Généalogie de l’incarné. Faire une socio-histoire du corps et des techniques ?
Enjeux épistémologiques et méthodologiques
Abstract
Rouvrir la réflexion méthodologique sur l’approche socio-historique ; telle est la proposition que nous aimerions faire ici. Nous suggérons pour cela de revenir sur le dialogue entre sociologie et histoire à partir d’objets qui ont marqué le croisement disciplinaire, et que nous rassemblons sous la catégorie de « l’incarné » : les corps et les objets matériels. Nous invitons sociologues et historiens à réfléchir à partir de ces objets aux problèmes concrets de méthode qui structurent la démarche socio-historique.
Announcement
Journées d’étude du CETCOPRA et inter Réseaux Thématiques de l’Association Française de Sociologie RT 23 « Travail, activité, technique » et RT41 « Corps, techniques et société »
Argumentaire
« Le sociologue, l’historien, je suis de ceux qui, entre ces deux noms, ne voient nul abîme. » (Marc Bloch, Revue historique, 1934, t 173, p. 4)
Rouvrir la réflexion méthodologique sur l'approche socio-historique ; telle est la proposition que nous aimerions faire ici. Nous suggérons pour cela de revenir sur le dialogue entre sociologie et histoire à partir d'objets qui ont marqué le croisement disciplinaire, et que nous rassemblons sous la catégorie de « l'incarné » : les corps et les objets matériels.
Dès les réflexions fondatrices de l’historien Marc Bloch (1886-1944) sur une « science des hommes » comparatiste, ancrée dans le présent, la question de la sensibilité et de la matérialité du fait social s’est révélée centrale. Inspiré de la sociologie durkheimienne, Bloch en retient l'importance des groupes sociaux et des représentations collectives. Il cherche néanmoins à dépasser deux des limites de son inspirateur : le dédain pour « la vie la plus intimement individuelle » et la tendance à rechercher des « lois » à partir de la forme « élémentaire » des phénomènes.
Après la seconde guerre mondiale, la sociologie a connu quant à elle une « seconde fondation » (Chapoulie, 1991), portée par des méthodes empiriques attentives aux logiques synchroniques. (Re)découvrant les apports de la sociologie compréhensive, puis des méthodes interactionnistes, elle s’est renouvelée en se détachant des ambitions plus anciennes de dégager les structures socio-anthropologiques des phénomènes. Inversant le cheminement, ce sont les sociologues – et certains anthropologues – qui reprirent langue avec les historiens. La reconnaissance du caractère profondément social des formes d'engagement individuel appelle en effet progressivement à regarder les manières situées d'agir comme étant le résultat de stratifications de sens dont il faut retracer la généalogie.
Ainsi la redécouverte progressive par la sociologie des travaux sur l’hexis corporelle de Norbert Elias ou encore des recherches sur les techniques de Marcel Mauss, s’est accompagnée de la rencontre d’un terrain déjà balisé par les historiens. Les continuateurs de l’école des Annales et en particulier Fernand Braudel (1967) avaient en effet ouvert cette voie en intégrant à l'histoire la « vie matérielle » comme problème scientifique à part entière, montrant la façon dont les objets quotidiens, les pratiques du corps et les techniques constituent des mondes de sens historiquement constitués. Les pratiques corporelles se sont ainsi imposées comme un champ majeur de rencontre entre historien sensible aux approches sociologiques et sociologues attentifs aux généalogies (Corbin, Courtine, Vigarello, 2005).
La journée-et-demi d’étude proposée ne vise donc pas à rouvrir la controverse terminologique sur le sens du label sociohistoire qui a traversé son émergence dans les travaux consacrés à l’État et aux politiques sociales au cours des années 2000 (Buton et Mariot, 2006 ; Noiriel, 2008). Il s'agit plutôt de réfléchir aux rôles de l’attention grandissante accordée aux formes d'engagement situées et incarnées dans le renouvellement du dialogue entre histoire et sociologie. C’est donc à la croisée des objets d’étude des réseaux thématiques de l’Association Française de Sociologie consacrés aux corps, aux techniques, au travail et à l’activité que nous reprenons l’hypothèse d’une socio-histoire afin d’en questionner les fondements épistémologiques, les méthodes et les savoir-faire.
Chercheur co-fondateur de ces deux réseaux de recherches, Thierry Pillon incarne particulièrement bien cette démarche socio-historique au carrefour du corps, de la technique et des engagements situés. Circulant entre les récits littéraires et les biographiques d'ouvrier.es (Pillon, 2012), les traités techniques et administratifs qui régissent les espaces de travail (Pillon, 2019), ainsi que la littérature médicale et physiologique du XIXe siècle (Pillon, 2007), ses travaux montrent comment la socio-histoire peut accéder à la matérialité incarnée des pratiques de travail par l’esquisse de leur genèse. La journée-et-demi d’étude dialoguera donc avec l’œuvre et avec son auteur, pour réfléchir à l’heuristique d’une généalogie de l’incarnée.
Nous invitons sociologues et historiens à réfléchir à partir de ces objets aux problèmes concrets de méthode qui structurent la démarche socio-historique : quelles sources historiques mobiliser pour expliquer l’émergence des faits sociaux contemporains ? Comment construire une histoire du temps long qui ne soit ni une quête des origines ni une simple contextualisation du présent ? Comment articuler l'étude des discours et celle des faits matériels ? Comment circuler entre domaines historiques différents sans perdre la cohérence analytique ? Les échanges viseront à explorer trois questions méthodologiques majeures. Plutôt que de prétendre définir une méthode générale de la socio-histoire, qui probablement n’existe pas, nous ouvrirons la réflexion à la pluralité des solutions empiriques mises en œuvre, avec plus ou moins de succès, pour aborder ces questions.
1.Construire une histoire à partir des séries : le particulier et le général
La socio-histoire s'intéresse principalement aux séries et aux cycles, permettant d'identifier des régularités qui transcendent l'anecdotique. Cette orientation a un coût : elle tend à délaisser les singularités et les particularités historiques. Privilégier la série, c'est risquer de laisser de côté ces moments de condensation où se nouent des configurations uniques, irréductibles aux régularités.
Cette question renvoie aux débats qui opposèrent Michel Foucault (1980) et certains historiens autour de sa méthode généalogique et que le philosophe avait résumée par la fameuse métaphore du nuage et de la poussière, s’affirmant comme quêteur depuis les nuages. Mais ce qui se noue ici c’est aussi cette question structurelle des sciences sociales, celle de la circulation entre le particulier et le général, et celle donc d’une science idiographique capable non seulement de décrire le particulier, mais également de l’expliquer par des relations de causalité (Weber, 2023). Comment transformer l'observation d'un fait contemporain particulier - une technique de travail, une pratique gestuelle, un discours - en un élément d’une série historique
? Comment maintenir l'intelligence des faits sans renoncer à la construction de régularités ? Faut-il abandonner les documents singuliers au profit de grandes séries construites à l’aide d’outils statistiques, ou peut-on concevoir une sérialité qui s'appuierait sur l'analyse fine de la matérialité historique — des gestes, des espaces de travail, des objets techniques ?
Les travaux contemporains sur l'histoire du corps au travail montrent que cette articulation est possible mais exigeante : les gestes singuliers décrits par une ouvrière ou un ouvrier (Pillon, 2012) s'inscrivent-ils – et comment en rendre compte ? - dans des transformations de sensibilités portées par la littérature, les arts, mais aussi la médecine et la politique ? La singularité d'une configuration spatiale révèle-t-elle les besoins organisationnels qui évoluent avec les techniques architecturales et les formes de management ? Ces objets obligent à penser la relation entre le cas et la série non comme une opposition, mais comme une tension à explorer empiriquement. C’est à ces explorations que nous inviterons les contributeur.ices des journées d’étude. Les contributions pourront présenter les enjeux méthodologiques et théoriques attachés à différentes typologies de séries. Comment présenter la généalogie d’un objet en évitant l’évolutionnisme technologique ? Comment mettre en série des images en conservant la spécificité du contexte iconographique de chaque période ?
2. Remonter les généalogies : quelles profondeurs historiques pour les faits contemporains ?
Un des gestes fondateurs d’une démarche socio-historique consisterait à identifier un problème social actuel, puis à remonter à ses origines historiques pour comprendre comment il s'est constitué. Ce mouvement engage une temporalité spécifique : la construction d'une histoire du temps long capable de rendre intelligible l'épaisseur historique des phénomènes présents.
Or, cette histoire du temps long, pour les socio-historiens du moins, demeure souvent limitée à la trajectoire de la société industrielle, et plus précisément aux XIXe et XXe siècles. Cette délimitation chronologique répond à une conviction : les problèmes contemporains trouvent leur source dans les ruptures de la « double révolution » de la fin du XVIIIe siècle qui a stimulée l’émergence des sciences sociales (Nisbet, 1984). Cette limite est-elle méthodologiquement assumée ou reste-t-elle un impensé ? La profondeur historique gagnée par la remontée généalogique ne s'arrête-t-elle pas parfois de façon arbitraire ou stratégique, dans les pratiques des sociologues qui pratiquent ces détours historiques ?
Inversement, faut-il systématiquement remonter aux « commencements » de la société industrielle pour éclairer les phénomènes présents, ou la pertinence de la profondeur historique varie-t-elle selon l'objet d'étude ? La socio-histoire ne retombe-t-elle pas parfois par cette démarche dans l’obsession des « formes élémentaires » ? Plus généralement, comment justifier empiriquement les limites temporelles de son enquête socio-historique ?
Les recherches actuelles montrent que les temporalités du temps long ne sont pas uniformes : l'histoire des techniques ne se déploie pas selon les mêmes rythmes que celle des représentations, ni l’histoire du travail comme activité selon ceux de l’évolution des formes d’organisation. La généalogie d'un phénomène social contemporain exige donc une attention fine à ces temporalités hétérogènes et à la façon dont elles s'articulent. Elle suppose aussi de distinguer entre les ruptures majeures et les continuités souterraines qui structurent les configurations historiques. Nous attendons donc des contributions qui interrogeront ces voyages dans le temps, et les modalités pratiques de leurs découpages, confrontations, ou adossements. En particulier, nous souhaitons inviter les contributrices et contributeurs à réfléchir à l’articulation entre la temporalité de la matérialité du social et celle des sensibilités. La question des espaces de travail est, de ce point de vue, particulièrement heuristique : reconstruire la généalogie des contextes matériels de production implique de recueillir des traces qui s’inscrivent dans des régimes de temporalité différents – histoire de l’architecture et des infrastructures, transformations des dispositifs techniques, mais aussi évolution des perceptions, des usages et des imaginaires attachés à ces environnements.
3.Mobiliser les sources : entre discours et matérialité des faits
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L’examen des travaux des sociologues pratiquant une socio-histoire révèle une préférence marquée pour les sources imprimées[1] plutôt que pour les archives[2]. Ces sources sont en effet plus faciles à mettre en série. On peut par exemple constituer des corpus de manuels, de revues, et en analyser les contenus, avec les outils habituels de la sociologie, des analyses sémantiques, lexicométriques ou autres. Par ailleurs les sources imprimées rendent visible la cristallisation sociale d'un discours — la manière dont les idées et les représentations se sont institutionnalisées dans des contextes sociaux spécifiques.
Ce choix comporte un risque majeur : en délaissant les archives, la socio-histoire pourrait ne s'intéresser qu’aux discours, et ignorer les faits eux-mêmes. Or, l'archive est précisément ce qui révèle les hésitations, les contradictions, les non-dits de l'activité humaine — ce qui échappe au discours formalisé. Entre les sources imprimées qui cristallisent le discours, et les archives qui fragmentent la matérialité, comment construire une socio-histoire qui articule à la fois la structuration discursive des phénomènes et la matérialité des faits ? Cette question vaut tout particulièrement pour les « archives du corps » – dossiers médicaux et médico-légaux, protocoles d’expertise, films et photographies de gestes, traces biomécaniques ou ergonomiques – qui exigent de combiner lecture des énoncés, analyse des dispositifs d’enregistrement et attention aux situations d’observation.
Les recherches contemporaines montrent que la combinaison de sources hétérogènes — discours, documents imprimés, archives visuelles, traces matérielles — permet de rendre intelligibles les transformations factuelles que les imaginaires et les discours produisent. Si en effet il n’est pas possible de se limiter à étudier ce que disent les discours publics ou théoriques sur les techniques de travail ou les gestes professionnels par exemple, repérer les effets de ces discours dans des contextes pluriels, identifier les tentatives de les traduire en actions concrètes par des brevets ou des discours commerciaux permet d'accéder à une forme de matérialité historique de l'activité.
Cela signifie que la socio-histoire doit se permettre une certaine liberté de circulation entre sources aux statuts différents : elle peut tisser des connexions entre l'histoire du travail, celle de l'art, du cinéma, du design, de l'espace urbain, dès lors que ces connexions sont empiriquement justifiées par la continuité ou la parenté des phénomènes qu'elle entend éclairer. Mais cette liberté exige une vigilance méthodologique constante : elle doit pouvoir expliciter comment elle construit la pertinence de cette circulation entre domaines historiques.
Qu’en est-il, une fois encore, dans les pratiques de travail de sociologues qui se réclament de la socio-histoire ? Quelles méthodes mettent-ils ou elles en œuvre pour trouver leurs sources, constituer leurs corpus ? Où cherchent-ils ou elles et de quelle manière ? Comment opèrent-ils ou elles pour circuler entre les sources ?
Modalités de contribution
Le colloque se tiendra les 3 et 4 décembre 2026 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Les propositions de communication sont attendues pour le 1er septembre 2026 et sont à envoyer aux adresses mail :
- Valerie.Souffron@univ-paris1.fr
- Marco.Saraceno@univ-paris1.fr
Les contributions attendues proposeront, à partir d’un matériau d’enquête précisément défini, une réflexion méthodologique sur le rôle de la démarche généalogique dans l’analyse contemporaine de la fabrication sociale des corps, des engagements techniques et des activités de travail.
Évaluation
Les propositions seront évaluées par le comité scientifique du colloque, composé des membres des bureaux des Réseaux Thématiques : « Travail, Activité, Technique » et « Corps, Techniques, Société » de l’Association Française de Sociologie.
Un retour aux auteurs sera fait pour le 15 septembre.
Notes
[1] Parmi les sources écrites, celles qui renvoient à la catégorie des « imprimés », notamment des journaux, brochures et autres textes, sont privilégiées par les chercheur.euses, probablement en raison de leur accès plus aisé. Cette tendance est accentuée par la numérisation opérée par les structures habituelles de la conservation des documents. Ajoutons que la période généralement considérée par les socio-historiens, comme nous venons de la voir (2), est aussi celle de la massification de l’impression de ce type de document, à partir du milieu du XIXe siècle.
[2] On entend par là la grande diversité de documents et objets pouvant être conservés, selon l’article L211-1 du Code du Patrimoine, soit : « L’ensemble des documents, quel que soit leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé dans l’exercice de leur activité. »
Attached files
Keywords
- corps, technique, geste, sensibilité
License
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To cite this announcement
« Généalogie de l’incarné. Faire une socio-histoire du corps et des techniques ? », Call for papers, Calenda, Published on Monday, June 15, 2026, https://doi.org/10.58079/16e7p
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