Abstract
La généralisation de l’usage d’Internet et des médias socio-numériques a transformé la production, la diffusion et la circulation des discours et des images dans les espaces publics. Toutefois, ces espaces constituent des lieux de reproduction des rapports de pouvoir et a fortiori, des lieux de confrontation : récits concurrents, luttes symboliques et circulation de discours antagonistes. Comment les réseaux socio-numériques (RSN) et, plus largement, les espaces publics numériques favorisent-ils (ou non) la formation, la politisation, la circulation et la confrontation des identités collectives ? C’est autour de cette interrogation que se structure ce dossier thématique de la revue Communiquer.
Announcement
Appel à contribution pour numéro spécial à paraître dans la revue Communiquer.
Argumentaire
La généralisation de l’usage d’Internet et des médias socio-numériques a transformé la production, la diffusion et la circulation des discours et des images dans les espaces publics. En effet, Internet et les outils numériques reconfigurent non seulement les formes contemporaines de l’espace public (Bruns, 2023; Eisenegger et Schäfer, 2023; Smyrnaios 2020), mais aussi les dynamiques de politisation des identités collectives (Arriaga et Villar, 2021; Da Silva, 2020; Poulin-Lamarre, 2015; Rivron, 2015; Tatchim, 2026), ainsi que les luttes sociales et politiques.
Ces transformations s’inscrivent dans une réflexion plus large autour de la notion d’identité dans les espaces publics contemporains. En effet, Jürgen Habermas (1978) concevait l’espace public comme un lieu de médiation entre la société civile et l’État où pouvaient se former et se transformer les identités individuelles et collectives. Depuis une quinzaine d’années, les réseaux socio-numériques (RSN) apparaissent comme de nouveaux espaces de reconfiguration des identités. Dans cette perspective, la notion d’identité renvoie ici à la manière dont des acteurs et actrices individuel·le·s ou collectifs et collectives se saisissent des outils de communication numérique pour exprimer, partager et rendre visibles leur vision du monde. Ainsi, l’identité n’est-elle pas seulement un ancrage culturel ou social, mais aussi un ensemble de représentations façonnées par divers discours qui circulent dans les espaces publics numériques (Bruns, 2023; Eisenegger et Schäfer, 2023; González-Quijano, 2014; Smyrnaios, 2020). Les RSN peuvent ainsi favoriser l’émergence et la visibilité d’identités collectives, notamment celles de groupes minorisés ou de collectifs racialisés (Le Bail et Chuang, 2021). Toutefois, ces espaces constituent des lieux de reproduction des rapports de pouvoir et a fortiori, des lieux de confrontation : récits concurrents, luttes symboliques et circulation de discours antagonistes.
Dans ce cadre, nous posons la question suivante : comment les RSN et, plus largement, les espaces publics numériques favorisent-ils (ou non) la formation, la politisation, la circulation et la confrontation des identités collectives? C’est autour de cette interrogation que se structure ce dossier thématique, organisé en trois axes.
Le premier, « Minorités, formation et politisation des identités collectives en ligne », propose d’explorer de quelle manière des plateformes et médias socio-numériques tels que YouTube, Facebook, Instagram, TikTok, X (Twitter), mais aussi les sites internet, les podcasts et les blogs, peuvent constituer des espaces d’expression et de mise en visibilité des identités collectives, en particulier celles des minorités ethno-racisées, religieuses, genrées ou sexuelles.
Le deuxième axe, « Fabrique narrative des identités collectives en ligne : conscience commune et affects », entend centrer l’attention sur la manière dont les récits et les affects, à l’intersection du privé et du public, de l’intime et du politique, participent de la construction d’une conscience collective connectée, à travers leur circulation numérique.
Enfin, le troisième axe, « Luttes et confrontations des identités collectives en ligne », permettra d’examiner les nouvelles confrontations des identités collectives dans les espaces publics à l’ère du numérique et ce, notamment mais sans s’y limiter, en lien avec les enjeux de la désinformation.
AXE 1 : Minorités, formation et politisation des identités collectives en ligne
Les réseaux socio-numériques constituent aujourd’hui des espaces privilégiés de formation, de négociation et de mise en visibilité des identités collectives minorisées. Dans les communautés LGBTQIA+ ― comme on a pu le voir dans le cadre des mouvements #IAmGay et #IAmLes en Chine (Huang, 2023) ― et queers en Turquie (Tufan et Şenyüz, 2023), les plateformes numériques constituent des espaces de cadrage des identités homosexuelles ou non binaires. La dynamique est la même dans les groupes féministes, (Despontin Lefèvre, 2019; Grison et Julliard, 2021), afroféministes (Da Silva, 2019, 2020) ou arabo-féministes (Eloit et Lépinard, 2024; Jasser et al., 2016) en France et en Europe. S’agissant des groupes ethno-racisés – afro-latino en Amérique du Sud (Arriaga et Villar, 2021), asio-américains aux États-Unis (Cong-Huyen, 2015) ou asio-français en France (Le Bail et Chuang, 2021) –, on observe un rôle accru de plateformes telles qu’Instagram, TikTok, X, Facebook et YouTube, mais aussi de sites internet, de podcasts et de blogs dans la structuration des espaces de solidarité et de revendication d’une existence sociale et d’une reconnaissance politique. Des études éclairent aussi ces dynamiques en ce qui concerne les minorités religieuses (Ahmed, Masood et Wang, 2024), les mouvements décoloniaux (Tatchim, 2025, 2026) et diasporiques (Damome, 2011; Manga Edimo, 2010; Pilotto, 2025), portés par des collectifs racialisés.
Ce premier axe invite à poser la question des dynamiques numériques et communicationnelles à l’œuvre par lesquelles ces groupes se constituent en « publics » ou « contre-publics ». Il s’agit, dans la perspective des recherches sur les contre-publics subalternes (Fraser, 1990, 2007; Jackson et Kreiss, 2023), de proposer une analyse de la manière dont les groupes minorisés transforment les plateformes numériques en espaces alternatifs de contestation de représentations hégémoniques (Anderson-Gonzalez, 2021; Bruneel, 2020; Da Silva, 2020; Kasianenko, 2026; Ray et al., 2017) et redéfinissent les frontières du dicible. Dès la fin des années 2000, Danah Boyd (2010) invitait dans son travail sur les « networked publics » à envisager les médias numériques comme espaces spécifiques où les propriétés d’archivage et de visibilité nourrissent les interactions et les formes d’appartenance. Ces travaux ont depuis été enrichis autour de la question des algorithmes des RSN en tant que facteurs de visibilité et d’invisibilité des utilisateurs, utilisatrices et groupes sociaux formés en ligne (Bishop, 2019; Cotter, 2019, 2024; Cotter et Reisdorf, 2020; Kasianenko, 2026; Zuiderveen Borgesius, 2018). Une étude réalisée par Angwin et al. (2016) éclaire le cas spécifique des biais algorithmiques concernant les afro-états-uniens, tout comme celle conduite par Grison et Julliard (2021) à propos des « discriminations algorithmiques » qui touchent les communautés LGBT en France.
Les contributions pourront ici éclairer comment les identités se construisent, et la manière dont cette construction prend appui sur des dynamiques (transnationales) de circulation des mémoires partagées (Arriaga et Villar, 2021). Les propositions pourront donner à voir les logiques à l’œuvre, les systèmes de pensée des collectifs, les connexions numériques qui travaillent à la production d’un « nous » (Bourdeloie et Larochelle, 2024; Da Silva, 2020; Le Bail et Chuang, 2021).
Les propositions pourront aussi explorer les tensions entre autonomie expressive et dépendance aux groupes, d’une part, et les articulations entre expériences en ligne et mobilisations hors ligne, d’autre part. Les analyses pourront entrer en dialogue avec les travaux sur la performativité de l’identité genrée (Butler, 1999); sur l’intersectionnalité (Crenshaw et Bonis, 2005) et ses formes numériques (Da Silva, 2022). Les espaces numériques peuvent enfin être envisagés comme des lieux de témoignages et de pratiques discursives contribuant à consolider des appartenances collectives situées, tout en rendant visibles des expériences marginalisées.
AXE 2 : Fabrique narrative des identités collectives en ligne : conscience commune et affects
Comment la mise en circulation d’expériences personnelles produit-elle du commun? Quels rôles jouent la répétition, les émotions et l’amplification dans la consolidation d’une conscience partagée? Cet axe propose d’explorer plus spécifiquement les processus affectifs par lesquels se construit une conscience commune en ligne, entendue comme élaboration progressive d’un sentiment partagé d’appartenance, de cause ou d’expérience collective (Melucci, 1996). En effet, sur les réseaux socio-numériques, la conscience collective ne préexiste pas. Elle est l’aboutissement de processus narratifs et de dynamiques affectives (Alloing et Pierre, 2017; Papacharissi, 2015). Car les mondes numériques sont aussi des espaces de subjectivation et d’empathie (Ahmed, Jaidka et Cho, 2016; Tisseron et al., 2013). On le voit, par exemple, dans les mobilisations numériques en Asie (Liu et Liu, 2023; Poulin-Lamarre, 2015), en Afrique et dans ses diasporas en ligne (Pilotto, 2025). Yves González-Quijano (2014) parle d’arabité numérique pour relever les formes affectives et identitaires des mobilisations numériques dans le monde arabe. En France, Cervulle et Pailler (2014) soulignent les politiques affectives des mobilisations en faveur du mariage homosexuel sur Twitter, et Julliard (2018) relève des « ressorts émotionnels » dans le déploiement de l’idéologie raciste, antiféministe et contre la « théorie du genre » sur le même réseau social.
Les propositions pourront ici se saisir des témoignages, des récits de soi, des storytelling, des vidéos courtes, des archives partagées, des mèmes, etc., et de la dimension intime des récits (récits traumatiques, coming out, etc.) afin de relever la manière dont les émotions se construisent et se partagent. Quelles indignations, colères, espoirs ou fiertés se donnent à voir, et à partir de quels types de contenus (images, vidéos, sons, posts, stories)? Comment ces contenus créent-ils des émotions ainsi qu’une conscience collective fondée sur la reconnaissance mutuelle? Ces micro-dispositifs que Da Silva (2022) nomme des « MultiMicroMédias » (MMM) participent à la construction et au partage des expériences individuelles et à l’inscription de celles-ci dans des cadres d’interprétation collectifs. La mise en narration transforme ainsi des expériences individuelles et privées en enjeux publics et collectifs.
Les contributions pourront alors analyser les économies affectives, la manière dont les émotions sont mises en scène (Ahmed, Jaidka et Cho 2016; Alloing et Pierre, 2017; Papacharissi, 2015). De l’arc-en-ciel pour la communauté LGBTQIA+ aux cheveux afro pour les mobilisations afro-féministes, en passant par le poing levé pour BlackLivesMatter, les symboles de lutte et d’appartenance numérique sont nombreux. Il s’agit de les appréhender comme des marqueurs identitaires en ligne.
Les analyses pourront enfin examiner les tensions entre exposition de soi et protection de l’intime, entre engagement affectif et économie de l’attention. Il s’agira ainsi de comprendre comment, à travers récits, affects et circulations numériques, se fabrique une conscience collective connectée, à l’intersection du privé et du public, de l’intime et du politique.
AXE 3 : Luttes et confrontations des identités collectives en ligne
Ces voix, longtemps restées inaudibles, ont suscité des réactions hostiles de la part d’acteurs porteurs et d’actrices poreuses d’idéologies antagonistes (Cardon, 2010; Ertzscheid, 2017; Revers, 2025), contribuant à la reproduction de rapports de pouvoir et à une polarisation socio-politique accrue. Les espaces publics numériques (Bruns, 2023; Eisenegger et Schäfer, 2023; Smyrnaios, 2020) deviennent ainsi des lieux de confrontation entre identités collectives concurrentes, où se déploient des stratégies de délégitimation, de disqualification ou de réappropriation des discours publics. Plus encore, ces espaces deviennent des lieux de reproduction des rapports de pouvoir en ligne. Dans ce contexte, les logiques de circulation accélérée de l’information et les dispositifs algorithmiques peuvent amplifier les conflits symboliques, favoriser la diffusion de récits antagonistes et contribuer à la polarisation identitaire (Jeangène Vilmer et al., 2018).
Les identités collectives se trouvent ainsi prises dans des luttes de visibilité et de crédibilité, où s’opposent récits militants, discours institutionnels et contre-discours idéologiques. Comment ces conflits discursifs se structurent-ils dans les espaces publics numériques? De quelles manières les acteurs et actrices cherchent-ils et elles à légitimer leur propre récit collectif tout en disqualifiant celui des autres? Dans quelle mesure les dispositifs techniques et les logiques de circulation de l’information contribuent-ils à intensifier ces confrontations?
Qu’il s’agisse des mobilisations anti-genre en Amérique latine (González-Quijano, 2024), en France (Julliard, 2018) et en Europe (Kuhar et Paternotte, 2018), portées, entre autres, par des groupes identitaires de la droite et de l’extrême-droite catholique, ou des mobilisations afroféministes en France (Da Silva, 2020; Larcher, 2017), aux États-Unis (Knight Steele, 2021) ou au Brésil (Mitchell-Walthour, 2020), divers mouvements sociaux illustrent les confrontations des identités collectives en ligne. Cet axe vise ainsi à interroger les nouvelles formes de confrontation entre identités collectives à l’ère du numérique, notamment à travers les phénomènes de désinformation, de délégitimation et de polarisation des discours. Il s’agit également d’examiner les implications de ces dynamiques autour des enjeux liés au vivre-ensemble (Saillant, 2015), et plus largement, à la cohabitation culturelle (Nowicki, 2010; Samè, 2025).
Dates importantes
(calendrier prévisionnel)
- Soumission des productions : 15 octobre 2026
- Retour aux auteurs : 15 mars 2027 (Prévoir au moins 3 mois pour le processus d’évaluations)
- Renvoi des révisions par les auteurices : 15 juillet 2027 (Prévoir 2 mois pour le retour des modifications par les autrices)
- Parution : Fin 2027
Directives
Les articles complets seront soumis à Communiquer, Revue de communication sociale et publique en sélectionnant le dossier « Article – Dossier thématique ». Il est important que la soumission soit effectuée dans le bon numéro (et non pas « Varia », par exemple).
Le processus et les exigences de soumission sont indiqués à l’adresse : http://communiquer.revues.org/1275
Les consignes de mise en forme d’un article sont consultables sur la page : http://communiquer.revues.org/2294
Afin d’éviter les conflits d’intérêts potentiels, les personnes qui soumettent des manuscrits peuvent, si elles le souhaitent, transmettre à la revue une liste des personnes évaluatrices ou responsables de manuscrit qui pourraient occasionner de tels conflits.
Évaluation
Les propositions de communication feront l’objet d’une évaluation en « double aveugle » par les pairs, le tout chapeauté par les coordonnatrices du numéro.
Coordination
- Nicanor Tatchim, Université de Montpellier Paul Valéry, France nicanor.tatchim@umpv.fr
- Johanne Samè, Université de Haute-Alsace, France johanne.same@uha.f
Secrétariat de Communiquer revuecsp@uqam.ca
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Places
- 400, rue Sainte-Catherine Est
Montreal, Canada (H2L 2C5)
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Keywords
- espace public, média socio-numérique, identité collective, minorité, récit, affect, confrontation en ligne
Contact(s)
- Fé Routhier
courriel : revuecsp [at] uqam [dot] ca
Reference Urls
License
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To cite this announcement
Johanne Samè, Nicanor Tatchim, « Espaces publics, médias socio-numériques et identités collectives », Call for papers, Calenda, Published on Wednesday, June 17, 2026, https://doi.org/10.58079/16f0m
Author(s)
Johanne Samè
Nicanor Tatchim
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