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Le Canada face aux logiques de l’économie extractive : perspectives esthétiques, politiques, juridiques, historiques, économiques et environnementales
Canada and the logics of the extractive economy: aesthetic, political, legal, historical, economic, and environmental perspectives
Résumé
Les impacts socio-économiques et environnementaux des activités extractives du Canada, leurs ramifications internationales et les défis qu’elles rencontrent à l’heure de la crise environmentale systémique justifient que l’Association française d’études canadiennes (AFEC) consacre à cette question son 50e congrès. Au cours de ce congrès, nous envisagerons les logiques de l’extraction depuis différents angles afin de susciter un dialogue entre les disciplines représentées au sein de l’AFEC. Nous chercherons à comprendre dans quelle mesure les logiques de l’extraction, de l’industrie forestière jusqu’à l’exploitation des énergies fossiles, ont transformé les modes de vie mais aussi les attentes et les préoccupations plurielles de la société canadienne contemporaine.
Annonce
Université de Strasbourg, 23-25 juin 2027 - Congrès AFEC 2027
Argumentaire
Le Premier ministre du Canada, Mark Carney, rappelle à travers son nouveau plan Une force de la nature/ A Force of Nature (mars 2026)[1] que son gouvernement cherche à respecter les engagements de l’Etat en matière de protection de l’environnement, tout en rappelant la nécessité de développer un Canada autonome sur le plan énergétique. Il annonce vouloir « veiller à ce que les stratégies industrielles soient complémentaires de nos efforts de conservation. » L'insistance conjointe sur le « devoir moral » dont relèverait la protection de la nature et « l'impératif économique » que constituerait la « conservation » du « capital naturel » du pays (CARNEY 2026) n'a pas manqué d'essuyer les critiques. Selon l’ONG Wilderness Committee, « A Force of Nature shifts the focus from halting the biodiversity crisis to supporting ‘nature-based sectors’, reframing protection as a means to support the federal governement’s push for resource extraction. » (WILDERNESS COMMITTEE , 2026)[2] Pour le Premier ministre Carney, la conservation de la nature devient donc un enjeu de marché annonçant clairement le retour de politiques extractivitistes.
Le fait que deux tiers des multinationales minières aient leur siège social au Canada, que 57% d’entre elles soient cotées à la bourse de Toronto et que plus de la moitié des exploitation minières de par le monde soient possédées, exploitées, financées ou construites par des compagnies canadiennes (BELANGER 2018, 23-24) témoigne du rôle géopolitique central que joue le Canada dans la production, l’exportation et le commerce des minéraux stratégiques mais aussi de gaz et de pétrole à l’échelle de la planète. Les impacts socio-économiques et environnementaux des activités extractives du Canada, leurs ramifications internationales et les défis qu’elles rencontrent à l’heure de la crise environmentale systémique justifient que l’Association française d’études canadiennes consacre à cette question son 50ème congrès.
Dans son ouvrage de 2014, This Changes Everything: Capitalism vs. the Climate, Naomi Klein définit « l’extractivisme » comme une relation à sens unique fondée sur la domination et l’accaparement des ressources de la Terre (KLEIN 2014, 148). Constituée en système économique, soutenue par des choix politiques historiques, l’extraction des ressources conduit, selon Klein, à l’apparition de « zones sacrifiées » (148) dont la destruction est admise en raison du profit que leur exploitation génère. Le discours sur le progrès, la croissance économique, les solutions technologiques, mais aussi les pratiques visant à dissimuler les conditions réelles de l’extraction, tout cela contribue à rendre invisibles les espaces exploités. Réel ou perçu comme tel, l’éloignement des sites concernés au Canada (les opérations minières en Arctique, les sables bitumineux de l’Alberta voire les coupes à blanc de la forêt boréale en Colombie-Britannique) diminue lui aussi la visibilité de ces lieux tout comme l’impact, à long terme, de l’économie extractive sur des communautés locales souvent autochtones (SÖRLIN 2022 ; SZEMAN et BOYER 2017).
Au cours de ce colloque, nous envisagerons les logiques de l’extraction depuis différents angles afin de susciter un dialogue entre les disciplines représentées au sein de l’AFEC. Nous chercherons à comprendre dans quelle mesure les logiques de l’extraction, de l’industrie forestière jusqu’à l’exploitation des énergies fossiles, ont transformé les modes de vie mais aussi les attentes et les préoccupations plurielles de la société canadienne contemporaine.
Le questionnement sur les effets de l’économie extractive – ses atouts, mais aussi les limites de ses apports, ainsi que les atteintes portées contre l’environnement et certaines catégories de la population – a trouvé son chemin dans les humanités environmentales et jusque dans les arts et la littérature. Analyser ce que les artistes font des logiques extractives et des enjeux politiques associés, étudier la manière dont leurs choix esthétiques légitiment ou interrogent l’extraction minière permet notamment de mieux comprendre les résistances que rencontre la transition énergétique. On se demandera comment les arts visuels et la littérature traitent de la distance qui sépare les sites d’extraction de matières premières et les lieux où celles-ci sont transformées et consommées. Comment l’esthétique du paysage œuvre-t-elle à rendre sensibles, voire visibles les coûts sociaux et environnementaux de l’économie extractive ? Comment l’art prend-il en charge la matérialité de l’extraction de masse, depuis les profondeurs de la terre ? Quelle forme visuelle donne-t-il aux interactions du monde du travail sur lesquelles repose l’économie extractive ? Qu’est-ce que l’art peut nous dire des alternatives s’opposant aux logiques de l’extraction ?
Au-delà des enjeux liés à ses représentations, l’économie extractive soulève également des questions juridiques, historiques, sociales et politiques cruciales. L’histoire économique du Canada sur la longue durée est marquée par l’exploitation et l’exportation de ses ressources naturelles vers des puissances industrielles plus développées, d’abord le Royaume-Uni et aujourd’hui majoritairement les États-Unis. Harold Innis (1930) a souligné la dépendance historique de l’économie canadienne à l’égard des produits naturels d’exportation (staple theory) : fourrures et poissons ; blé et bois d’œuvre ; pâte à papier et papier ; minéraux, pétrole et gaz naturel. Il s’agit là d’une caractéristique économique majeure du Canada qui a des conséquences critiques sur son développement politique et son positionnement international. Aujourd’hui, l’industrie extractive reste centrale au Canada, et bénéficie d’un système fédéral qui garantit aux provinces la souveraineté pour la gestion de leurs sols et sous-sols, et de la puissance des secteurs miniers et pétroliers, très liés à la classe politique canadienne. Pourtant, si le Parti conservateur assume le fait que le Canada est une superpuissance pétrolière et extractiviste, le Parti libéral, depuis une dizaine d’années, semblait écartelé entre cette réalité économique et un discours visant à faire du Canada un pays exemplaire en matière d’environnement. C’était tout l’objet des promesses faites par Justin Trudeau lors de son premier mandat en 2015, promesses qui semblent aujourd’hui être remises en cause par l’accord-cadre signé en novembre 2025 par son successeur Mark Carney et la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith. Si l’accord ne renonce pas à l'objectif de carboneutralité d'ici 2050, la déclaration selon laquelle l’intérêt national réside dans l’augmentation de la production de pétrole et de gaz de l’Alberta afin d’atteindre les objectifs du Canada en matière d’exportation et de sécurité nationale, semble marquer un changement radical dans le discours du Parti libéral.
Historiquement, l’expansion des industries extractives a été étroitement liée aux pratiques coloniales d’appropriation des terres, d’exploitation des ressources, de pollution et de marginalisation des systèmes de gouvernance autochtones (COULTHARD 2014 ; LIBOIRON 2021). Dans une perspective interdisciplinaire, l’ouvrage fondateur d’Imre Szeman interroge de manière fructueuse la validité du cadre « national » pour comprendre les enjeux des pétrocultures à l’ère de la mondialisation (SZEMAN 2019, 5). Si la nation reste un lieu clé pour réfléchir aux logiques de l’extraction, Szeman souligne les limites du récit national, en ce que celui-ci occulte certaines dynamiques locales de changement et qu’il est lui-même remodelé par un discours de mondialisation qui contribue à effacer les relations capitalistes que l’extraction rend possibles (SZEMAN 2019). En retraçant ces continuités historiques et leurs implications culturelles, le congrès vise à mettre en lumière la manière dont les logiques extractives imprègnent non seulement les pratiques artistiques et les paysages matériels du Canada, mais aussi les configurations politiques changeantes de la nation à l’ère du pétrole.
À ces pistes de réflexion pourront venir s’ajouter d’autres propositions émanant des domaines suivants :
- Littérature canadienne contemporaine : analyse des œuvres littéraires qui mettent en scène l’exploitation forestière, minière ou pétrolière, et leurs impacts sociaux et environnementaux ; étude des imaginaires liés aux alternatives énergétiques.
- Arts visuels et représentation des paysages extractifs : étude des pratiques artistiques (photographie, peinture, installation) qui rendent visibles les transformations des territoires.
- Écocritique : approche critique des formes esthétiques mobilisées pour représenter les crises écologiques liées à l’économie extractive.
- Arts autochtones et résistances à l’extraction : analyse des productions artistiques des peuples autochtones face aux industries extractives et à leurs conséquences.
- Culture matérielle et matérialité de l’extraction : étude de la manière dont l’art et la littérature abordent la matérialité des ressources (minerais, bois, pétrole).
- Géographie culturelle et distance extraction/consommation : réflexion sur la séparation entre lieux d’extraction et lieux de consommation dans les représentations artistiques. Réflexion sur les pratiques de remédiation.
- Mémoire, archives et histoire de l’extractivisme : analyse des récits historiques et des archives artistiques liés à l’exploitation des ressources au Canada.
- Dimension juridique : évolution du droit encadrant l’exploitation des ressources naturelles au Canada (droits fonciers, droit environnemental, droits des peuples autochtones)
- « Artivisme » : examen des pratiques artistiques militantes qui dénoncent les effets sociaux, économiques et environnementaux de l’extraction. Rôle des arts dans les mobilisations citoyennes et les revendications de justice environnementale.
- Histoire économique du Canada : les enjeux de l'extractivisme dans le développement national ; la théorie des ressources de base ("staples") aujourd'hui.
- Politique canadienne et extractivisme ; les enjeux province-fédéral ; les relations avec les nations autochtones ; le positionnement de partis politiques ; l’impact électoral ; les relations avec les États-Unis ; relations internationales, sécurité nationale.
- Les nations autochtones face à l’extractivisme : entre défense des territoires traditionnels et promesse de développement.
Modalités de contribution
Nous sollicitons des propositions de communication (300 mots maximum assortis d’une brève notice biographique) émanant des différentes disciplines représentées au sein de l’AFEC. Ces propositions devront être adressées par courriel pour le 1er septembre 2026 à Anne-Sophie Letessier (anne.sophie.letessier@univ-st-etienne.fr), Christine Lorre (christine.lorre@unicaen.fr) et Claire Omhovère (claire.omhovere@univ-montp3.fr).
Une sélection d’articles sera publiée à l’issue du colloque dans le volume 103 des Etudes Canadiennes/ Canadian Studies (https://journals.openedition.org/eccs/).
Comité scientifique
- Liliane Bois-Simon (Ecole des Mines de Saint-Etienne)
- Warren Carriou (University of Manitoba)
- Gwen Cressman (Université de Strasbourg)
- Petra Dolata (University of Calgary)
- Léna Ferrié (Université de Brest)
- Lorraine Gilbert (GC) (University of Ottawa)
- Isabella Huberman (University of British Columbia)
- Anne-Sophie Letessier (Université Jean Monnet, Saint-Etienne)
- Christine Lorre (Université de Caen)
- Sourayan Mookerjea (University of Alberta)
- Claire Omhovère (Université Paul Valéry, Montpellier)
- Nancy Pédri (Memorial University of Newfoundland)
Quelques pistes bibliographiques
ANDERMANN, Jens. 2023. Entranced Earth Art, Extractivism, and the End of Landscape.Evanston, Ill.: Northwestern University Press.
ANGUS, Siobhan. 2024. Camera Geologica: An Elemental History of Photography. Durham, NC: Duke University Press.
BELANGER, Pierre, ed. 2018. Extraction Empire. Undermining the Systems, States and Scales of Canada’s Gobal Resource Empire, 2017-1217. Cambridge, MA: MIT Press.
BERNARD, Catherine, ed. 2024. Digging Earth: Extractivism and Resistance on Indigenous Lands of the Americas. Cambridge: Ethics International Press.
BOURRIAUD, Nicolas. 2021. Inclusions. Esthétique du capitalocène. Paris: PUF
COULTHARD, Glen Sean. 2014. Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition. Minneapolis: University of Minnesota Press.
DAVIS, Heather. 2022. Plastic Matter. Durham, NC: Duke University Press.
DOLATA, Petra. 2021. “Understanding the Recent History of Energy Security in the Arctic.” In:
Wilfrid Greaves and P. Whitney Lackenbauer (eds.). Breaking Through: Understanding Sovereignty and Security in the Circumpolar Arctic. Toronto: University of Toronto Press. 185198.
DOLATA, Petra. 2021. “Sustainability in the Anthropocene: From Forests to the Globe.” In: Geoffrey Rockwell, Chelsea Miya and Oliver Rossier (eds.). Right Research: Modelling Sustainable Research Practices in the Anthropocene. Cambridge: Open Book Publishers. 37-59.
DEMOS, Thomas J. 2020. “Blackout: The necropolitics of extraction.” Dans Art and Activism in the Age of Systemic Crisis, edited by E. Steinbock, B. Ieven et M. Valck, 49-61. Abingdon:Routledge.
FORNOFF, Carolyn. 2023. « Reflexive Extractivist Aesthetics. » Forma 2 (1): 37–69.
GILBERT, Lorraine. 2017. Paysages Canadiens, 1988-2013/ Canadian Landscapes, 1988-2013.nCommissaire d’exposition : Marcel Blouin. Expression, Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe.
GOUVERNEMENT DU CANADA. 2025. “Canada-Alberta Memorandum of Understanding.” https://www.pm.gc.ca/en/news/backgrounders/2025/11/27/canada-alberta-memorandumunderstanding / GOUVERNEMENT DU CANADA. 2026. “A Force of Nature: Canada’s Strategy to Protect Nature.” https://www.canada.ca/en/services/environment/nature/nature-strategy.html
INNIS, Harold. 1930. The Fur Trade in Canada. Toronto: University of Toronto Press. 2nd edition 1956.
KLEIN, Naomi. 2014. This Changes Everything: Capitalism vs. the Climate. New York: Simon & Schuster.
LIBOIRON, Max.2021. Pollution is Colonialism. Durham: Duke University Press.
LIBOIRON, Max, and Josh Lepawsky. 2022. Discard Studies. Wasting, Systems, and Power.
Cambridge, MA: MIT Press.
MIRZOEFF, Nicholas. 2014. “Visualizing the Anthropocene.” Public Culture 26 (2): 213–32.
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SÖRLIN, Sverker, ed. 2022. Resource Extraction and Arctic Communities: The New Extractivist Paradigm. Cambridge: Cambridge University Press.
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SZEMAN, Imre. 2019. On Petrocultures: Globalization, Culture, and Energy. Morgantown: West Virginia University Press.
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WILDERNESS COMMITTEE. 2026. The Race to protect 30%. Canada lagging on 2030 biodiversity targets. February 2026 Report. https://www.wildernesscommittee.org/sites/default/files/2026-02/The_Race_to_Protect_30%25Report_web.pdf
Notes
[1] Référence de son discours en français sur la présentation de son plan Une force de la nature/ A Force of Nature, où Mark Carney parle de « devoir moral et d’un impératif économique » !, mars 2026, https://www.pm.gc.ca/fr/nouvelles/communiques/2026/03/31/premier-ministre-carney-lance-nouvelle-strategie-lanature-visant
[2] Wilderness Committee, Report « The Race to protect 30% », 2026, https://www.wildernesscommittee.org/Protect30x30CanadaReport
Lieux
- Université de Strasbourg
Strasbourg, France (67)
Format de l'événement
Événement uniquement sur site
Fichiers attachés
Mots-clés
- Canada, extraction, extractivisme
Contacts
- Anne-Sophie Letessier
courriel : anne [dot] sophie [dot] letessier [at] univ-st-etienne [dot] fr
URLS de référence
Licence
Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC0 1.0 Universel.
Pour citer cette annonce
« Le Canada face aux logiques de l’économie extractive : perspectives esthétiques, politiques, juridiques, historiques, économiques et environnementales », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 17 juin 2026, https://doi.org/10.58079/16f9t
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