble des sciences humaines et sociales.

Modalités de soumission

La revue Frontières sollicite des propositions d’articles qui traitent des liens entre les approches spatiales et la mort/les morts, selon l’argumentaire ci-dessus.

Propositions d’articles : Nom, affiliation et courriel ; titre et résumé de 300 mots (espaces non comprises).

Transmettre les propositions d’articles à frontieres@uqam.ca.

avant le 1er février 2023

Si la proposition est acceptée, le manuscrit complet et conforme au Protocole de rédaction de Frontières devra être fourni avant le 1er septembre 2023.

L’acceptation d’un manuscrit pour publication dépendra des résultats de la procédure d’évaluation par les pairs.

Calendrier

  • Fermeture de l’appel de propositions d’articles : 1er février 2023
  • Communication de la décision d’acceptation ou de refus des propositions d’articles : 1er mars 2023
  • Dépôt des manuscrits complet : 1er septembre 2023
  • Sélection des manuscrits qui feront l’objet d’une évaluation par les pairs : Septembre 2023
  • Fin du processus d’évaluation des manuscrits par les pairs et communication des résultats : Février 2024
  • Dépôt des versions finales des manuscrits retenus : Mai 2024
  • Publication de la revue en ligne : Automne 2024

Coordination scientifique du numéro

  • Frédéric Dejean (Université du Québec à Montréal)

Comité de rédaction

  • Patrick Bergeron, Université du Nouveau-Brunswick
  • Mouloud Boukala, Université du Québec à Montréal
  • Emmanuelle Caccamo, Université du Québec à Trois-Rivières
  • Chantal Caux, Université de Montréal
  • Johanne Hébert, Université du Québec à Rimouski
  • Gil Labescat, Université de Montréal, Diane Laflamme, Université du Québec à Montréal
  • Jean-Jacques Lavoie, Université du Québec à Montréal
  • Joseph J. Lévy, Université du Québec à Montréal

Références citées

ANDERSON, J. (2015). Understanding Cultural Geography. Places and Traces (2e éd.), Londres, Routledge.

BARTHE-DELOIZY, F., M. BONTE, Z. FOURNIER et J. TADIÉ (2018). « Géographie des fantômes », Géographie et cultures, no 106, p. 5-15.

BAUDRY, P. (2006). La place des morts. Enjeux et rites (2e éd), Paris, L’Harmattan.

CHEVALIER, D. et A. HERTZOG (2018). « Introduction », Géographie et cultures, no 105, p. 5-10.

DELAPLACE, G. (2018). « Les fantômes sont des choses qui arrivent », Terrain, no 69, p. 4-23.

DESPRET, V. (2015). Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, Paris, La Découverte.

HOLDEN, J. M., B. GREYSON et D. JAMES (dir.) (2009). The Handbook of Near-Death Experiences. Thirty Years of Investigation, Santa Barbara (CA), Praeger Publishers.

KWON, H. (2008). Ghosts of War in Vietnam, Cambridge, Cambridge University Press.

LAQUEUR, T. W. (2018). Le travail des morts. Une histoire culturelle des dépouilles mortelles, Paris, Gallimard.

LATOUR, B. (2012). Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des modernes, Paris, La Découverte.

LÉVY, J. et M. Lussault (2013). Dictionnaire de la géographie et l’espace des sociétés, Paris, Belin.

LUSSAULT, M. (2007). L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Paris, Seuil.

MADDRELL, A. et J. D. SIDAWAY (dir.) (2010). Deathscapes. Spaces for Death, Dying, Mourning and Remembrance, Farnham / Burlington (VT), Farnham / Ashgate.

NICOLAS, L. (2006). Les Bouquets funéraires des bords de route. Un nouveau code de la route, Mémoire de master 2, Université de Provence.

NORA, P. (1997). Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard.

PETIT, E. (2009). « La lutte des places à Chamonix. Quand la mort devient enjeu spatial », Cybergeo : European Journal of Geography. https://doi.org/10.4000/cybergeo.22747

ROBERGE, M. (2017). « Pratiques commémoratives de jeunes en deuil », Frontières, vol. 29, no 1. https://doi.org/10.7202/1042982ar

STONE, P. R., R. HARTMANN, A. V. SEATON, R. SHARPLEY et L. WHITE (dir.) (2018). The Palgrave Handbook of Dark Tourism Studies, Londres, Palgrave Macmillan.

WARF, B. et S. ARIAS (dir.). (2009). The Spatial Turn. Interdisciplinary Perspectives, Londres, Routledge.

Notes

  1. Pensons au film Les Revenants (2004) de Robin Campillo dans lequel le retour des morts ne se fait pas sous une forme menaçante, mais par une réinstallation dans les lieux et les espaces du quotidien.
  2. En français, on pourra lire le dossier « Tourisme noir ou sombre tourisme » publié dans la revue de recherche en tourisme Téoros (vol. 35,no 1, 2016).
  3. Voir le dossier consacré aux « spectro-géographies » dans la revue Cultural Geographies (vol. 15, 2008).

Subjects


Date(s)

  • Wednesday, February 01, 2023

Keywords

  • approche spatiale, mort, deuil

Contact(s)

  • Rachel Brousseau
    courriel : frontieres [at] uqam [dot] ca

Information source

  • Rachel Brousseau
    courriel : frontieres [at] uqam [dot] ca

License

CC0-1.0 This announcement is licensed under the terms of Creative Commons CC0 1.0 Universal.

To cite this announcement

« Approches spatiales de la mort/des morts », Call for papers, Calenda, Published on Monday, October 24, 2022, https://doi.org/10.58079/19rh

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